Ibn Kammuna est un médecin ophtalmologue et philosophe juif ayant vécu au à Bagdad. Il a laissé une œuvre fondée sur la lecture de philosophes grecs de l’Antiquité ainsi que de livres plus récents, en particulier ceux d'Avicenne et du mystique Sohrawardi. Les écrits d'Ibn Kammuna portent sur ce que l’on appelle aujourd'hui l'épistémologie et la psychologie. Il y aborde les problèmes de la connaissance, de l’âme, de la révélation et des prophéties. Deux de ses textes portent sur les religions : le Tanqih, traité dans lequel il compare le judaïsme, le christianisme et l’islam, ainsi qu'un traité sur la différence entre rabbinites et karaïtes. Son traité sur l'immortalité de l'âme contient des passages où il est question de médecine. Deux poèmes lui sont connus.
Ibn Kammuna a passé quasiment toute sa vie à Bagdad. Il y a vécu le renversement du pouvoir musulman par les troupes mongoles de Houlagou Khan en 1258. À la suite de cela, les Mongols ont établi pour une trentaine d'années leur politique traditionnelle de tolérance religieuse, amenant avec eux une population qui comprenait chamanes, nestoriens, bouddhistes, musulmans, etc. Les musulmans sont restés majoritaires dans les territoires conquis, mais cette société multiconfessionnelle n'était plus réglementée par les principes de l'islam, comme c'était le cas avant 1258 et comme ce sera de nouveau le cas après la conversion des souverains mongols à l'islam. Ibn Kammuna a rédigé la plus grande partie de ses œuvres durant cette période. De famille juive, il était versé dans les écritures hébraïques et islamiques. Il a porté un regard parfois très critique sur l'islam, mais il a aussi témoigné d'une forme d'estime pour cette religion ainsi que pour le christianisme, notamment par ses éloges de Mahomet et de Jésus. Ses écrits attestent de son attachement au judaïsme.
La majorité de l'œuvre d'Ibn Kammuna a été conservée, principalement grâce aux manuscrits des bibliothèques de Turquie, d'Irak et d'Iran. L'ensemble des écrits d'Ibn Kammuna a été recensé et ils sont progressivement édités dans la langue des manuscrits qui les a transmis, principalement l'arabe. Seule une fraction de son œuvre a été traduite dans d'autres languesReza Pourjavady & Sabine Schmidtke, A Jewish philosopher of Baghdad. 'Izz al-Dawla Ibn Kammūna (d. 683/1284) and his writtings, Brill, Leiden, 2006. « Survey of Previous Scholarship », pp. 1-7. .. Le livre d'Ibn Kammuna qui, de loin, suscite aujourd'hui le plus d'attention est celui qui peut être considéré comme la première étude comparative du judaïsme, du christianisme et de l'islam : le Tanqīḥ al-abḥāth lil-milal al-thalāth. Écrit par Kammuna en 1280, ce traité a été traduit en anglais et publié en 1971 sous le titre de Examination of the Three Faiths. A Thirteenth Century Essay in the Comparative Study of Religion.Sa'd Ibn Mansur Ibn Kammunah, Examination of Three Faiths. A Thirteenth Century Essay in the Comparative Study of Religion. Traduction Moshe Perlmann, University of California Press, 1971. . Depuis 2012 il est aussi traduit en français sous le titre L'examen de la critique des trois religions monothéistesIbn Kammuna, L'Examen de la critique des trois religions monothéistes, trad. Simon Bellahsen, précédé de Réza Pourjavady et Sabine Schmidtke, « La vie, l’œuvre et la pensée philosophique d’Ibn Kammūna », Vrin, Paris, 2012. ..
Éléments de biographie
Peu d'informations sont disponibles sur la vie d'Ibn Kammuna. Il est toutefois possible de formuler certaines hypothèses sur ses activités et sa personnalité sur la base de ses œuvres et d'une connaissance du contexte social, politique et culturel dans lequel il a vécuReza Pourjavady & Sabine Schmidtke, A Jewish philosopher of Baghdad. 'Izz al-Dawla Ibn Kammūna (d. 683/1284) and his writtings, Brill, Leiden, 2006. « Notes on Ibn Kammuna's Biography », pp. 1-7. .. Son nom complet est : 'Izz al-Dawla Sa'd b. Mansur b. Sa'd b. al-Hasan b. Hibat Allah Ibn Kammūna al-Baghdadi. Ce nom reprend celui de son père (Mansur), son grand-père (Sa'd), son arrière-grand-père (al-Hasan) et son arrière-arrière-grand-père (Hibat Allah). Ce nom indique aussi qu'il était de Bagdad. Le titre « Izz al-Dawla » est lié au fait qu'il occupait une fonction dans l'administration de l'empire. Il est né au début du . On ne sait rien sur sa jeunesse. Les traces de ses activités se répartissent entre 1254 et 1284. En 1284, il fut victime d'une tentative de lynchage qui est l'épisode le mieux connu de sa vie. Il en réchappa et passa ses derniers jours à Hilla, chez son fils. Il y est mort en 1284 ou peu après.
La situation sociale d'Ibn Kammuna
Ce que l’on connait d'Ibn Kammuna est principalement son œuvre philosophique. Cependant, en terre d'islam, l'enseignement et l'étude de la philosophie ne dépendait d'aucune institution, il s'agissait d'une activité privée.. Ibn Kammuna, comme l'avaient fait avant lui Avicenne, al-Farabi et d'autres, a ainsi travaillé à l'écriture de ses livres parallèlement à une activité professionnelle dont on ne connait pas la nature exacte. Il indique en plusieurs endroits de son œuvre que sa profession est en complet contraste avec ses études, ce qui laisse penser qu'il ne fut pas enseignant. Il semble cependant qu'à la fin de sa vie, de nombreuses personnes ont voulu recevoir ses enseignements et qu'il a donné cet enseignement de manière informelle. Ses « étudiants » étaient en même temps des personnages importants et haut placés dans l'administration de l’État, tel que Dawlastshah, un gouverneur auquel Ibn Kammuna a prodigué des encouragements et des conseils lorsqu'il lui dédiait le al-Jadid fi l-hikma vers 1278.
Ibn Kammuna a eu des échanges de correspondance sur des questions philosophiques avec des intellectuels reconnus de son temps. Ses lettres ne sont pas datées mais, selon la succession des lettres avec un même interlocuteur, on remarque qu'Ibn Kammuna a progressivement acquis une reconnaissance de ses pairs. Ainsi, l'un de ses correspondants, Tusi, mort en 1274, a employé dans sa lettre la plus tardive le genre d'adresse que l'on emploie pour celui que l'on considère avec beaucoup de respect pour sa science, ce qu'il n'avait pas fait précédemment.
Le texte le plus ancien d'Ibn Kammuna est al-Matalib écrit en 1254. Il s'agit d'un traité de synthèse et d'introduction à la philosophie. Il y fait allusion à un traité sur l'immortalité de l'âme qu'il aurait écrit auparavant, mais celui-ci n'a pas été conservé. Ibn Kammuna n'a pas dédicacé ces premiers écrits. L'usage de son époque voulait cependant qu'un auteur - notamment s'il s'agissait de ses premiers textes à prétention philosophique -, les dédicace à son mentor, son protecteur, celui qui l'avait aidé d'une manière ou d'une autre à commencer ses études. L'absence de dédicace des premières œuvres d'Ibn Kammuna laisse penser qu'il a commencé ses études sans direction et de son propre chef, et c'est apparemment son commentaire du Talwihat de Sohrawardi, achevé en 1268, qui en a fait un philosophe reconnu.
Ibn Kammuna a par la suite dédicacé fréquemment ses ouvrages. Le premier à l'avoir été est son commentaire du Isharat ou Récit de Salâmân et Absâl d'Avicenne rédigé en 1273 et que Kammuna a dédié à Sharaf al-Din Harun, l'un des fils de Shams al-Din al-Juwayni. D'autre textes seront ensuite dédicacés à des personnes qui sont toutes, à un degré ou à un autre, de la famille ou de l'entourage d'al-Juwayni. Il apparaît ainsi assez clairement qu'Ibn Kammuna est devenu « client » ou « protégé » du clan al-Juwayni. Celui-ci fut vizir de 1263 à 1284, c'est-à-dire l'un des tout premiers personnages de l’État, et la situation sociale d'Ibn Kammuna pourrait avoir largement dépendu de ses rapports avec la famille al-Juwayni, tant pour sa fortune que pour les déboires qu'il a connus en 1284. Son activité professionnelle pourrait ainsi avoir été d'occuper des fonctions officielles dans l'administration de l’État. Le titre de « Izz al-Dwala » qui était donné à de hauts fonctionnaires sous les règnes des Khan et qui a été accolé au nom d'Ibn Kammuna en témoigne. Al-Juwayni qui était à la tête de cette administration tomba lorsque le khan Arghun prit le pouvoir en 1284. Il le fit exécuter ainsi que plusieurs de ses fils tandis qu'Ibn Kammuna fut menacé de mort et contraint de fuir Bagdad cette même année.
Sa pensée
La situation politique et religieuse de Bagdad à l'époque d'Ibn Kammuna
Les écrits de comparaison des religions d'Ibn Kammuna constituent un cas unique et sans lendemain dans un monde médiéval où il était partout interdit de prêcher la religion autrement que dans le sens du pouvoir en place. Ce qui les a rendus possibles est la situation politique et religieuse tout à fait exceptionnelle qu'ont connues la Perse et l'Irak dans la seconde moitié du . En 1258 des troupes mongoles de Houlagou Khan, un petit-fils de Gengis Khan, se sont emparées de Bagdad. Après avoir tué le calife et pris le pouvoir, les Mongols ont appliqué leur politique de tolérance religieuse. Durant la trentaine d'années qui suivit leur arrivée, et avant que les descendants de ces conquérants ne se convertissent à l'islam, les minorités religieuses de cette région, c'est-à-dire les musulmans chiites, les chrétiens dits nestoriens, les juifs, les zoroastriens mais aussi les bouddhistes venus avec les Mongols, connaîtront une liberté d'expression dans une société multiconfessionnelle que l'islam sunnite, bien que majoritaire, ne pouvait plus prétendre réglementer selon ses loisRecension de M. Perlmann. Ibn Kammûna's Examination of the Three Faiths par G. Vajda. Revue de l'histoire des religions, 1974, vol. 186, n° 1, pp. 108-110. Lecture sur Persée..
Les Mongols avaient pour tradition de laisser s'exprimer et d'écouter les différents écoles ou groupes religieux des populations dont ils s'étaient faits les souverains. Guillaume de Rubrouck qui a fait le voyage jusqu'en Mongolie, y a rencontré en 1254 Mangou Khan, l'oncle de Houlagou Khan. Par son récit de voyage il a laissé une description précise de l'attitude des souverains mongols envers les différentes religions. Tout en conservant leurs pratiques religieuses chamaniques, les dirigeants mongols laissaient s'exprimer bouddhistes, juifs, chrétiens, musulmans et chamanes, qui pouvaient être invités à discuter de leurs doctrines à la cour. L'exigence valable pour tous était de se prosterner devant le Khan et de reconnaître qu'il était empereur par la volonté du Ciel.
La famille dirigeante mongole comptait parmi ses membres surtout des chrétiens et des bouddhistes. Ainsi l'épouse de Houlagou Khan était chrétienne. Cependant ni Mangou Khan ni Houlagou Khan ne se sont déclarés de l'une ou l'autre religion. Leur attitude et celle de leur entourage à l'égard de telle ou telle communauté témoignait néanmoins d'une préférence. Ainsi les églises et les chrétiens furent épargnées lors de la prise de Bagdad par les Mongols en 1258.
Sous le règne de Houlagou Khan, le pouvoir a été nettement favorable aux chrétiens, bien que les musulmans étaient alors majoritaires. Son fils Abaqa lui succéda en 1265 et il privilégia lui aussi bouddhistes et chrétiens. Son frère ainé, Ahmad Teküder, qui obtient le pouvoir en 1282, se convertit à l'islam et prit le titre de Sultan. Il ne régna que deux ans. En 1284 il fut renversé par son neveu Arghun qui était bouddhiste. Dans la famille dirigeante, la préférence des divers prétendants au pouvoir pour l'une ou l'autre religion commence alors à avoir une importance déterminante sur ses chances de l'emporter. En 1295, après une dizaine d'années de confusions, pendant lesquelles quatre souverains seront renversés par leur successeur, Ghazan, converti à l'islam, prit le pouvoir. La politique de tolérance religieuse des Mongols est définitivement révolue avec ce règne.
L’année 1284