L'Agence centrale de presse (ACP) était une agence de presse française concurrente de l'Agence France-Presse en France, implantée aussi en Belgique et dans plusieurs pays d'Afrique du Nord.
Fondée par Georges Lustac et Henri Noguères, deux journalistes socialistes proches du maire de Marseille Gaston Defferre en 1951, au moment des conflits éditoriaux liés à la guerre d'Indochine, elle a réuni jusqu'à une vingtaine de quotidiens régionaux français et fut alliée à partir de 1972 avec l'agence de presse britannique Reuters, alors en très forte croissance. L'ACP employait encore 90 journalistes en 1987 lors de son rachat par le magnat des affaires anglais Robert Maxwell dont l'empire s'écroule en 1991, peu après un premier dépôt de bilan de l'ACP, suivi d'un second et de la fin de son activité en 1993, avant de connaître une éphémère tentative de refondation en 2009.
Création Origine et motivations
L'ACP est fondée en 1951 afin de contribuer au pluralisme de l'information et d'en mutualiser le coût pour la presse, au moment où la France s'enlise dans une guerre d'Indochine devenue impopulaireDès juillet 1949, une majorité dans les sondages se dessinait en faveur de l’arrêt des combats. "IFOP COLLECTORS N°29 – 1945-1954 : La guerre d'Indochine" Ifop Collectors , malgré le déclenchement par les États-Unis de la guerre de Corée, après l'arrivée au pouvoir du communiste Mao Tsé Toung en Chine en 1949. La longue grève de 1949-1950 contre la guerre d'Indochine, menée par les dockers CGT contre les expéditions d'armes françaises dans une dizaine de ports, a été couverte par la centaine de journaux affiliés à une agence de presse communiste française, l'Union française de l'information (UFI). Mais dès la fin 1949, l'UFI perd des clients à la suite du boycott exigé par Maurice Thorez du match France-Yougoslavie de qualification pour la Coupe du monde de football 1950 et ses clients des lecteurs à la suite du ton virulent imposé par l'UFI, sous influence de Staline, lors de la répression de l'hiver 1949-1950 contre les opposants en Europe de l'Est.
La guerre d'Indochine provoque aussi des remous durables à l'AFP. Dès , le rédacteur en chef et futur élu au comité d’entreprise de l'AFPGilles Martinet est écarté malgré le soutien de ses collègues journalistes, le directeur général Maurice Nègre cédant à la demande de l'amiral Georges Thierry d'Argenlieu, commandant en chef pour l'Indochine, qui lui reproche d'avoir refusé de censurer les déclarations et communiqués du Viêt-Minh"AFP : une histoire de l'Agence France-Presse (1944-1990)" par Bernard Ullmann, Jean Huteau 1991 . Des dépêches de Pierre Guillain, un des rares occidentaux à avoir passé la Seconde Guerre mondiale à Tokyo, au service de l'AFP, auteur de plusieurs scoops annonçant les difficultés françaises en Indochine, ne sont diffusées qu'aux clients étrangers et il part couvrir la décolonisation de l'Inde, où il se fait embaucher par Le Monde. Une grève des salariés de l'AFP ligués contre le PDG Maurice Nègre a obtenu que l'Etat le relève de ses fonctions"La mémoire ouverte", 1976, par Paul Noirot. , mais la décision n'est pas appliquée en raison d'un vice de forme, amenant Maurice Nègre à reprendre ses fonctions au printemps 1950. Après la victoire du RPF aux élections législatives de , il licencie Paul Noirot, secrétaire pour le département de la Seine du Syndicat national des journalistes, qui a rejoint après la scission de 1948 la branche SNJ-CGT, dont il anime la section à l'AFP, en menant une nouvelle grève, son licenciement en déclenchant une troisièmeBiographie Le Maitron de Paul Noirot et une mauvaise publicité pour l'AFP. Paul Noirot attribue son licenciement à la mainmise sur l'AFP, dont le statut d'indépendance ne sera voté qu'au cours de l'hiver 1956-1957Jean-Claude Renard, « Une vie engagée dans l'Histoire », Politis, n°1062-1064, p.4-5, 23 juillet 2009., de Georges Bidault, alors ministre des armées et à la tête du MRP, principal soutien à la guerre d'Indochine.
Deux publications marquées au centre-gauche furent à l'origine de l'ACP dès 1947, sous une forme d'abord réduite. Nord Matin, qui s'appelait à ses débuts dans la Résistance Journal de la Démocratie Socialiste, très diffusé dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais face au concurrent communiste Liberté, et Le Provençal, racheté par Gaston Defferre, maire socialiste de Marseille depuis 1947, dans un parti alors hésitant et divisé sur les questions coloniales et une ville marquée par la grève des dockers contre la guerre d'Indochine. Ces deux quotidiens de province détenaient depuis 1947 des bureaux parisiens, de dimension très modeste, pour l'information nationale et internationale"L'affaire du point de détail, effet médiatique et enjeux de mémoire" par Henri Deleersnijder, en 2001 . L'ACP est fondée en 1951 pour mutualiser les futurs services parisiens de plusieurs autres journaux"L'adversaire du général. Gaston Defferre" par Philippe Alexandre en 1964, page 175 sous la forme d'une agence ouverte à tous les journaux, sur le modèle de la Press Association anglaise, publiant des articles utilisés par l’ensemble des partenaires"L’AFP, une entreprise unique Des origines de l’Agence à l’histoire de son statut d’exception". Thèse de doctorat de l'Université Paris-Saclay préparée à l’Université de Versailles, Saint-Quentin-En-Yvelines. École doctorale N°578 Sciences de l'Homme et de la Société (SHS), le 13 septembre 2019 par Jade Azzoug Montane .
Les deux fondateurs Les deux journalistes fondateurs, Georges Lustac et Henri Noguères, sont tous deux socialistes, amis et collaborateurs de Gaston Defferre, maire de Marseille, qui occupa des fonctions ministérielles"Les agences de presse: institutions du passé ou médias d'avenir" par l'ex directeur de l'AFP Henri Pigeat en 1997, et ne peut donc pas intervenir directement dans l'ACP mais cherche à limiter les coûts pour son journal. Pour ne pas trop dépendre des grandes agences de presse, il soutient la création de l'ACP"Gaston Defferre", par Gérard Unger, en 2011. Ex-délégué suppléant à l’Internationale des Jeunesses socialiste, puis membre de la direction technique des services spéciaux (BCRA) à Alger en , Georges Lustac fut parachuté en France occupée avant le débarquement du , où il devint capitaine des FFL puis fut membre des cabinets ministériels de Jacques Soustelle (1945), André Malraux (1946) et Gaston Defferre (1946) mais aussi administrateur de l'hebdomadaire socialiste Gavroche, des éditions Nuit et Jour, ou encore depuis 1946 administrateur de la Sofirad, qui depuis l’Occupation gérait les parts de l'État dans les "radios périphériques" comme Radio Monte-Carlo et plus tard Europe 1.
Marié à la cheffe de cabinet de Gaston Defferre et lui-même chef du service politique du Populaire, quotidien national de la SFIO (parti socialiste ), avant-guerre puis après-guerre, Henri Noguères était de son côté depuis 1946 directeur du journal parlé de la radiodiffusion française puis promu la même année rédacteur en chef du Populaire. Il restera directeur-rédacteur en chef de l'ACP pendant une décennie, participant parallèlement à la fondation d’Europe 1 en 1954.
Devenu anticolonialiste , Henri Noguères cessa de cotiser à la SFIO en 1956 peu après avoir été rappelé, comme chef de bataillon de réserve, pendant la Guerre d'Algérie, puis fut un des cofondateurs du Parti socialiste autonome (PSA) puis en 1960 du Parti socialiste unifié (PSU) , époque à laquelle il quitte l'ACPBiographie Le Maitron de Henri Nogueres .
Croissance Aux deux quotidiens fondateurs s'ajoutent rapidement d'autres, comme le Midi-Libre, La Montagne, Les Dépêches de Dijon, ou encore Nice-Matin, non-concurrents du fait d'implantations régionales différentes "Trafic de nouvelles" par Oliver Boyd-Barrett et Michael Palmer, en 1981, page 191. Dès , Georges Lustac, copropriétaire de l'ACP avec Henri Noguerès, se fait élire secrétaire général adjoint du Syndicat national de la presse quotidienne régionale, en plus d'être membre de l’Association de la presse démocratique, dirigée par Jean André Meunier, député socialiste de Tours et directeur du quotidien régional La Nouvelle République du Centre-Ouest. Il est par ailleurs en lien étroit avec les institutions de l'opposition : au conseil national de la SFIO en , il anime un groupe de travail consacré à la presse hebdomadaire de ce partiBiographie Le Maitron de Georges Lustac .
Le succès immédiat de l'ACP s'est aussi expliqué en partie par la réputation d'agence officieuse qu'entretient alors l'Agence France-Presse au début de la guerre d'Algérie, avant que le parlement ne vote en 1957 une loi imposant à l'AFP un nouveau statut basé sur la neutralité et l'exactitude de l'information.
Guerre d'Algérie Durant la guerre d’Algérie, “avoir tout ce que l’AFP n’a pas” », en particulier les négociations secrètes, selon Guy Claisse, correspondant de l’ACP et d’Europe n1 à Tunis entre 1960 et 1962. Le Figaro et France-Soir s’abonnent"L'Agence France-Presse en guerre d'Algérie" par Barbara Vignaux, dans la revue d'histoire Vingtième Siècle en 2004 et l’ACP sert dès 1962 une quarantaine de journaux provinciaux, au sein d'une presse régionale qui a déjà opéré des fusions.
L'ACP à alors une trentaine de salariés, met en avant ses bureaux d’Alger, de Rabat et Tunis, et trois nouveaux services : politique, économique et sportif. Au même moment, jusqu'à son nouveau statut de 1957, le service de l’AFP est présenté aux États-Unis comme émanant « d’agents d’un gouvernement étranger » jusqu’en 1957 et cette réputation fait le succès de l'ACP.
Selon une thèse de doctorat d'histoire, le succès de l'ACP auprès de clients français vient de la couverture des « événements » d'Afrique du Nord, dans un contexte difficile où la censure s’est installée sur de nombreux aspects de la guerre d’Algérie. L'ACP est témoin direct et d'une certaine façon à l'origine du détournement de l'avion du FLN par l'armée française, événement qui se produit en Le Monde du 23 octobre 1956 . Ahmed Ben Bella, Hocine Aït Ahmed, Mostefa Lacheraf, Mohamed Khider et Mohamed Boudiaf, devaient initialement prendre place à bord de l'avion du sultan du Maroc pour se rendre à Tunis, en compagnie d'un photographe, de Tom Brady, du New York Times, Eve Deschamps, correspondante au Maroc de l'hebdo français de gauche France Observateur et Christiane Darbor, du journal Al Istiqlal et Radio-Maroc"Histoire du drame algérien 1954-1962" en 2012 chez Place des éditeurs par Bernard Michal. Mais on les fait monter dans un quadrimoteur de la compagnie Air Atlas puis à bord d'un Dakota de la Compagnie chérifienne de transports aériens, avion plus exposé aux chasseurs Mistral français qui surveillent le ciel d'Afrique du Nord et obligent le Dakota à se poser sur l'île de Majorquepuis à Alger sur la base militaire de Maison-Blanche où le cernent une compagnie de CRS et des policiers en civil très nombreux. Les dépêches de l'ACP, installée rue de Caumartin, dans le quartier de l'Opéra à Paris, ont donné de nombreux détails les jours précédents.
Maurice Buttin, l’avocat de l’opposant marocain Ben Barka, assassiné plus tard à Paris, défendra la thèse d'un «arrangement» entre le prince héritier Hassan II et le gouvernement français dans ce détournement de l'avion du FLN"Ben Barka, Hassan II, De Gaulle, ce que je sais d’eux", par Maurice Buttin, Editions Karthala, Paris, 2010.
À la suite cet événement, le FLN se voit assuré de recevoir une aide puissante de l'Égypte, de la Tunisie et du Maroc, mais n'a plus aucun dialogue direct avec la France. Le président du conseil français, le socialiste Guy Mollet est furieux car cette opération s'est faite sans qu'il ait été informé, d'autant que les négociations engagées secrètement à Rome avec le FLN sont rompues.