L’abbaye du Paraclet, appelée habituellement Le Paraclet ou encore Paraclet de Nogent, est une abbaye féminine bénédictine prestigieuseCérémonial bénédictin pour les vestures et professions des religieuses du royal et célèbre monastère du Paraclet, cote MS 10582, Bibliothèque Nationale, Paris, [s.d.]. fondée par Abélard et Héloïse au en Champagne à l'écart de Quincey, village aujourd'hui rattaché à la commune de Ferreux-Quincey, dans le diocèse de Troyes, département de l'Aube.
Chef du premier ordre spécifiquement féminin, le Paraclet a illustré un modèle monastique basé sur l'érudition, la musique vocale savante et le petit nombre de professes comme de filiales, préfigurant ainsi Saint-Cyr. Un temps promu au sein de l'Église en concurrence de l'abbaye mixte de Fontevraud et en opposition aux ordres mendiants, tel celui des Clarisses, il a représenté une tentative de reconnaissance des capacités intellectuelles des femmes au-delà de l'échec du béguinage. Détruit par la guerre de Cent Ans, les guerres de Religion et la Révolution, il montre aujourd'hui très peu de choses de ce qui en avait été restauré à partir du .
Situation L'abbaye se trouve à la sortie sud-est du village de Saint-Aubin le long de la départementale 442 de Nogent-sur-Seine à Marigny-le-Châtel, qui jusqu'en 1978, et depuis des siècles, débouchait devant sa grille et la contournait par le nord. Son domaine confinait à celui du château de La Chapelle-Godefroy, ancienne commune réunie à celle de Saint-Aubin (Aube) en 1832.
Elle est exposée au nord, au bas d'un coteau, autrefois couvert de vignes, culminant à deux cent un mètres face au mont Limars et descendant vers le vallon de l'Ardusson, petit affluent de la Seine s'écoulant vers le nord-ouest, qui fit tourner des moulins. Des vestiges de la forêt ancienne subsistent dans le creux du vallon et sur certaines parties des coteaux au nord de Quincey même et au sud du Ferreux.
Dénomination
L'établissement qu'Héloïse projette de construire autour d'un oratoire dédié à saint Denis est surnommé Paraclitum, au sens de consolation, dès 1130Abélard, De Eleemosyna pro sanctimonialibus de Paraclito, dans Sermones, XXX. en souvenir de ce qu'Abélard, sept ans plus tôt, après sa condamnation au concile de Sens, « rescapé mais au bord du désespoir, y reprit un peu de souffle dans la consolation de la grâce divine ».. Ce nom est une référence directe, restée secrète pour les contemporains, aux discussions éthiques et théologiques qui ont nourri la relation intime des anciens amantsEx epistolis duorum amantium. entrés dans les ordres après la naissance de leur fils Astralabe et leur mariage.
Le terme de Paraclet
Le terme évangélique de Paraclet vient de la traduction grecque d'une parole du Christ annonçant à ses disciples ce qu'il adviendra après sa mort prochaine : vignette|gauche|210px|Jésus annonçant le Paraclet aux apôtres, détail de la Maesta de Duccio, Sienne, vers 1310. vignette| hymne au Paraclet pour la Pentecôte« Viens Esprit créateur (…)Toi qu'on appelle Consolateur. ». Le mot, de παρα (para, à son côté) et καλειν (kalein, appeler), a de nombreuses connotations et désigne en grec un intercesseur, un assistant en affaires, et plus particulièrement un conseiller lors d'une plaidoirie ou même un témoin à décharge. Il est traduit littéralement en latin par advocatus (ad à, vocatus appelé) c'est-à-dire avocat plaidant pour un accusé, sens retenu par Tertullien. Il a été compris par saint Jérôme comme une consolation de l'âme apportée par Dieu.
Le concept, commenté par saint Augustin, est à l'origine de la théologie de la Sainte Trinité, les trois « personnes » que Jésus cite dans ce « discours d'adieu », et plus particulièrement celle du Saint-Esprit.
Dans ce texte traduisant le propos de Jésus, sont qualifiées de « paraclet » toutes les instances désignant Dieu dans son rapport au monde. « Paraclet » n'est pas un autre nom du « Saint-Esprit ». En effet, il est dit non pas mais . C'est donc que peut être qualifiée d'intercesseur l'esprit de vérité mais aussi autre chose que cet esprit de vérité, à commencer par l'intercesseur que Jésus lui-même a été pour ses disciples. Jésus désigne dans ce discours une autre personne que lui-même, du moins une autre personne que lui durant sa présence sur terre, mais aucun autre de ses discours ne précise ce qu'est ou ce que sont ces autres instances divines qui peuvent être qualifiées d'intercesseur. Ce peut être le Fils seul ou le Père et le Fils, chacun. Une mauvaise lecture, du moins une lecture restrictive, est à l'origine de la réduction de l'emploi du terme « Paraclet » au sens de « Saint-Esprit ».
Son emploi par Abélard vignette|droite|Descente du Paraclet sous la forme du Saint-Esprit cinquante jours après avoir été promis par Jésus (Apocalypse de Bamberg, vers 1010). Logicien le plus célèbre de son temps, Abélard, investissant tardivement, à partir de 1113, la théologie avec les instruments d'Aristote, fâche les autorités religieuses par l'application de sa théorie des universaux à ce concept de Paraclet. Dans son analyse du genre et de l'espèce appliqué à Dieu, il fait du Paraclet non pas un autre nom du Saint-Esprit mais une qualité commune aux trois personnes divines. Ce faisant, en exégète qui n'hésite pas à contredire la tradition, Abélard suit le texte à la lettre (source ?).
Condamnée, entre autres points, par Bernard de Clairvaux, au Concile de Sens, cette notion abélardienne de Paraclet est assez sulfureuse pour que le terme, employé dès 1130 pour désigner l'abbaye, soit écarté en 1131 par la Curie, qui préfère dans un premier temps celui d« oratoire de la Sainte Trinité ». Dans l'usage, l'abbaye continue de s'appeler Le Paraclet, et la dénomination devient tout à fait officielle au plus tard en 1147.
La polémique autour du concept de Paraclet vignette|170px|gauche|La même scène de Pentecôte représentant le Paraclet sous la forme des trois personnes de la Sainte Trinité, (Grandes Heures de Rohan (1430). Derrière cette querelle théologique entre l'ordre avorté du Paraclet et les ordres naissants des prédicateurs prémontrés et cisterciens, se révèle la question du statut du clerc, c'est-à-dire celle de l'accès à la vérité par le commun, et particulièrement la question de la capacité de la femme à accéder à la raison.
Si l'âme élue, y compris celle d'une femme, « reçoit consolation » non pas seulement du Saint-Esprit mais de toute la divinité, autrement dit si elle reçoit la grâce de comprendre ce qu'il y a de compréhensible en Dieu, l'accès à la vérité par le Saint-Esprit est un accès à tout ce qu'il y a d'accessible de la divinité. Il deviendrait loisible, ce que croit pouvoir dénoncer Bernard de Clairvaux, de « comprendre par la raison humaine tout ce qui est en Dieu »B. de Fontaine, Lettre CXCI, 1140.. Pour Abélard en effet, le dogme, à la différence du mystère auquel il réserve ainsi un statut plus élevé encore, ne surpasse pas la raison humaine. Il ne s'impose pas sans raison ni raisonnements c'est-à-dire sans explication ni compréhension.
Dès lors, « répliquer par une vérité fondée en raison se montre plus solide que de faire étalage de son autorité ».. L'autorité des prêtres s'en trouve contestable par tout un chacun et celle des mystiques issues du peuple accrue. Le salut et le péché deviennent affaire moins de soumission morale que de compréhension personnelle de son erreur et de recherche intérieure de la véritéE. A. Weber, Histoire de la philosophie européenne, , Paris, 1886.. La querelle rejoint ici celle de la morale par intention, introduite par AbélardAbélard, Scito te ispum, 1139. selon laquelle la culpabilité ou l'innocence ne se juge pas seulement à un comportement apparemment conforme à la loi ou la morale mais à l'intention qui est dans le cœur du sujet.
Le contexte religieux, politique et social de la polémique C'est en effet la difficulté à laquelle se sont trouvés confrontés les prédicateurs envoyés par Norbert de Xanten et Bernard de Clairvaux évangéliser le peuple quand celui-ci, y compris dans les campagnes les plus reculées, s'est permis de répondre aux arguments d'autorité en brandissant le Sic et non d'Abélard. Dans ce livre, l'auteur expose les contradictions, apparentes, entre le texte de la Bible et les commentaires des Apôtres et des Pères. Il invite par là le lecteur non pas à la contestation mais, en partant du doute, « première clef de la sagesse »., à la recherche de la vérité au-delà des apories et, suivant la lecture augustinienneAugustin, De liberio arbitrio, I, 2 & II, 2, Cassago, 388. d'Isaïe« Ne donne foi à rien que ne tu ne comprennes », Livre d'Isaïe, VII, 9. et la leçon d'AnselmeAnselme de Cantorbéry, « La foi en quête de raison », titre de son « Supplément », Fides quaerens intellectum id est Proslogion, Abbaye du Bec, Le Bec-Hellouin, vers 1087, dans Fides quaerens intellectum id est Proslogion, Liber Gaunilonis pro insipiente, atque Liber apologeticus contra Gaunilonem, Paris, J. Vrin, 1954., à l'élaboration d'une opinion personnelle, seule garantie d'une foi sincère.
La querelle, qui est au cœur de la réforme grégorienne et du « printemps des hérésies », se double d'une lutte de pouvoir séculaire entre Capétiens et Thibaldiens qui culmine en par le massacre de Vitry perpétré par Louis VIIPaul Émile, De rebus gestis Francorum, X, 5, p. 105v, Michel Gascon, Paris, 1544..
Dès la génération suivant celle d'Héloïse, une véritable éthique de la paraclèse, bannie de l'Église et du latin, se répand par l'intermédiaire de la musique et de la poésie en langue vulgaire dans les cours princières à travers l'idéal courtois, où la bien-aimée, aussi inaccessible que désirable, est chantée comme une consolation de l'âme, tandis que les « Bons chrétiens », excluant tout intermédiaire clérical, font du Paraclet l'objet de leur rituel principal, le consolament.
Histoire
Le temps d'Héloïse. 1122 ou 1123 : Abélard, fuyant l'abbaye de Saint-Denis, s'établit en ermite sous la protection du comte Thibault de Champagne. Un seul clerc l'accompagne. Mais ses étudiants de Paris découvrent sa retraite et nombre d'entre eux le rejoignent. Ils construisent un oratoire.. 1125 : L'ermitage est devenu une « université aux champs ». L'Église s'oppose une fois de plus à son enseignement. Abélard accepte la charge d'abbé de Saint-Gildas-de-Rhuis et abandonne le Paraclet. 1129 : Suger chasse Héloïse et ses sœurs de l'abbaye Argenteuil. Abélard, son ex-époux, lui offre le Paraclet. 1131 : Le pape confirme la donation. L'établissement reçoit le titre de prieuré. 1133 : Abélard et Héloïse définissent la première règle féminine. La Paraclet devient le premier centre de musique sacrée de son temps. 1135 : Héloïse est nommée abbesse. 1136 : Abélard nommé écolâtre de Sainte Geneviève du Mont, Héloïse dirige seule le prieuré. 1139 : Bernard de Clairvaux inspecte le Paraclet, qui est devenu un centre intellectuel pour femmes. 1140 : Abélard est condamné au concile de Sens. 1142 : Mort d'Abélard. 1144 : Pierre le Vénérable transfère la dépouille d'Abélard au Petit Moustier (nom du premier oratoire construit sur place) et reçoit le Paraclet dans l'ordre clunisien. 1146 : Le Paraclet est doté d'un immense domaine agricole et viticole. 1147 : Le Paraclet, simple prieuré dirigé par une abbesse, est érigé en abbaye et son abbesse est pourvue de l'autorité nullius dioecesis. 1160 : La comtesse Mathilde est enterrée à La Pommeraie, un des cinq prieurés annexes du Paraclet. 1164 : Mort d'Héloïse. Elle est enterrée dans le Petit Moustier.
Le Paraclet glorieux 1198 : Le pape reconnait l'affiliation du Paraclet à Cluny, c'est-à-dire son indépendance vis-à-vis de la hiérarchie épiscopale. 1203 : Premier conflit avec l'évêque diocésain. 1218 : Le Paraclet finance la construction de l'abbaye royale de Royaumont. 1229 : Le Paraclet parraine la boulange de Provins, corporation éminente au sein de la société paysanne.