Le gouvernement Suárez est le gouvernement du royaume d'Espagne entre le . et le .
Dirigé par le nouveau président du gouvernement, Adolfo Suárez, précédemment secrétaire général du Mouvement national, ce gouvernement se compose de .
Il est formé à la suite du renvoi de Carlos Arias Navarro, au pouvoir depuis et dernier chef du gouvernement nommé par Francisco Franco.
Il succède donc au gouvernement Arias , premier cabinet constitué à la suite du couronnement de Juan Carlos .
Le , Suárez présente le projet de loi pour la réforme politique (LRP) en Conseil des ministres, qui prévoit la liquidation de l'Espagne franquiste par l'instauration d'un véritable État de droit et la transformation de l'assemblée monocamérale et corporatiste des Cortes d'Espagne en parlement bicaméral élu démocratiquement, les Cortes Generales. Le texte est approuvé le par pour, un vote connu sous le surnom de . Un référendum organisé le permet la ratification de la LRP par 94,2 % des suffrages exprimés, 77,8 % des inscrits s'étant rendus aux urnes.
Suárez participe l'année qui suit à la fondation de l'Union du centre démocratique (UCD), dont il prend la présidence. L'UCD remporte les élections générales constituantes du , ce qui lui permet de former son deuxième gouvernement.
Contexte L'entre-deux critique du printemps 1976 vignette|gauche|Juan Carlos le 22 novembre 1975 Depuis le Juan Carlos de Bourbon, successeur désigné du général Franco, est roi d'Espagne. Il se retrouve titulaire de tous les pouvoirs du dictateur, donc à la tête du dernier État autoritaire d'Europe de l'Ouest. Les commentateurs estiment qu'il amendera le régime franquiste vers la démocratie. Cependant, la reconduction. du dernier chef du gouvernement de Franco, Carlos Arias Navarro, brouille leur analysePhilippe Noury, Juan Carlos, édition Tallandier P-265/266.
Pourtant en coulisses, le roi, aidé en cela par le président des Cortes, Torcuato Fernández-Miranda, prépare la réforme du régime vers la démocratieFrancisco Campuzano, L'élite Franquiste et la sortie de la dictature, l'Harmattan, P-167. La nomination du cabinet Arias III n’est constitué que pour donner du temps à Juan Carlos de trouver un potentiel chef de gouvernement en adéquation avec son projet démocratique, mais aussi pour calmer les ardeurs de blocages systémiques du Búnker. Juan Carlos ne veut pas, à ce stade, provoquer de rupture brutale dès les premiers jours de son règne, face à la nervosité des franquistes ultra.
Cependant, l'erratisme et l'incohérence d'Arias Navarro depuis 1974 ont terni son capital politique. On le taxe volontiers « d’immobilisme ». Les membres du Búnker font certes bloc derrière le dernier chef de gouvernement nommé par Franco, mais ne semblent pas désireux de l’aider à se maintenir le plus longtemps possible au pouvoir*. Eux aussi se cherchent un candidat potentiel à la présidence du gouvernement pour neutraliser le roi. Du côté de l’opposition, c’est une question de principe, pas de discussion directe avec « le boucher de Malaga ». Arias n’en demande pas mieux. vignette|droite|Carlos Arias Navarro Dernier point non négligeable, Juan Carlos et Carlos Arias Navarro ne s’aiment pas. Durant l’agonie de Franco, les deux hommes se sont affrontés sur le Sahara occidental : les différentes initiatives de Juan Carlos pour dégager l’Espagne d’un possible conflit avec le Maroc ont agacé Arias Navarro au point qu’il menaça de démissionner. Cet épisode a laissé des traces indélébiles dans leur relation. Juan Carlos fait donc en sorte d’annihiler l’autorité de son chef de gouvernement sur son propre gouvernement, tout en le poussant à engager un plan de réforme sur les institutions, le droit du travail, la liberté syndicale et d’association.
Il espère aussi profiter des divisions et de la relative apathie de l'opposition antifranquiste : le Parti communiste est isolé et a mauvaise réputation depuis la fin de la guerre civile mais a une forte présence clandestine en Espagne et une aura indéniable ; le Parti socialiste a tardé à se réorganiser et vient de subir une querelle de générations en 1974 au ; le centre et la droite antifranquistes sont une galaxie difforme de courants idéologiques qui vont de la social-démocratie en passant par les libéraux, les démocrates-chrétiens et les monarchistes, qui sont plus ou moins en concurrences les uns des autres. Fait notable depuis le , en 1962, ces derniers sont passés d'une « opposition tolérée » à une « opposition persécutée » par le régime et depuis 1969 le comte de Barcelone est dans un isolement relatif mais jouit d'une certaine popularité au sein de la vieille droite anti-franquiste .
Du côté républicain (hors communistes et socialistes) la situation n'est guère brillante : malgré plusieurs tentatives de rapprochement, ce camp est extrêmement divisé. L'antagonisme et la méfiance entre communistes et socialistes y est pour beaucoup. Pire, les cadres de la Seconde République en exil ne se sont pas renouvelés et se sont petit à petit coupés de la situation intérieure espagnole. Par conséquent, le gouvernement en exil mené par José Maldonado González et fait plus office d'association d'aide aux exilés républicains. Malgré tout, il entretient des relations avec une partie des pays sud-américains hispanophones, l’URSS et les pays du bloc socialiste. En Europe, seule la Yougoslavie maintient sa reconnaissance officiel aux exilées espagnoles
L'intérêt du premier cabinet de la monarchie, qui durera 7 mois, réside dans la confrontation entre, pour simplifier, deux conceptions antagonistes de la transition. D’une part, le projet du gouvernement : une réforme modérée et contrôlée du processus constitutionnel en écartant d’office l’opposition et restant, tout du moins dans l’esprit, dans le franquisme. D’autres, toujours au sein du gouvernement, sont plutôt ouverts, sur le principe, à une discussion avec l’opposition.
Mais le vrai intérêt, pour Juan Carlos, c’est de démontrer, aux caciques du régime, que le Franquisme sans Franco, c’est terminé. Et qu’il peut, dorénavant, faire acte de son droit d’inventaire pour liquidation définitive. vignette|gauche|Juan Carlos et Gerald Ford Après avoir sondé Washington sur ses intentionsThierry Maurice, La transition démocratique, Presses universitaires de Rennes, P-145, Juan Carlos prétextant d’une dernière foucade du Búnker au Cortes espagnoles, fixe au 1976 la date du grand chambardement ministériel. L’affaire doit aller vite pour éviter que les Ultras puissent réagir, on profite donc de la réunion bi-hebdomadaire du Conseil du Royaume pour étouffer les soupçons.
Après 3 jours de délibérations, une liste de 3 noms est remise au monarque. Par ordre décroissant des voix obtenues, cette liste se compose de Federico Silva Muñoz, ex-ministre des Travaux publics (15), Gregorio López-Bravo, ex-ministre des Affaires étrangères (13) et Adolfo Suárez, ministre-secrétaire général du mouvement (12). Juan Carlos choisit Adolfo Suárez ; consternation et perplexité dans la presse et la classe politique espagnole, opposition comprise. Malgré un discours remarqué lors de l‘examen sur la Loi d’association, Suárez ne semble pas être le bon candidat pour mener la réforme du régime : il est peu ou pas connu par l’opinion publique, n’a pas l’envergure politique d’un Manuel Fraga ou José María de Areilza et ses responsabilités au sein du Moviento, parti unique du régime, lui font mauvaise presse. Pio Cabanillas se montre indigné et préconise la mise en quarantaine du nouveau Président du gouvernement, tandis que le secrétaire du PCE Santiago Carrillo, déclare « il y a peu à espérer. » Cette unanimité générale fera dire à l’historien Franquiste Ricardo de la Cierva, dans son billet politique du publié dans El País « ! Qué error ! Qué inmenso error ! » ..
La Formation du gouvernement
La nomination de Suárez fut tellement accueillie avec hostilité et mépris, par l’ensemble des réformistes du gouvernement précédent, que ceux-ci refusent de rejoindre le nouveau cabinet. Pis, José Maria de Areilza et Manuel Fraga tente de faire revenir le roi sur sa décision en lui écrivant une lettre et entraver la formation du nouveau gouvernement. Pio Cabanillas fait pression sur ses amis de FEDISA pour rejeter tout offre de participation gouvernementale. En refusant de participer à la formation du nouveau gouvernement, Fraga, Areilza et Cabanillas laissent le champ libre à une nouvelle génération de jeune réformateur qui n’avait pas cacher leurs hostilités face au réformisme timoré à la sauce Arias. À cet effet, Suárez nomme à la Vice-présidence, le ministre de la Présidence Alfonso Osorio membre du groupe Tácito et de l’Union démocratique espagnole qui en retour proposa à Suárez de recruter ses ministres dans la mouvance démocrate-chrétienne, lié aux secteurs catholiques du franquisme. Parmi eux : Landelino Lavilla Alsina (Justice), Marcelino Oreja Aguirre (Affaire étrangère), Eduardo Carriles Galarraga (Finances), Andrés Reguera Guajardo (Information et Tourisme), Enrique de la Gorostizaga (Relations Syndicales). Seul Leopoldo Calvo-Sotelo, ministre du commerce dans le précédent gouvernement, est réintégré dans le cabinet Suárez, aux Travaux publics.
Toutefois, Suárez reconduit les ministres militaires, à savoir le général Fernando de Santiago Vice-président de l’ancien gouvernement, Pacheco (Armée de Terre), Iribarnegaray (Armée de l’Air), Pita da Veiga (Marine). On estimait qu’il était inutile de déstabiliser les forces armées, surtout depuis les évènements de Vittoria et Montejuna.
Suárez fait rentrer dans le gouvernement 3 de ses amis : Fernando Abril à l’Agriculture, Ignacio García López au secrétariat général du Mouvement et José Lladó au Commerce.
Rodolfo Martín Villa, est promu au ministère de l'intérieur. Bien qu’issue du secteur Catholique du moviento, il ne fait pas partie de la mouvance « démocrate-chrétienne » du régime. Mais c’est un ancien leader du syndicat étudiant du régime, membre de l’association catholique de propagande (ANCdP), très critique du régime. Il entraine avec lui 2 autres membres de l’ANCdP au gouvernement, Aurelio Menéndez à l’éducation et Francisco Lozano Vicente au logement, bien qu’il occupât déjà ce même ministère dans le cabinet précèdent.
Enfin, Carlos Pérez de Bricio, qui ne fait n’y parti du mouvement où des mouvances réformatrices interne du régime, est reconduit au ministère de l’industrie.
En éliminant les anciens leader réformistes, Suárez dispose d'une équipe soudée qui partagent une même vision de l'avenir politique de l'Espagne. Le gouvernement peut compter sur l'appui sans réserve du roi, qui d'ailleurs manifeste publiquement son soutien lors du premier conseil des ministres, qu’il préside exceptionnellement. Il se félicite à cette occasion de « l'arrivée d'une nouvelle génération au conseil des ministres et à la tête des départements ministériels », et encouragea le nouveau gouvernement à avancer dans la voie de la réforme : « Attelez-vous sans tardez à la tâche. Délibéré sereinement, consultez tous ceux qui s'intéressent nettement aux affaires publiques, prenez les décisions qui s'imposent et agissez sans peur. Que votre gouvernement soit un gouvernement fort dans un état fort. » Philippe Noury, Juan Carlos, édition Tallandier P-257
Le programme de gouvernement