L’Enfield Modèle 1853 est un fusil à poudre noire, canon rayé et chargement par la bouche conçu en 1853 par l'Arsenal royal d'Enfield. Produit de 1853 à 1867, il entre en service à partir de 1855 dans l’armée britannique, qui le fourni immédiatement à ses troupes engagées dans la guerre de Crimée. L’arme joue également un rôle important lors de la révolte des cipayes de 1857, sa cartouche huilée à la graisse de bœuf et de porc ayant attisé la colère des troupes indigènes auxquelles elles sont distribuées, ces matières étant taboues à la fois dans l’hindouisme et l’islam. En dehors de l’Empire britannique, le Modèle 1853 est utilisé pendant la guerre de Sécession, notamment par les Confédérés, même si les deux camps en ont abondamment fait usage.

Fortement inspiré du fusil Minié français, le Modèle 1853 comprend ainsi plusieurs nouveautés sur une arme de conception anglaise. C’est notamment le cas des bandes métalliques attachant le canon à la carcasse et du système de fixation de la baïonnette, inconnus jusque-là au Royaume-Uni, mais en usage en France depuis le . C’est toutefois surtout sa cartouche, directement dérivée de la balle Minié, qui profite le plus des avancées françaises. L’armée britannique est en effet jusque-là essentiellement équipée de fusils à canon lisse, dont la précision, la portée et la létalité sont médiocres. À l’inverse, le Modèle 1853 tire des balles dont la vitesse est considérablement plus élevée, ce qui améliore leur balistique et leur fait causer des blessures bien plus graves.

Remplacé en 1866 par le Snider dans l’armée britannique, le Modèle 1853 a également été décliné en plusieurs variantes. Il s’agit essentiellement de versions raccourcies destinées à la cavalerie et à l’artillerie, qui seraient gênées dans leurs manœuvres par un fusil de pleine taille. Une variante originale est le « modèle indien », développé après la révolte des cipayes afin de donner à ces derniers une arme moins performante que celle des fantassins britanniques dans la perspective d’une nouvelle révolte.

Histoire Contexte Bien que les fusils à canon rayé existent depuis la fin du , les fusils à âme lisse restent longtemps dominants dans les armées. Cela s’explique par le fait que, dans le cas d’un canon rayé, la balle doit avoir un diamètre équivalent, voire légèrement supérieur, à celui du tube pour pouvoir s’engager dans les rayures lors du tir. À l’inverse dans le cas d’un canon lisse, la balle peut être d’un diamètre légèrement inférieur et peut simplement rouler dans le tube. L’autre problème est que les rayures s’encrassent rapidement de résidus de tir et sont difficile à nettoyer, là où l’entretien d’un canon à âme lisse est bien plus simple.vignette|Fusil Modèle 1851 (fusil Minié).|alt=Photographie en couleur montrant le profil gauche et le profil droit d’un fusil.L’inconvénient du fusil à canon lisse est d’avoir des performances assez médiocres, tant en termes de puissance que de précision. Il est ainsi estimé qu’à la bataille des Arapiles, moins d’un tir sur quatre-cents a touché sa cible, tandis que le général Gassendi évalue qu’il faut environ trois-mille cartouches pour mettre hors de combat un soldat ennemi. De manière générale, les armées considèrent que les tirs à plus de cent-quarante mètres sont inefficaces et essayent d’éviter d’ouvrir le feu au-delà de cette distance, même si la portée théorique du fusil à canon lisse est d’environ quatre-cents mètres.

L’invention de la balle Minié puis du fusil Minié à la fin des années 1840 change radicalement la situation par l’introduction d’un fusil à canon rayé plus facile à charger. L’armée britannique décide par conséquent en 1851 de faire du fusil Minié son fusil standard, sous le nom de Modèle 1851, tandis que les convertissent les anciens fusils modèle 1842 à âme lisse en fusil à canon rayé tirant la balle Minié.

En parallèle, l’industrie de l’armement évolue également au Royaume-Uni vers le milieu du . L’incendie du dépôt de la Tour de Londres en 1841, qui a pour conséquence la destruction d’environ , entraîne le développement de l’Arsenal royal d'Enfield, qui est amélioré pour produire plus rapidement des fusils de meilleure qualité. Par ailleurs, l’arsenal d’Enfield bénéficie des failles du système d’approvisionnement en armes utilisé jusque-là, qui repose largement sur le recours à des entreprises privées. Exploitant la dépendance de l’État, celles-ci tendent en effet à pratiquer des prix excessifs tout en fournissant des produits de mauvaise qualité. Cela amène le gouvernement à envisager au début des années 1850 de donner une plus grande importance à la production d’État.

Développement Le fusil Minié ne donne toutefois pas entièrement satisfaction et dès 1852 le Henry Hardinge demande que des recherches soient entreprises pour trouver un meilleur fusil. De nombreux fusils sont alors testés, tant des modèles gouvernementaux que des propositions venant d’entreprises privées comme Westley Richards, W. W. Greener, Wilkinson, James Purdey & Sons et Lancaster. Les données obtenues lors de ces essais sont utilisées par l’Arsenal royal d'Enfield pour concevoir deux fusils à canon rayé. Ces derniers ont tous les deux un canon de de long et de diamètre et diffèrent uniquement par leur système de visée : le premier, destiné à l’infanterie de ligne et aux milices, a un simple bloc avec deux graduations à () et (), tandis que le second, destiné aux et aux unités spécialisées, a une hausse ajustable allant jusqu’à ().

L’idée d’avoir deux modèles différents est abandonnée dès 1854 et tous les fusils se voient dotés d’un viseur unique avec échelle de distance. De nombreuses autres petites modifications ont lieu pendant deux ans et le modèle 1853 n’entre finalement prêt à entrer en service qu’en 1855.

Évolutions ultérieures De nombreuses modifications mineures sont mises en place durant la période de production de l’arme, sans donner lieu à un changement de dénomination. Ainsi, en 1859, la crosse est raccourcie d’un pouce () afin de faciliter le maniement du fusil par les soldats de petite taille. Les bandes métalliques fixant le canon à la carcasse sont également modifiées à plusieurs reprises : le système original dispose de vis protubérantes, qui ont l’inconvénient de s’accrocher dans l’uniforme ; elles sont alors remplacées par un système à ressort, mais celui-ci ne permettant pas d’ajuster le serrage, des vis, cette fois noyées dans la bande, sont réintroduites en 1861. La même année, le viseur est modifié afin d’être gradué jusqu’à () contre () auparavant.

La conception de l’arme fait l’objet d’une importante évolution en 1857. À cette date, Enfield introduit la standardisation des pièces afin de les rendre complètement interchangeables entre deux fusils, alors que jusque-là les pièces étaient produites avec des tolérances assez larges puis adaptées individuellement au fusil auquel elles étaient destinées.

Le modèle 1853 est remplacé dans l’armée britannique par le fusil Snider en 1866. Néanmoins, ce dernier utilisant en grande partie les mêmes pièces que le modèle 1853, celles-ci restent en production jusqu’à l’adoption du fusil Martini-Henry en 1874.

Production vignette|La Royal Small Arms Factory à Enfield en 1861.|alt=Document ancien montrant différentes scènes à l’intérieur d’usines. La production débute en , selon la manière traditionnelle : les pièces sont produites par des entreprises privées sous contrat, puis expédiée à la Tour de Londres, où elles sont stockées et envoyées au fur et à mesure à d’autres entreprises pour réaliser l’assemblage. Cette méthode a toutefois de multiples inconvénients : outre le fait qu’elle rende l’État dépendant d’entreprises privées, elle a également pour conséquence qu’une même pièce n’est pas forcément interchangeable entre deux fusils différents, les fabricants n’utilisant pas tous les mêmes méthodes de production et celle-ci étant encore artisanale.

Afin de résoudre ce problème, la chaîne de production est entièrement revue en 1857. À partir de cette date, la production destinée à l’armée britannique est entièrement assurée par l’Arsenal royal d'Enfield. La méthode suit les principes du , qui repose sur la machine plutôt que le savoir-faire de l’artisan, avec une machine dédiée pour chaque tâche et des méthodes de contrôle qualité. Plus de six cents machines sont installés dans l’usine sous la direction de James Burton, permettant de produire mille deux cents fusils par semaine. Au début des années 1860, la production parvient même à atteindre presque deux-mille fusils par semaine.

Les cartouches de l’armée britannique sont produites à l’arsenal royal de Woolwich à une cadence d’environ par semaine en 1862. Des entreprises privées en manufacturent aussi d’importantes quantités et elles peuvent également être fabriquées directement par les soldats sur le front en cas de pénurie. À Woolwich, la fabrication est principalement assurée par des adolescentes entre dix et quatorze ans, pour la plupart filles de soldats et d’employés de l’arsenal et dont la rémunération est sensiblement plus élevée que la moyenne de la main d’œuvre enfantine.

Histoire opérationnelle Guerre de Crimée Le fusil Enfield Modèle 1853 est utilisé pour la première fois au combat pendant la guerre de Crimée. En , le Royaume-Uni n’en dispose toutefois pas, la production n’ayant pas encore commencé. Le début de la guerre est ainsi chaotique sur le plan logistique, les troupes britanniques utilisant une grande variété d’armes du fait qu’il n’y a pas non plus suffisamment de fusils modèle 1851 pour équiper tous les soldats. Le modèle 1853 n’est de fait distribué qu’à partir de 1855, d’abord semble t-il à la et aux puis aux autres régiments.

La diffusion et l’efficacité de l’arme est difficile à évaluer, la plupart des sources confondant le modèle 1851 et le modèle 1853. Il semble toutefois que le en est équipé lorsqu’il repousse la cavalerie russe à la bataille de Balaklava. Lors de cet épisode, les Britanniques, bien que peu nombreux, infligent de lourdes pertes aux Russes en une seule salve à environ , ce qui a pour effet de les faire battre en retraite. Cette efficacité contraste de fait fortement avec celle décrite pour les fusils à canon lisse des guerres napoléoniennes.

Le siège de Sébastopol voit également le développement du tir de précision et quelques hommes armés de fusils Enfield peuvent désormais neutraliser une batterie d’artillerie à plus de cinq cents mètres, sans que celle-ci puisse répondre efficacement.

Révolte des cipayes Au , l’Inde est dirigée, au nom du Royaume-Uni, par la Compagnie britannique des Indes orientales. Celle-ci dispose sur place de ses propres armées comptant environ et Britanniques, la plupart des postes d’officiers étant occupés par ces derniers. L’agitation est fréquente dans la région à cette époque à cause des impôts élevés prélevés par la Compagnie, du peu de perspective d’évolution dans l’armée pour les Indiens et du fait que les politiques de la Compagnie sont de plus en plus vécues comme des attaques contre le mode de vie et la culture indienne.