Jean-Jacques Gailliard, né le à Bruxelles et mort le à Saint-Gilles, est un peintre, dessinateur, graveur et lithographe belge. Son œuvre traverse plusieurs courants artistiques, du symbolisme à l'abstraction en passant par le pointillisme, et donne lieu dans les années 1930 au concept de « surimpressionnisme ». Elle est marquée par la doctrine du théosophe suédois Emanuel Swedenborg et par sa « science des correspondances ».

Biographie

Les jeunes années (1890-1912) Jean-Jacques Gailliard est né à Bruxelles le , à une époque où le symbolisme entre dans son âge d'or. Il est le fils de Julie Maus (1860-1940), musicienne, et de Franz Gailliard (1861-1932), chroniqueur-illustrateur, représentant du luminisme et de l'impressionnisme en Belgique. Dans sa jeunesse, il fréquente le théâtre, l'opéra, le cirque, les Expositions universelles et les concerts. Il fréquente La Maison d'Art dirigée par Edmond Picard et La Libre Esthétique animée par Octave Maus. Dans l'atelier de son père, situé au 41 de la rue Royale à BruxellesJean-Marie Bentein, Le roman de Jean-Jacques Gailliard de l'Académie royale de Belgique, Prince des peintres, poète de la peinture, J.M. Bentein éditeur, 1975, ; Georges Fabry, Le voyageur de la lumière fantasque, Ostende, Éditions Erel, 1972, ; Serge Goyens de Heusch, Jean-Jacques Gailliard. Personnalités connues, méconnues, inconnues, Bruxelles, Éditions GAI-ART, 1990, ., il croise écrivains, poètes, artistes, musiciens, gens de théâtre et figures politiques. C'est dans ce cadre qu'il rencontre le peintre James Ensor, ami de son père, à qui il rend régulièrement visite à Ostende avec ses parents. Il noue avec lui une amitié durable et lui consacre plusieurs œuvres, ainsi qu'à la ville balnéaire. gauche|vignette|Réalgar ou L'Esprit de Franz Gailliard, 1922 Enfant, Jean-Jacques Gailliard reçoit des cours de dessin et de peinture de son père qui l'initie au rendu des couleurs, de la lumière et de l'atmosphère de l'air, étudiés par les impressionnistes. À 10 ans, il se promène avec son carnet de croquis dans le Vieux Bruxelles dont la transformation urbanistique commence. Il dessine les façades devant lesquelles il passe et croque les passantsVoir le témoignage de Jean-Jacques Gailliard cité dans Georges Fabry, Le voyageur de la lumière fantasque, Ostende, Éditions Erel, 1972, .. Ce rôle de mémorialiste des rues de Bruxelles marque toute sa carrièrePour des reproductions d'œuvres représentant rues et façades de maisons de Bruxelles, voir par exemple Alfonso Enriquez de Villegas Diaz, Jean-Jacques Gailliard, Bruxelles, Éditions Marot, 2014, ..

En parallèle, il se forme à la musique dès son plus jeune âge sous l'impulsion de sa mère. À partir de 1909, il suit les cours de piano du compositeur polonais Józef Wieniawski. Adolescent, il complète ses humanités gréco-latines à l'Athénée de Bruxelles par des cours de solfège dans diverses académies et par des cours d'art à l'Académie royale des Beaux-Arts et à l'Académie de Saint-Josse. Il y suit entre autres les leçons des peintres symbolistes Émile Fabry, Constant Montald, Jean Delville, Herman Richir et des sculpteurs Victor Rousseau et Pierre-Jean Braecke. gauche|vignette|Oedipe enfant, 1912 Au cours de ses études, il obtient en 1906 le deuxième prix de dessin d'après le torse antique et, en 1913, le premier prix de composition avec la plus grande distinction pour sa toile symboliste Œdipe enfant (1912), ce qui lui vaut l'octroi d'une bourse et la mise à disposition d'un atelier et de modèles gratuits. Le peintre symboliste Fernand Khnopff l'avait défendu lors du juryJean-Marie Bentein, Le roman de Jean-Jacques Gailliard de l'Académie royale de Belgique, Prince des peintres, poète de la peinture, J.M. Bentein éditeur, 1975, ..

À 16 ans, il visite en compagnie de ses parents le Salon d'Automne de Paris. Il y découvre le travail des artistes Léon Bakst et Philippe Maliavine ainsi que les Ballets russes de Diaghilev, avec notamment Anna Pavlova et Michel Fokine.

En 1909, il accompagne son père pour un voyage d'étude en Grèce où il rencontre la danseuse Isadora Duncan, qu'il retrouvera lors de son séjour à Paris entre 1920 et 1924. Il ramène de ce voyage ses premières estampes. Un voyage en Italie le marque ensuite par l'œuvre de Salvator Rosa.

En 1910, il joue dans Œdipe et le Sphinx du Sâr Péladan, représenté au Palais Somzée à Bruxelles.

Gailliard s'intéresse tôt aux avant-gardes. Il connaît les écrits de Mallarmé, de Maeterlinck, de Rimbaud, d'Edgar Allan Poe, la musique de Wagner, de Franck ou de Debussy, ainsi que l'art de Van Gogh.

Gailliard cherche à harmoniser les couleurs comme la musiqueJean-Marie Bentein, Le roman de Jean-Jacques Gailliard de l'Académie royale de Belgique, Prince des peintres, poète de la peinture, J.M. Bentein éditeur, 1975, ..

1912 : découverte des écrits d'Emanuel Swedenborg (1688-1772) Le lundi de Pâques 1912, à , Jean-Jacques Gailliard trouve dans la bibliothèque d'un aumônier de prison protestant un livre intitulé Du ciel et de ses merveilles et de l'enfer, d'après ce qui a été entendu et vu écrit par Emanuel Swedenborg.

Parmi les théories de Swedenborg, la « science des correspondances » marque le plus Gailliard et a un impact direct sur sa peinture et sur son usage des couleurs, se traduisant entre autres par un usage privilégié du rouge et du blanc : « d'après les données swedenborgiennes, les teintes ont leurs significations définies ; le rouge désignant le Bien qui appartient à l'Amour, et le blanc marquant le Vrai qui appartient à la sagesse, sont les deux couleurs fondamentales d'où proviennent toutes les autresH. Roulin, « La Revue Indépendante », Bruxelles. Tiré du (Tome V) de la revue swedenborgienne, « La Nouvelle Jérusalem », Bruxelles, 1925.. »

En 1914, Jean-Jacques Gailliard se fait baptiser par le pasteur Ernest Deltenre et devient membre de l'Église de la Nouvelle Jérusalem, courant méthodiste inspiré des enseignements de Swedenborg.. Pour la chapelle de cette église, située au numéro 33 de la rue Gachard à Ixelles, il réalise en neuf mois sept peintures murales inspirées de la science des correspondances, dont le programme iconographique comprend le veau ailé prosterné devant le livre, le chandelier à sept branches, le lion ailé portant la clé de la connaissance, l'aigle, l'ange proclamant le règne du Seigneur, le cheval blanc ailé et la glorification de la parole. L'ensemble est inauguré le , jour de son anniversaire, en présence notamment des peintres Fernand Khnopff, Xavier Mellery et Franz Courtens, des critiques Lucien Solvay, Sander Pierron et Théo Hannon, de l'écrivain Michel de Ghelderode, du futur conservateur en chef des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique Hippolyte Fierens-Gevaert et du ministre des Beaux-Arts Jules Destrée. En 1916, Khnopff en fait l'éloge dans un article publié dans le Bulletin de la Classe des Beaux-Arts de l'Académie Royale de BelgiqueFernand Khnopff, « Quelques notes sur la chapelle de la Station missionnaire américaine de l'Église de la Nouvelle Jérusalem à Ixelles », Bulletin de l'Académie royale de Belgique, 1916, .. Le bail de la rue Gachard expire en 1921 et les toiles sont roulées en 1925.

L'écrivain belge Michel de Ghelderode s'arrange pour être invité à cet événementGeorges Fabry, Le voyageur de la lumière fantasque, Ostende, Éditions Erel, 1972, .. Une amitié durable s'établit entre eux et donne lieu à l'exécution de plusieurs portraits du dramaturgeVoir à ce sujet les reproductions des œuvres dans Alfonso Enriquez de Villegas Diaz, Jean-Jacques Gailliard, Bruxelles, Éditions Marot, 2014, . et d'écrits consacrés au peintre. Dans le catalogue du Salon de Peinture de l'Expo 58, L'Art belge contemporain, Ghelderode qualifie Gailliard d'« aristocrate de notre peinture »Extrait du catalogue du Salon de peinture de l'Expo 58, cité dans Georges Fabry, Le voyageur de la lumière fantasque, Ostende, Éditions Erel, 1972, .. gauche|vignette|280x280px|Le Jardin malade, 1916 En 1915, Jean-Jacques Gailliard peint le Portrait d'Emmanuel Swedenborg (1915)Ce tableau est conservé aujourd'hui au Glencairn Museum de Bryn Athyn, en Pennsylvanie.. L'année suivante, il réalise Le Jardin malade (1916), dans un style pointilliste qu'il pratiquera jusqu'en 1920. Il s'agit du portrait symbolique de la princesse égyptienne Diouditine : une nature sauvage aux couleurs éteintes et, au fond, un temple d'or, symbole de l'âme de la portraiturée. Gailliard en livre une description en 1934 : « Ce jardin est un portrait endeuillé. Un portrait de femme. Le temple d'or est le précipité de son âme dans une végétation fanéeAlfonso Enriquez de Villegas Diaz, Jean-Jacques Gailliard, Bruxelles, Éditions Marot, 2014, .. » L'œuvre, qui mêle tons sombres et lumineux — une dualité récurrente chez GailliardSur cette dualité, voir Phil Mertens, « Ô divine abstraction », dans le catalogue de l'exposition rétrospective Jean-Jacques Gailliard 1890-1976, Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, 20 janvier – 12 mars 1989, ; Georges Fabry, Le voyageur de la lumière fantasque, Ostende, Éditions Erel, 1972, ; Thomas Owen, Le fantastique de Jean-Jacques Gailliard, Bruxelles, Éditions Gai-Art, 1985, ., applique la théorie des correspondances de Swedenborg selon laquelle le choix des couleurs reflète la diversité des caractères.

The Crimson Paradise (1917), second volet d'un diptyque inauguré par Le Jardin malade et conçu au moment où Gailliard découvre les écrits du théosophe suédois en 1912, est une autre œuvre typique de la période swedenborgienne. Il est acheté en 1941 par la reine Élisabeth de Belgique pour ses appartements, puis revendu après son décès et acquis par l'ambassadeur de Grèce auprès de la Commission européenne.

L'intérêt de Gailliard pour le mysticisme le conduit à participer au Salon d'Art religieux organisé par la ville de Barcelone en . Il y expose Le Bûcher des gloires (1920), pour lequel il obtient le premier prix, à l'unanimité du jury, au concours d'art décoratif de la Province du Brabant dans le cadre de la décoration de la Bibliothèque de l'Université de Louvain.

Gailliard déclare que la personne l'ayant le plus influencé est Swedenborg — « il m'a tout apporté, et le principal : que la mort, c'est la vieGeorges Fabry, Le voyageur de la lumière fantasque, Ostende, Éditions Erel, 1972, . ». Son intérêt pour la spiritualité, le mysticisme et l'ésotérisme reste constant tout au long de sa vie et s'étend au soufisme — auquel il est initié dans les années 1920 par le maître indien Inayat Khan —, à la Kabbale, au bouddhisme (à travers le pasteur Jungerich), à la réincarnation, à la métempsychose et à l'anthropomorphisme.

Les années parisiennes (1920-1924) gauche|vignette|297x297px|Jean Cocteau d'après nature, 1923 En 1920, Jean-Jacques Gailliard s'installe à Paris sous l'impulsion de son amie la comtesse Olga de Mentchoukoff, rencontrée deux ans plus tôt. Par son intermédiaire, il rencontre l'écrivain Maurice MaeterlinckGeorges Fabry, Le voyageur de la lumière fantasque, Ostende, Éditions Erel, 1972, .. Malgré le décès de la comtesse en 1921, Gailliard reste à Paris jusqu'en 1924, où il séjourne dans l'appartement de Georges Hottois au numéro 13 de la rue Bonaparte, à Saint-Germain-des-Prés.