Le zeugma (du grec ancien / , « joug, lien »), zeugme, ou encore attelage, est une figure de style qui consiste à faire dépendre d'un même mot deux termes disparates qui entretiennent avec lui des rapports différents, en sous-entendant un adjectif ou un verbe déjà exprimé. Il s'agit donc d'une forme d'ellipse.
On distingue le zeugma syntaxique, quand le terme non répété est utilisé dans le même sens que déjà exprimé, du zeugma sémantique où le terme occulté est utilisé dans un sens différent de celui déjà exprimé. Cette dernière figure, appelée également attelage, associe le plus souvent deux compléments d'objet, l'un de sens concret et l'autre de sens abstrait, pour un effet humoristique voire ironique. Il est proche de la syllepse de sens, de l'hendiadys, de la concaténation ou encore de l'anacoluthe.
Étymologie
Anatole Bailly fait venir l’emploi des rhéteurs grecs et le définit comme une construction par laquelle on mettait deux sujets en relation avec un seul attributRhéteurs grecs, édition de Walz (1836) et édition de Spengel (1856).. Le mot « zeugma » a été repris tel quel mais dans le genre neutre par les Latins dans la définition rhétorique que nous connaissons : Félix Gaffiot, Dictionnaire Latin-Français..
Le vocable « zeugma » est accepté par nombre de rhétoriciens contemporains mais on trouve toujours chez quelques auteurs la graphie moins tonique de « zeugme Le lexicologue Émile Littré reconnaissait seulement la graphie « zeugme » mais le Robert donne les deux. ». Les deux mots cohabitent depuis le Le Grand Robert, 1975.. On note l’emploi assez récent du mot « attelage » qui est probablement la traduction du « zeugma » grec (joug) et semble faire double emploi. Cependant, Henri Morier, de son côté, a partagé les deux aspects en donnant le nom d’« attelage » à la figure de sens et le nom de « zeugme » à la figure de grammairesens tout de même contraire à celui du zeugma en rhétorique latine..
Définition Le zeugma est considéré comme une ellipse d'un mot ou d'un groupe de mots qui devraient être normalement répétés, ce qui a pour conséquence de mettre sur le même plan syntaxique deux éléments appartenant à des registres sémantiques différents :
Les deux expressions probité candide et lin blanc (blanc renvoyant également à l'étymologie de candide en latin) relèvent de registres sémantiques différents : la première est abstraite (qualité de probité) et la deuxième est concrète (le lin est une fibre naturelle). Ces deux expressions sont rattachées par le même lien syntaxique qui est un participe : vêtu commençant le vers ; les deux expressions sont donc attelées au même mot recteur. C'est donc le contraste entre cette construction syntaxique identique et l'écart sémantique qu'elle suggère qui donne à la phrase sa spécificité, contraste se fondant sur l'ellipse dans le second membre de la phrase du verbe conjugué vêtu.
Faire un zeugme c'est rattacher deux éléments, qui ne peuvent être mis sur le même plan, sémantiquement, à un terme commun, éventuellement — mais non nécessairement — dans le cadre d'un parallélisme. Il s'agit alors d'une figure qui provoque un effet de surprise, souvent comique, parfois poétique. Pour parler de zeugme, il faut que les deux éléments rattachés n'entretiennent de prime abord aucun lien, sémantique.
Zeugme syntaxique C'est le fait de ne pas répéter un élément commun dans une phrase présentant deux membres parallèles. Ainsi, dans la phrase « L'un poussait des soupirs, l'autre des cris perçants », poussait n'est pas répété. On peut considérer ce procédé comme un raccourci, un moyen de simplifier la phrase, un équivalent littéraire de la factorisation mathématique.. Il est très fréquent et ne constitue pas une figure de rhétorique, parce qu'il n'attire pas l'attention. C'est au contraire la répétition du terme commun qui ferait figure.
Zeugme sémantique C'est le fait de rattacher deux éléments, qui ne peuvent être mis sur le même plan, à un terme commun, éventuellement — mais non nécessairement — dans le cadre d'un parallélisme. Il s'agit alors d'une figure qui provoque un effet de surprise, souvent comique, parfois poétique. Pour parler de zeugma, il faut que les deux éléments rattachés n'entretiennent de prime abord aucun lien, sémantique ou syntaxiqueBDL : Zeugme.
Dans de rares cas, il est possible de trouver des zeugmes dont le verbe introductif utilisé pour le premier terme et celui (sous-entendu) du deuxième terme ne sont pas identiques mais seulement homographes et homophones sous certaines formes grammaticales. L'exemple suivant joue sur l'homographie et homophonie des verbes "recouvrer" et "recouvrir" au subjonctif présent puis celles des verbes "être" et "suivre" à la première personne du singulier de l’indicatif présent.
Définition stylistique Le zeugma permet principalement d'associer les registres abstrait et concret en une même construction, souvent par volonté ironique. La figure appartient en effet à la classe des jeux de mots, proche du calembour ou du burlesque lorsque l'attelage est trivial.
Sémantiquement, le zeugma joue sur le double sens, au moyen d'une double construction. Le contexte permet de faire ressortir l'implicite, très présent dans la figure qui fait l'ellipse des mots importants pour accéder au sens.
Une figure des langues anciennes Le zeugma est utile dans la versification latine, ne serait-ce que pour la prosodie et la concision. Il est fréquent chez des poètes comme Virgile.
Le verbe latin « protendens » est plus précis que le français : tendre (la main) et lever (les yeux) « en avant ». Le regard et la main sont conjoints dans une attitude de supplication.
Une traduction serrée n’est pas toujours élégante. Mais Pierre Klossowski s'y est essayé : respectant le zeugma en mettant sur le même pied le héros troyen et ses armes, qui évoquent la réputation belliqueuse des RomainsXavier Darcos, Notre Virgile, Fayard, 2017, p. 62..
La figure de sens La figure « assortit un terme de plusieurs qualifiants ou circonstants sémantiquement hétérogènesGeorges Molinié. ».
Un verbe et deux sujets ou compléments Il s’agit principalement de verbes gérant une idée concrète et une idée abstraite, cette dernière n’étant pas habituellement assortie, contrairement à la syllepse, aux diverses acceptions du verbe. Au-delà de la simple union entre deux compléments sémantiquement inconciliables, le principe du zeugma est de faire admettre une image qui, employée seule, serait a priori incohérente.
Deux sujets
Les amours d’une personne ne peuvent couler comme de l’eau. La figure reprend l’illustration de l’eau qui passe sous le pont avec la valeur symbolique qui lui est la plus naturelle, celle du temps qui s’écoule impassible ; l’amour qui naît et qui meurt à travers la fuite du temps, prend tout son sens nostalgique à travers le zeugma.
Deux compléments
De même, la pierre ne se crée pas à partir d’une chose abstraite comme la foi. Mais c’est bien la foi qui pousse à construire les lieux de culte et qui les entretient.
Alliance audacieuse : le cœur comme un « cendrier » de cheminée ; comparaison heureusement transfigurée par l'évocation des regrets de l’amour défunt.
Ici, on utilise le "au bord" pour parler, en plus du fleuve, de la faillite (être au bord de la faillite).
Un verbe et deux subordonnées Verbe régissant des subordonnées infinitive et conjonctive
Verbe régissant un complément d'objet et une subordonnée
Comme souvent cette phrase peut être autrement formulée ; et l'auteur aurait pu aussi bien dire : « et la manière dont je fus accueilli »
Ce vers dramatique illustre une rupture syntaxique motivée par l'élan émotionnel du personnage (voir article anacoluthe).
La figure de grammaire Ce type de construction est toujours elliptique. Il évite d’avoir à répéter un même verbe, même si sa forme conjuguée doit être différente. La compréhension d’une telle phrase est un peu comparable à celle de la syllepse grammaticale. Littré fait la distinction entre « zeugma simple » où les verbes sous-entendus sont identiques et le « zeugma composé » où ils sont différents.
Verbe régissant des compléments qui ne s'accordent pas en nombre ou en genre
Verbe régissant par licence poétique deux régimes différents
Henri Morier a relevé un autre type de zeugma qui touche à la syntaxe. Mais si de grands poètes s’y sont aventurés, elle reste fondamentalement une faute de langage.
Le changement de régime du verbe « descendre » est probablement motivé par la compacité de l’alexandrin. Si un grammairien rigoureux rechigne à cause du solécisme, le couple des contraires « monter-descendre » passe bien à la déclamation.
La paire d'opposition « vengeance-haine » n'est pas favorable, car on parle de « haine pour » mais de « vengeance contre ».
Notes et références
Annexes
Bibliographie P. Guiraud, Les jeux de mots, Paris, PUF, 1967 Sébastien Bailly, Les zeugmes au plat, Mille et une nuits, 2011
Articles connexes Syllepse Anacoluthe Catachrèse
Liens externes Zeugme selon l'Office québécois de la langue française Article zeugme dans le Dictionnaire International des Termes Littéraires (DITL) Explication et exemples, avec des questions pour mieux connaître le zeugma Préférences zeugmatiques, série d'exemples, OuLiPo
Catégorie:Figure de style