Le flâneur est un archétype, figure de celui qui erre sans but, généralement dans un paysage urbain.
Rendu célèbre en littérature par Charles Baudelaire, le concept de flâneur a plus tard été développé par le philosophe et sociologue allemand Georg Simmel Georg Simmel, Les grandes villes et la vie de l'esprit, Paris: L'Herne, 2007. puis par le philosophe allemand Walter Benjamin Walter Benjamin, Paris, capitale du siècle : Le Livre des passages, , Paris: Éditions du Cerf, 1997. (traducteur de Baudelaire). D'autres penseurs ont aussi travaillé le concept de « flâneur », en le liant à la modernité, aux métropoles, à l'urbanisme et au cosmopolitisme.
Figure du flâneur en philosophie vignette|gauche|Ambiance de flânerie : Gustave Caillebotte, Rue de Paris, temps de pluie, 1877, Art Institute of Chicago.
Le terme de « flâneur » désigne un homme qui erre et déambule sans but au sein d'une foule, mais sans en faire partie, se laissant emporter, se surprenant à chaque coin de rue. Un promeneur solitaire qui, sans direction fixe, se laisse emporter par l'inspiration, le design, les tendances, et qui tire souvent ses idées de petites observations. Le flâneur fait de la marche une expérience esthétique. Pour Georg Simmel, la ville moderne est le cadre qui voit naître ce nouvel individu qui, tout en se déplaçant parmi la foule, conserve sa condition d’observateur attentif et total, errant dans le spectacle de la ville, toujours ouvert au loisir et obtenant une perception différente de l’espace et du temps. Simmel utilise le terme flâneur pour désigner un homme libre, qui conserve son autonomie et son individualité face aux forces sociales dominantes et aux liens qui découlent de l'État, de la religion, de la morale et de l'économie. Walter Benjamin utilise le concept de « spectateur urbain » pour faire allusion à la fois à ses capacités d’analyse et à tout un style. Le flâneur est un individu qui se voit influencé indirectement et involontairement par un design particulier qu'il ne peut expérimenter que lors de ses promenades, il s'agit d'un balayeur de rue avec de hautes exigences esthétiques, un promeneur solitaire qui trouve le motif de ses rêveries dans l'échange avec l'instable et éphémère iconographie urbaine.
vignette|redresse|Sur le boulevard, Jean Béraud, vers 1880.
L'École de Francfort, à travers Theodor W. Adorno et Walter Benjamin, utilise le concept de médiation pour décrire l’action réalisée par un écrivain pour refléter des phénomènes de la réalité sociale à travers la création littéraire. Le filtre subjectif de l’écrivain est ainsi identifié dans cette représentation de la société incarnée dans l’œuvre littéraire. Dans Paris, capitale du XIXe siècle, aussi connu comme le Livre des passages, une anthologie d’essais et de réflexions qui surgissent de sa position de flâneur à Paris, Benjamin parcourt les espaces commerciaux de la capitale de la France comme symbole de la métropole urbaine par excellence. L'espace urbain, après l'industrialisation, génère une nouvelle manière pour les gens d'entrer en relation et le changement est permanent ; une agglomération en perpétuel mouvement est mise en scène. De plus, la ville étant le centre névralgique des rapports de production capitalistes, elle est aussi le théâtre de la lutte des classes, de la culture de masse et de la consommation. Benjamin tente de comprendre les lois qui régissent la vie cosmopolite et le comportement de l’homme urbain contemporain.
La figure du flâneur est celle d'un personnage qui se caractérise par l'errance à la découverte de la nouvelle ville en processus de formation. Ainsi, la ville devient complice de ceux qui l’occupent, de ceux qui enquêtent dans ses rues en construisant et extrayant des significations, se laissant émerveiller par la multiple réalité d’un quotidien de plus en plus complexe et qui attend d’être déchiffré et parcouru par le flâneur. Ce paradigme littéraire transfigure le topos de la ville caractérisée par son homogénéité et sa rationalité pour en faire un mythe de l’expérience moderne.
vignette|redresse|Gustave Caillebotte photographié par Martial Caillebotte en 1892. vignette|Man walking on Ellinwood Street, Des Plaines (Illinois), vers 1915.
Cette figure ne se limite pas à l’errance, car en chemin le flâneur observe et décrit. C'est un personnage urbain concentré sur son sens de la vision. Pour lui, la ville n'est uniforme qu'en apparence : sous la ville se cache tout un monde, une réalité souterraine face à la vie quotidienne de l'homme ordinaire. Le flâneur comprend la ville comme un texte à interpréter, comme un espace de lecture et de recherche symbolique. De cette sorte, l’espace urbain transcende la notion de ville sémiotique : la ville comme espace qui doit être lu, pour transformer le corps en instrument perceptif. C'est là le fondement de la dimension physiologique de la grande ville que Walter Benjamin présente dans Livre des Passages, où il explique que « À travers les numéros des rues, la ville est un cosmos linguistique » ; l'index géographique d’une ville est un macrotexte particulier puisque de nombreuses mains sont intervenues dans son écriture à différentes périodes historiques. On peut donc la considérer comme un palimpseste sur lequel on écrit et réécrit constamment sans effacer complètement ce qui a été écrit auparavant, un macrotexte avec une sémantique dense et une syntaxe rare, préparé pour diffuser un récit historique et ainsi dessiner des référents identitaires citadins. Le sémiologue Roland Barthes théorisera plus tard ce concept : « Lorsque je me déplace dans la rue – ou dans la vie – et que je rencontre ces objets, je leur applique à tous, au besoin sans m’en rendre compte, une même activité, qui est celle d’une certaine lecture : l’homme moderne, l’homme des villes passe son temps à lire. Il lit d'abord et surtout des images, des gestes, des comportements [...] »
Les urbanistes et architectes proposent un espace neutre que Michel de Certeau appelle la « ville fonctionnelle ». Les piétons aiment regarder, pénétrer dans la ville, sous un angle très différent, pas complètement planifié, laissant place au hasard et à l'imprévu. De cette façon, ils créent d’autres types de cartes, des cartes vécues de l’espace urbain. Marc Augé a réfléchi sur la ville planifiée qui s'oppose à la ville vécue, celle de l’expérience personnelle :Le piéton construit une ville, un espace multidimensionnel aux multiples significations. Le passé s'y superpose au présent, et les itinéraires physiques dessinent une carte des sentiments et des expériences, de la vie privée à la vie publique. De ces superpositions surgit un topos remarquable : les cartes personnelles de la ville.
Le narrateur agit comme un flâneur ou un badaud, mais motivé, et il a le centre de la ville comme champ d'action. Roland Barthes accorde une grande importance à la dimension érotique (de sociabilité et d’identité) de la ville, en particulier du centre :
Chez Baudelaire
Charles Baudelaire a utilisé le mot flâneur pour caractériser l'artiste dont l'esprit est indépendant, passionné, impartial, « que la langue ne peut que maladroitement définir ». « Pour le parfait flâneur, pour l'observateur passionné, c'est une immense jouissance que d'élire domicile dans le nombre, dans l'ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l'infini. Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde » Charles Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, Paris: Fayard, 2010..
« Le Peintre de la vie moderne », dans Le Figaro, 1863.
Notes et références
Voir aussi
Articles connexes Badaud Dandy Symbolisme (art) Décadentisme Dérive (philosophie) Spleen baudelairien Charles Baudelaire Paysage urbain Représentation de la ville dans l'art Georg Simmel Walter Benjamin
Liens externes
Bibliographie
Walter Benjamin, Paris, capitale du siècle : Le Livre des passages, , Paris : Éditions du Cerf, collection « Passages », 1997 , 972 pages Federico Castigliano, Le divertissement du texte. Écriture et flânerie, « Poétique », 167, , pp. 461-476. Federico Castigliano, Flâneur. L'art de vagabonder dans Paris, 2018 , 168 pages
Nathalie Heinich, L'Élite artiste : Excellence et singularité en régime démocratique, Paris, Les Éditions de Minuit, collection « Bibliothèque des sciences humaines », 2005 , 370 pages Catherine Nesci, Le flâneur et les flâneuses. Les femmes et la ville à l’époque romantique, Grenoble, ELLUG, Bibliothèque stendhalienne et romantique, 2007, 440 p. Claude Pichois et Jean-Paul Avice, Dictionnaire Baudelaire, Tusson, Du Lerot, 2004 , 502 pages Georg Simmel, Les Grandes villes et la vie de l'esprit, Paris, Éditions de l'Herne, collection « nets de l'Herne », 2007 , 59 pages Laurent Turcot, "Promenades et flâneries à Paris du : la marche comme construction d’une identité urbaine", Marcher en ville. Faire corps, prendre corps, donner corps aux ambiances urbaines. sous la direction de Rachel Thomas, Paris, Ed. des Archives Contemporaines, 2010, p. 65-84. Laurent Turcot, Le promeneur à Paris au siècle, Paris, Gallimard, 2007. 416 pages Bernard Vouilloux, Le Tournant "artiste" de la littérature française : Écrire avec la peinture au siècle, Paris, Hermann, collection « Savoir Lettes », 2011 , 535 pages Jean Béhue, Vue sur scènes. Une promenade parisienne, 2015. Robert Walser, La promenade, Paris: Gallimard, 2007.
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