Dans la religion chrétienne, un anachorète (du grec ancien , « qui s'est retiré du monde ») est une personne qui s'est retirée de la société séculière pour des raisons religieuses, afin de mener une vie ascétique consacrée à la prière et à l'Eucharistie. L'anachorétisme s'est très largement répandu au cours du déclin de l'Empire romain et du haut Moyen Âge.
Les anachorètes sont des ermites. À la différence des cénobites, lesquels sont aussi des ermites, qui vivent retirés du monde mais en groupe, les anachorètes vivent retirés du monde, mais seuls, individuellement. Ils devaient faire vœu de stabilité dans leur retraite, souvent dans une cellule adjointe à une église ou près d'un centre urbain, alors que l'ermite avait sa cellule au désert. (cette différence originelle s'étant amoindrie au point que les termes d'anachorète et d'ermite sont devenus interchangeables, le premier étant davantage utilisé en Orient et le second en Occident)..
Les anachorètes devaient également se soumettre à un rite de consécration, voisin d'un rite de funérailles, à la suite duquel ils étaient considérés comme « morts au monde », sorte de saints vivants. L'anachorétisme est connu par l'archéologie et les écrits anciens et par sa survivance dans l'Angleterre médiévale. Pour l'Église catholique, l'anachorétisme est et gouvernée par les mêmes normes que l'érémitisme Code de droit canonique de 1983, canon 603..
Origines de l'anachorétisme Égypte antique : berceau du monachisme
Les premières expériences érémitiques et plus précisément anachorétiques ont lieu en Orient à la fin de l’Antiquité. C’est au qu’apparaissent les premiers ermites reclus dans le désert égyptien et le monachisme est institutionnalisé au . Paul de Thèbes et Antoine le Grand sont considérés comme les premiers solitaires à vivre une vie érémitique mais le concept de l’ascétisme (recherche de la perfection morale à travers l’effort et la souffrance) apparaît bien avant. Le monachisme du est la continuité d’un ascétisme ancien auquel s’ajoute une rupture radicale avec le monde. En effet, dans les Actes des Apôtres, la description des premières communautés chrétiennes montre un modèle d’organisation de style communautaire. L’anachorétisme, en revanche, exige une vie de réclusion totale.
Un des tout premiers mouvements érémitiques se passe à Memphis où des prêtres ont vécu enfermés dans l’enceinte d’un temple. On les nomme Katochoi, ce qui signifie les « reclus » ou « possédés ». Cette communauté de prêtres est la première, semble-t-il, à adopter un mode de vie entièrement centré sur la méditation, de manière totalement indépendante de la vie religieuse publique.. On a également connaissance d’une autre communauté de prêtres, appelés les Thérapeutes. Ils organisent leur vie autour de deux axes principaux : la prière en solitaire et des moments en communauté.
Les chrétiens d’Égypte adoptent ce mode de vie en y apportant les modifications correspondant aux préceptes bibliques. À la lecture des Écritures, on trouve quantité de solitaires abandonnant leur vie, leur famille et leurs biens pour partir dans le désert, lieu privilégié de rencontre avec Dieu. On compte parmi eux, Moïse, Élie, le Christ lui-même pendant ses quarante jours de retraite. On voit également, dans le Nouveau Testament, des fondements de l’ascétisme : la solitude dans le désert est liée au Christ qui se retire pour résister à la tentation ; la hiérarchie des disciples et des maîtres ainsi que les principes de renoncement à tout bien matériel vient du moment où le Christ invite ses disciples à le suivre, abandonnant famille et richesses ; la chasteté devient une vertu encouragée par l’Église au même titre que la pauvreté et l’obéissance.
Le choix du désert pour s’isoler n’est pas anodin. Le terme « anachorète » vient en effet du grec ecclésiastique (même sens), dérivé de « se retirer ». Du grec (« à l’écart ») et (« je vais »). ». D’une part, cet environnement présente des conditions de vies extrêmement rudes, lieu idéal pour les anachorètes qui veulent marcher dans les traces de Moïse ou du Christ. Dans les premiers temps, les anachorètes s’installent à proximité des villages, dans des zones fertiles, de sorte qu’ils ne sont pas complètement coupés du monde.. D’autre part, le désert représente également un lieu de préparation, d’initiation en lien avec l’Exode. Dans les Écritures, les prophètes recevaient la parole de Dieu dans le désert pour la transmettre aux populations. En ce qui concerne les anachorètes, la rencontre avec Dieu dans le désert prime sur l’aspect prophétique..
L'engouement pour le mode de vie anachorétique dans l'Antiquité Les historiens ont décelé plusieurs raisons à un tel mouvement érémitique au . Outre l’aspect purement religieux qu’est la volonté de se rapprocher des martyrs et de suivre la voie indiquée par Dieu dans les Écritures, on peut corréler ce mouvement avec la situation politique du moment. Au , l’Église entre en contact avec l’État. En découle une transformation du christianisme en une religion de masse.. Cependant, les chrétiens ne deviennent majoritaires dans l'Empire romain qu'au tournant des .. Le christianisme de son côté, encourage la pratique de comportements conformes aux textes de l’Évangile et aux idéaux chrétiens. Par exemple, on encourage l’homme à faire subir à son corps des pratiques ascétiques avant qu’il ne ressuscite sous la forme d’un corps glorieux ; la chasteté est également prônée par le christianisme au même titre que la pauvreté ; on présente la mort comme une dormition avant la résurrection.
La société quant à elle, se complaît dans une forme d’inertie. Les spectacles, les mimes par exemple sont très mal perçus par les religieux qui considèrent que ces activités portent atteinte à la moralité. L’Église tente donc d’empêcher de tels agissements. Néanmoins l’État ne semble pas vouloir concilier la vie impériale et les valeurs du christianisme. Cette nouvelle situation encourage certains chrétiens à s’éloigner de ce monde qui n’est plus en accord avec leur idéal religieux et qui représente un danger pour leur intégrité morale par ses nombreuses tentations. Ils décident donc de partir vivre dans le désert conformément aux valeurs de l’Évangile..
Le désert peut ainsi représenter un lieu de rupture avec la société, que ce soit pour des causes idéologiques et religieuses ou pour une question de survie..
Au , on remarque un phénomène important : on ne se contente pas de rester dans un désert en marge de la ville et de la civilisation, on se retire dans le « grand désert »., car rester en marge de la civilisation, c’est prendre le risque de succomber aux tentations qu’elle présente.
Antoine le Grand Antoine le Grand est connu comme le précurseur du mouvement anachorétique. Devenu orphelin à l’âge de , il se débarrasse de tous ses biens et de sa fortune et vit en ermite pendant vingt ans. Il vainc ses démons et atteint la perfection spirituelle. . Antoine ajoute au concept d’errance la coupure radicale d’avec la société. Athanase, évêque d’Alexandrie, écrit la biographie d’Antoine un an après sa mort. Bien qu’au début de son errance Antoine agit indépendamment des institutions ecclésiastiques, Athanase se montre respectueux du corps ecclésiastique. Il présente ainsi un idéal. Plus Antoine avance dans sa solitude, plus il approche de la perfection. Il fait apparaître cet homme idéal comme un héros, un modèle et un initiateur de la vie monastique. Cet écrit se propage dans le monde oriental et inaugure la tradition anachorétique. Il ouvre la voie à un cheminement spirituel par lequel les moines arrivent, par la pratique d’une ascèse rigoureuse, à vaincre leurs démons et atteindre la perfection spirituelle. Ainsi ils peuvent prétendre posséder des dons tels que la prophétie, la clairvoyance ou encore le pouvoir de guérison.
Vie spirituelle Les personnes qui vont pratiquer cette forme de réclusion en Égypte au , que ce soient des anachorètes ou des maîtres spirituels, sont appelés les « Pères du désert ». Ils écrivent des sentences narrant des expériences de différents ermites égyptiens proposant ainsi un modèle de vie aux futurs anachorètes. Les pratiques et doctrines qui se développent alors et qui seront véhiculés par différentes hagiographies ou différents textes dont la Vie de Saint Antoine ou les Apophtegmes des Pères vont fortement influencer le monachisme. Le but principal du mouvement anachorétique est d’atteindre la perfection demandée par l’Évangile, ce qui nécessite l’abandon de biens et de famille. La pratique de l’ascèse corporelle force le moine à se contrôler et vaincre ses passions. Ajoutées à cela la lecture des Écritures et la prière, l’anachorète lutte contre ses démons et parvient à la perfection spirituelle lorsqu’il ne ressent plus aucune passion. Le Démon envoie des signes trompeurs, des visions. Le travail de l’ermite est de distinguer ces illusions de la réalité. Dans l’iconographie d’Antoine, on remarque qu’il est souvent représenté luttant contre les tentations, ce qui traduit le sens de l’anachorèse.
On peut distinguer deux conceptions de la vie anachorétique : ceux qui vivent en solitaire pratiquent l’anachorétisme suivant le plus rigoureusement le modèle d’Antoine;
Comme ce mode de vie est extrêmement éprouvant, voire impossible, les communautés qu’on retrouve dans le désert d’Égypte suivent un mode de vie semi-anachorétique. D’une part, bien qu’ils aspirent à la solitude, les moines peuvent recevoir des visiteurs afin de les orienter dans leur propre quête de perfection spirituelle. D’autre part, bien qu’ils suivent l’exemple d’Antoine en ce qui concerne l’ascèse, ils développent des aspects communautaires. Les moines restent solitaires pendant la semaine et se retrouvent en communauté le samedi et dimanche pour un repas commun, la prière ou la messe. De telles pratiques nécessitent la création de lieux communautaires comme une église. Il y a une hiérarchie présente au sein de la communauté qui différencie les maîtres et les disciples. Se met alors en place un courant idéologique qui donnera naissance au cénobitisme et au monachisme. Le quotidien d’un anachorète est divisé en deux parties : la prière et le travail manuel. Le travail manuel est un trait caractéristique du moine égyptien. Il lui permet de vendre le fruit de son travail pour se nourrir et lui permet également d’occuper son esprit, se protégeant ainsi de l’oisiveté qui est source d’instabilité mentale.
Fondation des premières communautés anachorétiques
vignette|280px|Des ermitages ou kellia, site archéologique du désert de Nitrie. Après vingt-cinq ans de retraite dans le désert, Antoine a vu affluer un très grand nombre de chrétiens désireux de vivre tel que lui en solitaire. Il fonde alors une communauté d’anachorètes où chacun vit son ascèse mais où se met en place un rapport hiérarchique entre les disciples et les maîtres, entre les novices et les anciens. Dans ces lieux, on pratique plutôt ce qu’on appelle un semi-anachorétisme.
En raison du succès de telles communautés, les Pères du désert se trouvent dans l’obligation de fonder d’autres sites anachorétiques. On en dénombre trois importants en Égypte, aux alentours du Delta du Nil : Dans le désert de Nitrie où a été fondée une colonie entre 320 et 330 par saint Amoun. Le succès qu’a connu cette colonie l'a forcé ainsi que saint Antoine à créer un second site, plus loin dans le désert : les cellules ou kellia.