thumb|upright|Prière des poilus à saint Pinard

Le pinard est un qualificatif argotique désignant un vin rouge. Il a comme synonyme « bleu », « bluchet », « brutal », « gingin », « ginglard », « ginglet », « gros qui tache », « jaja », « pichtegorne », « picrate », « picton », « pive », « pif », « pivois » ou « rouquin ». Mais contrairement à ces autres mots d'argot, il a une histoire liée à la Première Guerre mondiale où il fut le vin des poilus qui lui donnèrent son heure de gloire en le désignant comme « saint Pinard » ou « père Pinard ».

Le mot « pinard » est admis par l'Académie française le pour entrer dans son Dictionnaire avec la description suivante : « Se dit généralement d'un vin commun et au point de vue militaire de tous les vins en général ».

Étymologie

thumb|left|Vin des poilus.

Son origine reste incertaine. Elle peut provenir de pineau, cépage dont la grappe ressemble à une pomme de pinD'où vient le mot pinard ? ou d'une autre variété de raisin baptisée pinard obtenue vers 1911, à Colmar, en croisant (Vitis riparia × Vitis rupestris) × Goldriesling. L'origine la plus couramment admise reste une altération d'un vin issu du cépage pinot qui se trouve dans les vignobles de Bourgogne, Champagne et LorraineOrigine et usage du mot pinard.

On retrouve aussi le mot à Bordeaux, sous la forme de pimard (influence de pommard) et sous la forme verbale de pinarder (s'enivrer). Une autre étymologie serait à chercher dans le patois franc-comtois où le verbe piner signifie siffler. D'autres chercheurs affirment que son origine serait le vocable grec pino signifiant boire. On a pensé aussi au Bourguignon Jean Pinard qui, au passait pour l'archétype du vigneronLe Père Pinard était sur le front, document ONIVINS. Quoi qu'il en soit, cet argot de caserne semble avoir été utilisé initialement par les soldats du corps d'armée basé dès 1908 dans la région de Toul en concomitance avec le casse-patte désignant un vin blanc. Son plus ancien usage est attesté en 1886 dans le d'artillerie. Il est employé dans les régiments de Nancy, Verdun, Vitry-le-François, bien avant la guerre. La marine et les troupes coloniales l'utilisaient au moins depuis 1905.

Il fut utilisé par les poilus et aussi par leur commandement. Le maréchal Joffre, fils d’un tonnelier de Rivesaltes, glorifiait le général Pinard qui avait soutenu le moral de ses troupes. Enfin, consécration suprême, le pinard entra dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie édité en 1935. Actuellement, il peut soit qualifier une infâme bibine ou le plus grand des crus classés. On ajoute alors pinard à la redresse, synonyme de vin fin.

Contexte historique

thumb|upright|Marcelin Albert champion de la lutte contre la chaptalisation en 1907.

Les années 1902 et 1903 avaient connu de faibles récoltes, dues à la météorologie : d’hectolitres. Les cours sont alors de , puis de l’hectolitre. En 1904 et 1905, toujours à cause de la météorologie, les récoltes sont extrêmement abondantes dans toute l’Europe : la hausse de production est de 96 % en France, de 48 % en Espagne, de 16 % en Italie, les trois principaux producteurs européens. Alors que le seuil de mévente se situe à d’hectolitres, la production est de Le Roy Ladurie, . De 1900 à 1906, la viticulture du Languedoc produit de d'hectolitres. C'est dans ce contexte, que le gouvernement autorise en 1903 la chaptalisation des vins d'importationRené Castillon, 19 juin 1907, sur le site de La Vie. La production se maintient à un niveau élevé les années suivantes : d’hectolitres en 1905, 52 en 1906, 66 en 1907. Le prix de l’hectolitre de vin passe à .

Le , le parlement vote une loi qui oblige les gros marchands de vins de Paris d'avoir pignon sur rue aux entrepôts de Bercy et à la halle aux vinsÉphéméride du 8 au 14 août. Le vin languedocien se vend de plus en plus mal. Les récoltes abondantes font gonfler des stocks devenus impossibles à écouler. Dans les troquets, on vend même le vin « à l'heure » : on paye et on boit tout le vin que l'on veut… ou que l'on peut boireLa révolte des vignerons de 1907 sur le site emilezola.fr.

Guerre et vin thumb|left|upright|Le Kaiser ne supporte pas le champagne.

Cette surproduction chronique allait être absorbée par les poilus de la Première Guerre mondialeLe vin sur la scène de l'Histoire, par Amancio Tenaguillo y Cortázar, 14/18 - Le Père Pinard ou le vin des Poilus. Le conflit entre l'Allemagne et la France commença le . Avant la fin du mois, les viticulteurs du Midi offraient pour les soldats partis au front. Car cette guerre, qu'on appelle dès 1915, a rapidement été perçue comme un . Parallèlement à cette prise de conscience, le vin de France fut réquisitionné des politiques aux poètes pour devenir partie prenante d'un patriotisme cocardier. Quatre fonctions lui ont été assignées entre 1914 et 1918Olivier Parenteau , Vider son Verdun trait, COnTEXTES, , septembre 2009, mis en ligne le 25 septembre 2009, En ligne, consulté le 26 juin 2011. Il va être, tout d'abord, un fortifiant qui doit soutenir le juste combat des poilus. Théodore Botrel, dans Rosalie, illustre ce rôle imparti au vin en plaçant son injonction guerrière entre ces deux vers et Théodore Botrel, Rosalie, in Refrains de guerre. , Les chansons de route ( - 31 août 1915), Paris, Éd. Payot, 1915, ..

Autre fonction impartie au vin, celle d'un produit du terroir issu du sol de la France sacralisée et envahie. Dans son Ode au Pinard, Max Leclerc déclame .

thumb|Pinard des infirmiers.

Dans un pays où l'esprit cocardier a servi de base à l'union sacrée, le vin est le symbole qui distingue . Jean Richepin s'est complu à mettre en exergue .

Puis, la France victorieuse, ce devint le vecteur de sa gloire militaire. Henri Margot, un des poètes amateurs inspirés par la guerre, commit un sonnet glorifiant Le Pinard en écrivant . C'est ce que célèbre à la une Le Journal d'Aubenas et de Vals-les-Bains dans son édition du samedi , en publiant ce poème : Du pinard à l'alcoolisme Documents.

Vin du poilu thumb|upright|Une cantinière généreuse : un litre de pinard.

Boire du vin aux armées était une nouveauté, car jusqu'alors, il ne faisait pas partie de l'ordinaire du soldat ni en temps de paix, ni en temps de guerre. , spécifiait le règlement intérieur des arméesGaston Phélip, Le vin du soldat, revue Le Pays de France , en ligne.

thumb|left|Stockage du pinard à Moudros, en mer Égée, dans l'île de Lemnos.

Dès , l'Intendance avertie d'une prévisible guerre de longue durée, afin d'améliorer la vie dans les tranchées ajouta à l'ordinaire des troupes une ration de vin. C'était l'acte de naissance du Père Pinard, un vin fort médiocre, qui avait . Comme il fallait faire dans l'uniforme, le pinard du poilu, c'est-à-dire le vin rouge, fut un assemblage de vins à faible degré (Mâconnais, Beaujolais ou Charentes), avec la production au degré élevé du Languedoc-Roussillon, du Maroc, de l'Algérie et de la Tunisie. Le seul but était d'atteindre 9° d'alcool.

Tout soldat reçut quotidiennement un quart de vin, approvisionnement relativement facilité par l'abondante vendange de 1914. Cette ration fut reconnue insuffisante et doublée par le Parlement, en . Cette même année, après la bataille de Verdun, Jean Richepin, se fit un devoir d'écrire : . Ce demi-litre fut augmenté à partir de , et la ration passa à trois quarts de litre par jour.

La demande était donc énorme de la part de l'armée qui eut recours à la réquisition qui, cette année-là, concerna le tiers de la récolte française, colonies comprises. Le vin réquisitionné était laissé chez le producteur, afin de faciliter le stockage, et soutiré en fonction des besoins militaires. En contrepartie, le viticulteur ou la coopérative vinicole, recevait une prime de vingt centimes par hectolitre et par mois.

De ces caves, le vin était ensuite dirigé vers de grands entrepôts régionaux qui se situaient à Béziers, Sète, Carcassonne, Lunel et Bordeaux. De là, le pinard rejoignait en wagons-citernes les entrepôts à l'arrière du front avec un rythme de rotation de deux jours. Chaque convoi transportait une moyenne de . Immédiatement conditionné en fûts, le pinard rejoignait à nouveau en train les gares régulatrices, puis les cantonnements par camions automobiles.

De plus, l'Intendance doit faire face sur tous les fronts. Les troupes françaises sont présentes au Congo, au Soudan, à Madagascar, en Indochine, et avec l'armée française d'Orient sur les rives de la Cerna, dans les défilés des Balkans, sur les crêtes montagneuses de Monastir. Le pinard doit y arriver et y parvient quelles que soient les difficultés et les distances.

Un jargon nouveau vit jour pour désigner les rations. Un 75, était un canon ; un 105, une chopine ; un 120 court, un litre de vin pur et un 120 long, un litre de vin additionné d'eau. Car les habitudes de trafiquer le vin ne s'étaient pas perdues, il était souvent mouillé, et selon une légendeLa légende du bromure persistante, on le croyait systématiquement bromuré et droguasséLe pinard du soldat, Revue des œnologues , juillet 1998.

À tel point que cela laissa des traces dans les mémoires. Au cours de l'automne 1939, pendant la drôle de guerre, la rumeur se répandit que du bromure était ajouté dans le vin du soldat.. On montra du doigt l'Œuvre du vin chaud, fondée par Édouard Barthe. Cette initiative avait été parrainée à la gare de l'Est, le , par Henri Queuille, ministre de l'Agriculture. Mais en réalité le vin distribué avait été coupé d'eau.

Pinard cocardier Pour toute l'armée, du simple poilu au haut commandement, . Non seulement il a vaincu le schnaps, fait vider aux Allemands, mais , comme le proclama L'Écho des tranchées, en Les journaux de tranchées, compte-rendu du livre de Jean-Pierre Tubergues Le poilu et la plume sur le site du journal Libération par Sorj Chalandon le 11 novembre 1999Journaux de tranchées sur le site de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine. Sentiment qui fut aussi celui de Guillaume Apollinaire qui, du front, écrivit dans un poème qu’il adresse À l'Italie . Pourtant, derrière son ton cocardier et germanophobe, cette poésie s’ouvre .

Des séries entières de cartes postales et maintes chansons glorifièrent le pinard et en firent un personnage mythique. Le bon Père Pinard, était le réconfort du soldat, le grand saint Pinard devint la patron des poilus et il y eut même un saint Poilu que l'on invoquait par peur de manquer de vin.

thumb|left|Aquarelle sur carte postale : la marchande de pinard.

Nombre de poésies de la Première Guerre mondiale ont partagé cette même thématique du vin. Pour chanter ses vertus et rajouter à sa gloire Max Leclerc composa l’Ode au pinard tandis que Théodore Botrel fit de Rosalie et Comme son vin, son œil pétille des hymnes glorifiant la boisson nationale. Louis Bousquet, originaire du Languedoc, composa Quand Madelon..., puis, avec Georges Picquet pour la musique, il popularisa Vive le pinard, une marche militaire qui fut créée par Bach lorsqu'il était au de ligneChanson : Le PinardChanson : Vive le Pinard.

Issu de la poésie populaire, Louis Bousquet était marchand de vélos à Paris, Vive le Pinard, soutient pourtant la comparaison avec Le vigneron champenois* Le vigneron champenois de Guillaume Apollinaire sur le site lemonde.fr, de facture avant-gardiste, poème dû à la plume d'un professionnel, Guillaume Apollinaire, alors artilleur du d'artillerie.

Pour Bousquet, le pinard de l'Intendance n'a aucune parenté avec le vin chanté par l'académicien Richepin. Le pinard, c'est de la vinasse, un vin de fort mauvaise qualité, dont le seul avantage est de réchauffer et ravigoter le poilu.

Mais comme le constate Olivier Parenteau, . Dans son écriture Louis Bousquet joue sur deux fronts à la fois, il lance un message patriotique sans que celui-ci ne sombre dans le qui répugnait tant aux soldats du front.

thumb|Fraternisation entre armées alliées.