Le () est un projet nazi d'aménagement territorial du Lebensraum conquis par l'Allemagne en Europe centrale et orientale. Élaboré pendant trois années, entre la fin de l'année 1939 et les premiers mois de l'année 1943, le s'est fixé pour but de redessiner, après la victoire envisagée du , la carte de l'Europe et de réorganiser la société européenne selon des critères raciaux.

Le peut être défini comme un projet de planification territoriale de grande ampleur pour les territoires orientaux conquis ou à conquérir par les Allemands, conçu sous la responsabilité du du RSHA. Destiné à réaliser le programme racial du national-socialisme, il vise à édifier un nouvel ordre européen, pensé comme scientifique et rationnel, mettant en application les principes raciaux édictés par Hitler et ses proches depuis les années 1920. Son principal concepteur, Konrad Meyer-Hetling, aspire ainsi à modeler et à pérenniser l'existence en Europe d'un empire germanique, regroupant non seulement tous les Allemands et germanophones, mais également toutes les populations germaniques, réalisant ainsi, selon celui-ci, .

Élaborés entre l'automne 1939 et le printemps 1943, ces projets de planification ont été de plus en plus ambitieux au fil des années. Ainsi, achevés au début de l'année 1940, les premiers projets concernent la Pologne. En 1941, le déclenchement du conflit avec l'Union soviétique pousse les responsables allemands à commander divers projets aux différents bureaux chargés de la politique raciale. De cette manière, la première mouture est proposée à Himmler par Konrad Meyer-Hetling dès le , à peine un mois après le déclenchement de la guerre à l'Est. Par la suite, d'autres versions, englobant toujours davantage de territoires, se succèdent jusqu'au premier semestre de l'année 1943.

Une élaboration par étapes

1850-1919 : prémices

vignette|Paul de Lagarde envisage une expansion coloniale en Europe de l'Est.|alt=Paul de Lagarde|gauche|redresse=0.8

Si les projets les plus aboutis ont été élaborés dans les années 1930 et 1940, les projets de colonisation planifiée de l'Est du continent européen par les Allemands apparaissent dans les années 1850, dans la lignée des écrits de Friedrich ListEn 1842, l'économiste allemand préconise la mise en place d'un ensemble politique regroupant les États allemands et l'empire d'Autriche dans le cadre d'une fédération danubienne..

À la suite de la fondation du , Paul de Lagarde, insatisfait de la solution petite-allemande choisie par Bismarck, propose une planification coloniale en Europe centrale et orientale : en 1886, dans ses Écrits allemands, il préconise de faire de l'Oural la frontière orientale du et d'ouvrir à la colonisation germanique les territoires ainsi incorporés. Quelques années plus tard, en 1895, le sociologue Max Weber se montre partisan de la mise en place d'une politique systématique de colonisation germanique des territoires polonais intégrés au .

À la faveur des succès allemands en Russie durant la Première Guerre mondiale, Erich Ludendorff, qui a eu la charge du front de l'Est, propose le de planifier la colonisation des territoires placés sous la juridiction de l'Ober Ost, administrant les territoires occupés en Russie : Ludendorff préconise ainsi l'expulsion des populations baltes et slaves et leur remplacement par des colons allemands regroupés en communautés agraires.

1920-1939 : premières mentions

Durant la période comprise entre les années 1920 et 1939, date de publication des premiers projets précisément élaborés, les responsables nazis demeurent évasifs sur les projets coloniaux qu'ils souhaitent voir menés en Europe orientale.

À partir de 1924, Hitler envisage, dans Mein Kampf, la conquête d'un territoire destiné à faire du une puissance mondiale capable de rivaliser avec la France, le Royaume-Uni, toutes deux appuyées sur leur empire colonial, les États-Unis ou la Russie. Entre 1924 et 1933, Hitler, nourri des ouvrages de Hans Grimm, se désole de l'exiguïté du territoire allemand : selon le futur chancelier, l'exiguïté du territoire allemand empêche toute politique autarcique. D'après Hitler, l'autarcie et l'autosuffisance alimentaire ne sont possibles pour le qu'à la condition de conquérir et de contrôler durablement les territoires européens de la Russie, notamment en y encourageant la colonisation par des paysans allemands.

Richard Darré reprend et approfondit ces projets : ainsi, en 1932, il mentionne l'existence de projets à long terme d'aménagements de l'Est de l'Europe ; puis, lors du congrès annuel du de 1936, il mentionne à nouveau ces projets dans son discours.

1939-1940 : premiers projets

À partir de la conquête de la Pologne, des projets coloniaux et raciaux à court, moyen et long termes sont élaborés pour assurer un contrôle définitif des territoires polonais annexés (Reichsgaue du Wartheland et de Prusse-Occidentale) ou occupés (Gouvernement général de Pologne) par le Reich. Ainsi, dès le , Hitler affiche expressément sa volonté de et crée par ordonnance le , en abrégé RKFdV. Au printemps 1940, une fois cette structure installée, Konrad Meyer-Hetling propose le premier plan de recomposition ethnique de l'ancien corridor de Dantzig, annexé au à l'automne précédent. Peu de temps auparavant, durant le mois de , un autre projet, nommé par les historiens, est élaboré par la Volksdeutsche Mittelstelle, chargée de l'installation des dans le Reich.

Quelques mois plus tard, durant le mois de , le RKFdV, le service placé sous la responsabilité de Konrad Meyer-Hetling au sein du RuSHA, aiguillonné notamment par la concurrence de la Volksdeutsche Mittelstelle, élabore un premier projet, limité aux territoires polonais contrôlés par le . Ce projet de colonisation, façonné patiemment et coordonné par Meyer-Hetling, est remis à Himmler le , et prend à ses yeux et à ceux des planificateurs de la SS davantage comme modèle la colonisation du continent nord-américain que le médiéval. Dans ce document d'une vingtaine de pages, Konrad Meyer-Hetling détaille les principes que doivent adopter les planificateurs sur le terrain. Ainsi, ce plan prévoit une germanisation rapide des territoires annexés au Reich, aboutissant à rendre majoritaire la population allemande dans les campagnes, notamment par la création de couloirs de peuplement allemand dans le Wartheland et en Prusse-Occidentale. Un second projet est présenté en et se fixe comme objectif de dans les territoires annexés au , pour pouvoir y installer à leur place des de Volhynie et des pays baltes.

Chaque proposition de planification, toujours plus ambitieuse que la précédente, se fonde sur une recherche toujours plus systématique des individus ou .

1941-1942 : les projets définitifs

La phase de préparation de la guerre contre l'Union soviétique crée les conditions de l'extension des projets développés pour la seule Pologne occupée à l'ensemble des territoires à conquérir en Union soviétique. Ainsi, dès le , Himmler, commissaire du Reich à la colonisation, confie en personne à Konrad Meyer-Hetling la conception d'une planification démographique et raciale étendue à l'ensemble de l'Europe centrale et orientale. Présenté à Himmler dès le mois de juillet, il est jugé non seulement par Himmler, mais aussi trop peu ambitieux par Hitler, qui exige l'intégration de l'Ingrie, des pays baltes, de l'Ukraine et de la Crimée.

Au cours de l'automne 1941, d'autres centres de pouvoirs du , aiguillonnés par l'intérêt que manifeste alors Hitler pour la colonisation, proposent eux aussi leur propre planification des territoires conquis sur l'Union soviétique : le ministère des Territoires occupés de l'Est, dont le ministre, Alfred Rosenberg, prétend centraliser l'ensemble des projets coloniaux, y compris ceux du Front du Travail et du RSHA. La production de ces différents plans illustre non seulement la concordance de vues sur les objectifs à long terme, mais des divergences sur les objectifs à court terme, comme l'attestent les critiques détaillées, formulées par le RuSHA, à l'encontre du plan du RSHA, connu uniquement par ces critiques.

Les , Himmler ordonne à Meyer-Hertling, dans un contexte marqué par la proposition des organismes nazis concurrents, de lui fournir un projet comparable, d'estimer le coût d'un projet de colonisation d'un espace allant de la mer Noire au cercle polaire et de préparer un nouveau projet : le , cette version est présentée à Himmler, qui la considère ; aux évacuations de grande ampleur, jusqu'alors envisagées, est préférée l'extermination, essentiellement par la famine et les travaux forcés.

Le , le projet présenté en mai est officiellement accepté par Himmler, qui le présente à Hitler le . En dépit de cette publicité, Himmler insiste pour que la germanisation de l'Estonie, de la Lettonie et du Gouvernement général de Pologne soit achevée dans les vingt années qui suivent.

1943-1944 : dernières mentions

Au mois de , puis, dans le premier semestre de l'année 1943, Himmler, responsable de la colonisation, fait améliorer et étendre le projet proposé par Meyer-Hetling, souhaitant le voir intégré dans un projet plus vaste, un , comprenant non seulement les projets existants de colonisation et de germanisation en Pologne annexée, mais aussi des ébauches de planification de recomposition raciale et territoriale de la Bohême-Moravie, de l'Alsace-Lorraine et des territoires yougoslaves annexés au Reich en 1941 : cette planification augmente les besoins démographiques nécessaires à la réalisation de ces projets, treize millions de colons étant estimés nécessaires à leur réalisation.

En dépit de cette commande, dès le mois de , Himmler néglige les courriers adressés par Meyer-Hetling, matérialisant ainsi le retour à la gestion quotidienne du conflit. De plus, les collaborateurs immédiats du bloquent les demandes de précisions de Meyer-Hetling dans les méandres de la bureaucratie de la SS. Dans le même temps, les acteurs chargés du dossier se recrutent au fil des mois dans les rangs de plus en plus subalternes de la SS : ainsi, un sous-officier chargé du classement des archives, rédige le , la dernière note du dossier, assurant avoir retrouvé dans les archives un ensemble de documents préparatoires réalisés lors de la conception des projets de colonisation.

Cependant, en , puis quelques mois plus tard, en , Himmler, en dépit du désintérêt qu'il manifeste pour les projets coloniaux depuis la défaite de Stalingrad, évoque à Posen, devant les réunis en congrès, les projets de recomposition territoriale et ethnique du continent européen. La frontière du doit être repoussée de cinq cents kilomètres vers l'Est, l'Oural devant constituer la frontière orientale du Reich grand-germanique, habité par une population à la densité fluctuante : en , le peuple germanique doit compter d'hommes, et en , le Reich refondé compte . Enfin, le , lors d'une tournée d'inspection dans l'Ouest du , alors directement menacé par les troupes britanniques, américaines et françaises, Himmler tente de galvaniser la résistance des des régions occidentales du , les plus exposées aux incursions alliées, en évoquant le futur empire mondial allemand que l'issue victorieuse du conflit permettrait de constituer.

Roland Freisler, quant à lui, évoque, dans une plaidoirie prononcée lors de la répression du complot du , une population d' : la Russie d'Europe, dans ce cadre, doit être massivement colonisée et ses populations exterminées.

Concepts idéologiques

Le et l'imaginaire colonial nazi

vignette|alt=Henri l'Oiseleur|gauche|redresse=0.8|Henri l'Oiseleur encourage la colonisation de territoires situés à l'est de la Germanie.