Antoine Charma, né le 27 nivôse an IX () à La Charité-sur-Loire et mort le à Caen, est un philosophe, archéologue et paléographe français.
Éléments biographiques
Contexte familial Né d'une famille apparemment originaire de l'Ain et installée à La Charité-sur-Loire, Antoine Charma est le fils de Noël Charma, boulanger, et de Marie BlanchonVictor Augustin Gueneau, Dictionnaire biographique des personnes nées en Nivernais ou revendiquées par le Nivernais, Société académique du Nivernais, Mazeron frères, 1899, p. 42.. Ces derniers sont, selon ses propres termes, les détenteurs d'« une fortune modique, laborieusement acquise, laborieusement conservéeAntoine Charma, Essai sur le langage, Chalopin, Caen, 1831, (envoi à ses parents). ».
Il se marie à une date inconnue. Cette union semble avoir été heureuse, ou du moins sans vagues : Léon Puiseux, dans sa nécrologie, affirme : « il vivait, comme un sage dans la retraite et dans l'étude, au milieu des douceurs du foyer domestiqueLéon Puiseux, « Nécrologie de M. Antoine Charma », dans le Moniteur du Calvados du 6 août 1869; reproduite dans le Bulletin de la Société des antiquaires de Normandie, , année, trimestre, .Italiques de l'auteur. ». Il a au moins un fils, VictorIbid. Ce dernier est mentionné en passant dans la nécrologie, pour avoir fait don à la Société des antiquaires de Normandie d'une nouvelle édition du Cours de philosophie de son père, rééditée par ses soins en 1868 (voir Bibliographie)., dont on sait également peu de choses. Sans doute est-ce le même personnage que Victor Antoine Charma, condamné à la déportation et embarqué sur le trois-mâts le Calvados en 1873Généalogie Guinard, consultée le 10 juillet 2011..
Le philosophe
Des débuts brillants mais difficiles Antoine Charma commence son éducation à l'école primaire de La Charité-sur-Loire, puis poursuit ses études au collège Bourbon à ParisPhilo 19, notice de Victor Cousin.. Brillant élève, il remporte un deuxième prix de rhétorique au Concours généralHommage à Antoine Charma, in Bulletin de la Société des antiquaires de Normandie, , , , .. Il entreprend des études de philosophie et entre en 1820 au Pensionnat normalJournal des Savants, Académie des inscriptions & belles-lettres, Institut de France, Imprimerie royale, Paris, 1840, ., qu'il doit quitter en 1822 en raison de sa suppression par le gouvernement de Louis XVIIIOrdonnance Corbière du 6 septembre 1822.. Il obtient sa licence en 1823 mais, jugé alors trop indépendant d'esprit comme la moitié des ex-Normaliens, il ne peut entrer à l'Université ni au collègeGustave Vapereau, Dictionnaire universel des contemporains : contenant toutes les personnes notables de la France et des pays étrangers, Hachette, Paris, ed., 1870, ., et doit gagner sa vie en donnant des leçons particulières aux enfants de riches familles : chez le prince Dolgorouki, le prince Charles de Beauvau-Craon, le marquis de La Grange, le peintre Charles de Steuben
La consécration En 1830, il est brillamment reçu à l'agrégation de philosophie qui venait d'être créée. Il est aussitôt nommé, avant même d'être docteur, professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Caen, sur la recommandation de son ami et ancien professeur Victor Cousin Chest of Books/ Reference.. Il occupera cette chaire pendant trente-huit ans. Antoine Charma soutient dans la foulée sa thèse de doctorat ès-Lettres (Essai sur le langage, Caen, ; la thèse latine a pour sujet la finalité des arts et des lettres) devant un jury composé des professeurs de la Rue (doyen), Frédéric Vaultier, Pierre-Laurent Maillet-Lacoste, François-Gabriel Bertrand et Napoléon Maxime Gabriel Latrouette, de la Faculté des Lettres de CaenAntoine Charma, Essai sur le langage, Chalopin, Caen, 1831, ..
Cette thèse eut un certain retentissement : on la trouve même mentionnée dans l'ouvrage de Charles Darwin consacré à l'expression des émotions chez l'homme et les animaux Charles Darwin, The Expression of the Emotions in Man and Animals, John Murray, London, 1872, .. Darwin constate en effet les convergences de vues entre Charma et lui-même au sujet de l'origine des expressions faciales, et en particulier de la gestuelle de l'affirmation et de la négation chez l'homme : elle aurait comme source le fait de secouer ou d'incliner la tête pour refuser ou accepter de la nourritureLe passage correspondant de l'ouvrage de Charma (édition de 1846) lui fut communiqué par sa nièce, Frances Julia Wedgwood, qu'il remercie chaleureusement pour cette information dans son ouvrage. Darwin Correspondence Project, lettre ; consulté le ..
Polémiques vignette|Une marque d'estime : la couverture de l’Introduction à l'histoire du culte de Richard Whately (1849), avec envoi « A Mons. Charma professeur de philosophie / de la part des traducteurs ».
Antoine Charma se consacre dans ses leçons à l'étude de certains thèmes favoris, tels que la logique, le langage, la morale, la philosophie sociale ou orientale. Certains d'entre eux (logique, développement de la morale, philosophie sociale), qui lui permettent de développer entre autres l'idée que « toutes les religions, y compris le christianisme, dénaturent et amoindrissent la notion du devoir en proposant à l’accomplissement de ce devoir une récompense ». De telles positions suscitent à son encontre, sous le règne de Louis-Philippe, les accusations d'immoralité, d’anticléricalisme, de matérialisme et d’athéisme dans les journaux de la presse catholique (L'Union catholique, et surtout L’Univers en 1842)François Marotin, Les années de formation de Jules Vallès : 1845-1867, L'Harmattan, Paris, 1997, ., qui l'inscrivent sur leur liste de proscription au troisième rang, au-dessous de Victor Cousin et de Théodore Simon Jouffroy. Il est en outre dénoncé à la Chambre des pairs par Charles de MontalembertNouveau Larousse illustré, ~1898, , ., propriétaire de L'Univers depuis 1838. Il est même l'objet de polémiques alors qu'il professe en chaire.
Il répond à ces attaques dans la Revue de la Nièvre (), ainsi que dans Le National du Calvados, journal de tendance conservatrice libérale qu'il crée en 1843Dictionnaire du Calvados., et où il rédige en 1844 une série d'articles de philosophie politique. L'une des conséquences de ces articles est que son cas est évoqué la même année au Conseil supérieur de l'Instruction publique, qui le maintient de justesse dans sa chaire. Ses positions philosophiques finissent même par l'éloigner de son ami Victor Cousin. Pour des raisons mal connues, il est également victime à cette époque de l'ostracisme des milieux libéraux où il devient temporairement impopulaire. En 1848, soutenu par des groupements démocrates de la Nièvre, il se présente sans succès aux élections pour l’Assemblée constituante.
Il devient néanmoins doyen de la Faculté de Lettres de Caen le François Marotin, , . (d'autres sources donnent la date de 1849Charles Samaran, « Quand Léopold Delisle cherchait un emploi », in Bibliothèque de l'école des chartes, 1971, , .) en remplacement du doyen Bertrand.
L’œuvre philosophique Antoine Charma est l'auteur d'une abondante littérature philosophique (voir la bibliographie ci-dessous), dont l'influence ne fut pas négligeable. C'est ainsi que dans sa nécrologie (), Léon Puiseux pouvait affirmer : De fait, ses principaux ouvrages sont toujours édités aujourd'hui. Parmi ceux-ci, ses Réponses aux questions de philosophie de 1835 proposent, dans la tradition de l'éclectisme qu'enseignait son maître Victor Cousin, de diviser la philosophie en diverses disciplines : psychologie, logique, morale, théodicée et histoire de la philosophie.
Parmi ses études relatives à la scholastique médiévale, il faut également citer ses biographies de Lanfranc, saint Anselme ou encore Guillaume de Conches.
Le sommeil Antoine Charma s’intéresse particulièrement au phénomène du sommeil, et entre autres à la question du temps dans le rêve, qu'il tente d'explorer à sa manière. Il s'inscrit en effet dans un courant de pensée (que rejoindra également le Belge Joseph DelbœufJoseph Delbœuf, Le sommeil et les rêves considérés principalement dans leurs rapports avec les théories de la certitude et de la mémoire, Félix Alcan, Paris, 1885.), qui inclut dans le processus du rêve une activité de la conscience et donc une capacité de contrôle du rêve pendant son déroulement. Cette préoccupation le mène, de 1836 à 1849, à tenir un nocturnal dans lequel il note scrupuleusement ses rêves, à l'instar de Louis-Jacques Moreau de la Sarthe. Son ambition est, en définitive, de parvenir, grâce à une espèce d’archivage de ses fictions nocturnes, à une authentique et profonde connaissance de soi par l'auto-observationJacqueline Carroy, « Nocturnal. Antoine Charma et ses rêves », in John E. Jackson, Juan Rigoli et Daniel Sangsue (dir.), Être et se connaître au , , Métropolis, Genève, 2006, .. Cette démarche anticipe, on le voit, celle de Sigmund Freud, né quelques années avant la mort du philosophe.
En exemple de la démarche philosophique d'Antoine Charma, voici un extrait de l'introduction à son étude Du Sommeil (1851) citée ci-dessous :
Philosophie, psychologie et folie Sa réflexion sur le rêve, clef de la personnalité humaine, va de pair avec celle qu'il porte sur l'aliénation mentale et l'amélioration de son traitement. Partant de l’idée que la folie est un « phénomène psychologique et physiologique », il pose qu’elle relève de deux spécialistes : le médecin pour la physiologie et le philosophe pour la psychologie, chaque domaine ne devant pas empiéter sur l’autre. Pour lui, la science qu’il évoque est la faculté de l’âme, de telle sorte que psychologie et philosophie sont synonymesPsycho pratique , février-mars 2011, .. Il propose ainsi en 1864 que des psychologues soient mis Selon Charma, les médecins ne pouvaient le faire, car leur abord des causes de la folie était purement physiologiqueFrédéric Carbonel, Aliénistes et psychologues en Seine-Inférieure de la Restauration au début de la République. Essai d'histoire de la médecine mentale comme “science” de gouvernement dans la région de Rouen (1825-1908), thèse de doctorat en histoire sous la direction de Yannick Marec, 15/05/2009.. Un philosophe devenu spécialiste de la folie pourrait à plus juste titre pratiquer des cures et être expert judiciaire : les médecins amenés à comparaître au tribunal usant de termes psychologiques, il serait légitime que le philosophe puisse également le faire. Antoine Charma prône des relations plus étroites entre médecins aliénistes et philosophes spiritualistes : en effet, de nombreux médecins se disent alors spiritualistes, de même que beaucoup de philosophes participent d'un courant plus médical, deux fondements de la psychologie actuelle.
L'érudit vignette|250px|L'église Saint-Étienne-le-Vieux au début du .
Érudit influent et travailleur infatigable, il est l'ami d'Édelestand du Méril, Henri de Formeville, Auguste Le Prévost et Amédée Léchaudé d'Anisy, autres figures notoires de l'érudition normande du . C'est à Antoine Charma, entre autres, que s'adresse le jeune Léopold Delisle dans l'espoir d'obtenir la place d'archiviste du Calvados.