Le , traduit en « rouleau sur la fondation du temple Kitano et la vie de Sugawara no Michizane » ou plus simplement « rouleau enluminé sur l’histoire du dieu de Kitano », est un emaki japonais du . Composé de huit rouleaux calligraphiés et peints, il raconte la vie de Sugawara no Michizane et la construction du sanctuaire Kitano Tenman-gū en son honneur après sa mort. Par la suite, cette histoire a été peinte à de nombreuses reprises au format de l’emaki.

Contexte Arts des emaki vignette|gauche|Peinture de genre. Apparu au Japon vers le grâce aux échanges avec l'Empire chinois, l'art de l’emaki se diffusa largement auprès de l’aristocratie à l’époque de Heian. Un emaki se compose d’un ou plusieurs longs rouleaux de papier narrant une histoire au moyen de textes et de peintures de style yamato-e. Le lecteur découvre le récit en déroulant progressivement les rouleaux avec une main tout en le ré-enroulant avec l’autre main, de droite à gauche (selon le sens d’écriture du japonais), de sorte que seule une portion de texte ou d’image d’une soixantaine de centimètres est visible. La narration suppose un enchaînement de scènes dont le rythme, la composition et les transitions relèvent entièrement de la sensibilité et de la technique de l’artiste. Les thèmes des récits étaient très variés : illustrations de romans, de chroniques historiques, de textes religieux, de biographies de personnages célèbres, d’anecdotes humoristiques ou fantastiques…

L'époque de Kamakura (1185–1333), dont l’avènement suivit une période de troubles politiques et de guerres civiles, fut marquée par l’arrivée au pouvoir de la classe des guerriers (les samouraïs). La production artistique y était très soutenue, explorant des thèmes et techniques plus variés encore qu’auparavant, signalant l'« âge d’or » de l’emaki (). Sous l’impulsion de la nouvelle classe guerrière au pouvoir, les peintures évoluèrent vers un style pictural plus réaliste et composite.

Sugawara no Michizane et le Kitano Tenman-gū L’emaki narre la vie et la mort de Sugawara no Michizane, ainsi que sa déification sous le nom de Tenjin et la fondation en son honneur du temple Kitano Tenman-gū à Kyōto, un important sanctuaire shinto.

Description des rouleaux vignette|upright=2|L'esprit vengeur de Sugawara no Michizane après sa mort, peint comme un dieu du tonnerre.

L’emaki se compose de huit rouleaux de de haut et de 8,45 à de long, bien que la fin soit inachevéeLes esquisses d’un neuvième rouleau ont notamment été étudiées par Miho Suga dans A Study of the Underdrawings Found in the Ninth Scroll of the Jokyu Version of the Kitano Tenjin Engi Emaki, Journal of art history 135, 33-49,2-3, 1994. Il a été peint approximativement en 1219 selon une mention dans la première portion de texte ; ce premier emaki est communément nommé version Jōkyū ou version Shōkyū, 1219 correspondant à la première année de l’ère Jōkyū. En effet, plus d’une trentaine d’autres versions basées sur le Kitano Tenji engi ont été réalisés par la suite jusqu’au , bien que la majorité des études portent sur la version historique Jōkyū, reconnue trésor national du Japon.

La narration se divise en quatre parties inégales. La première partie rapporte la vie de Sugawara no Michizane (845-903), érudit et homme d’État très influent à la cour de Heian-kyō malgré son origine modeste, et qui est devenu une figure littéraire populaire. En effet, victime d’une conspiration orchestrée par Fujiwara no Tokihira, il est condamné à tort et meurt en exil. Dès le début, une origine divine lui est donnée, car il « apparaît » enfant dans le jardin de son père ; l’enfant divin reste un mythe populaire du bouddhisme, renvoyant de fait au Bouddha historique. Par la suite, ses capacités tant intellectuelles que physiques sont soulignées, par exemple à travers la composition de poèmes ou le concours de tir à l’arc. Il meurt en 903.

Dans la seconde partie, il est raconté que l’esprit vengeur de Sugawara Michizane revient sur terre après sa mort pour tourmenter les acteurs de la conspiration, sous la forme d’un dieu du tonnerre. En effet, plusieurs incidents surviennent dans les années suivant sa mort, notamment des incendies à la capitale (Kyōto) et la mort de ses opposants ; on ne tarde pas à attribuer ces méfaits à l’esprit de Michizane. Plus précisément, c’est un prêtre nommé Nichizō qui raconte avoir discuté avec lui alors qu’il traversait les six voies de l’existence (rokudo), notamment les enfers, avant de revenir de l’au-delà. Contrairement à l’histoire originelle, le périple de Nichizō est relaté en détail, de façon fantastique, dantesque même . La cour prend finalement la décision de bâtir en 947 le temple shinto Kitano à Kyōto en son honneur afin de calmer son esprit, passage relaté dans le troisième mouvement de l’emaki ; Sugawara Michizane y est vénéré sous le nom de Tenjin, un dieu protecteur des arts et des lettres. Enfin, la dernière partie relate divers miracles en rapport avec le temple.

Réalisation et historique L’histoire se base sur un texte (un engi, où récit de la fondation d’un temple) rédigé a priori peu avant 1194. Kujō Michiie, le commanditaire, en fait don au temple, probablement pour renforcer la position politique de la famille Kujō au début du XIII (une période instable).

Hormis une théorie abandonnée ayant attribué l’emaki à Fujiwara no Nobuzane, aucun indice sur l’auteur n’a subsisté. Les textes, présents seulement dans les six premiers rouleaux, pourraient en revanche être attribués en partie à Kujō Michiie, selon Minamoto Toyomune.

La narration et le contexte de l’époque laissent supposer que l’emaki a été créé à des fins spirituelles. L’école bouddhiste Tendai y est particulièrement mise en valeur, si bien que les peintures ont probablement eu une valeur didactique, servant de support à l’enseignement ou à la récitation des légendes bouddhiques. Des séances d’explication des peintures religieuses (etoki) étaient du reste courantes à l’époque de Kamakura. De plus, cet aspect didactique explique également la hauteur inhabituellement importante du rouleau et le grand nombre de versions. Les croyances ésotériques d’alors peuvent aussi laisser penser que sa fonction était d’apaiser les esprits tourmentés.

Composition et style vignette|Célèbre scène montrant Sugawara no Michizane invectiver les dieux après son exil. Les couleurs sont riches et le héros est représenté de façon disproportionnée.

Le style yamato-e des peintures se caractérise par des couleurs vives et la liberté des traits ; parfois même, les contours sont omis, selon la technique de la peinture désossée (mokkotsu). La composition joue également sur les différences d’échelle, comme l’illustre souvent la scène de la prière de Sugawara no Michizane au sommet d’une montagne : ce dernier est exagérément grand pour représenter sa force de caractère, malgré une posture humble qui en fait une . L’art réaliste caractéristique de l’ère de Kamakura se ressent également dans la recherche du mouvement, comme les bousculades ou la fuite d’un personnage.

Bien que le bouddhisme inspire grandement l’art japonais d’alors, le style du Kitano Tenji engi emaki se rattache également au shinto, d’où une liberté et une humanité plus marquée. Cet aspect se ressent notamment dans les paysages, insistant sur les détails et l’esprit animiste, selon T. Lésoulc’h. Ce dernier y note également par endroits la nervosité des traits, similaire au lavis Song caractéristique du bouddhisme zen. Toutefois, l’iconographie bouddhique reste fortement utilisée, que ce soit à travers la narration de la vie de Sugawara Michizane, calquée sur la vie du Bouddha historique, la présence de créatures bouddhistes ou l’illustration des six voies de l’existence. La représentation du dieu du tonnerre apparaît ainsi fort proche des statues de Raijin et Fūjin au Sanjūsangen-dō.

Aspects historiographiques vignette|Un bateau médiéval propulsé par rame. Ce modèle a été reproduit grandeur réelle au musée d'histoire de Fukuyama.

Outre sa teneur historique et religieuse, le Kitano Tenji engi offre un aperçu sur la vie quotidienne, non à l’époque de Sugawara Michizane, mais à celle de l’artiste quelque 300 ans plus tard. Ce dernier y peint par exemple divers rites et cérémonies de naissance ou les tenues des jeunes moines dans les temples. Une scène de la première partie montre un bateau propulsé par six rameurs, témoignage des navires médiévaux japonais dont il ne subsiste aucun exemplaire. Plus généralement, l’architecture des habitats, leur agencement interne, les vêtements, les festivités, les ponts en bois, des tombes, les animaux domestiques, les enfants qui apparaissent très fréquemment, finalement une multitude de détails sont relevés par une étude de l’université de Kanagawa.

Liste des sections de l'emaki

Le tableau ci-dessous indique la composition des rouleaux, chaque section illustrée étant séparée de la suivante par une portion calligraphiée sur papier. Par convention, SNEZ fait référence à la collection Shinshū Nihon emakimono zenshu et ZNE à la collection Zoku Nihon no emaki.

+Contenu des rouleauxRouleauSectionDescriptionRéférencesRouleau 1Section 1Le récit ouvre sur une scène citadine. Puis Michizane apparaît sous la forme d’un garçon à Sugawara no Koreyohi et lui annonce qu’il va être son père. Dans la légende, le protagoniste ne naît en effet pas de façon naturelle, mais apparaît garçon., Rouleau 1Section 2Michizane enfant compose un poème sous des abricotiers du Japon dans un jardin., Rouleau 1Section 3Michizane jeune écrit une préface pour le Ken-yō Daikkai-ron, un livre sur les écrits bouddhiques d’un prêtre du Enryaku-ji., Rouleau 2Section 1Michizane fait montre de son talent à l’arc sur le champ d’archerie de la maison de Miyako no Yoshika., Rouleau 2Section 2Un service religieux est tenu au Kichijō-in pour les 15 ans de Michizane, auquel assistent de nombreux moines et nobles., Rouleau 2Section 3Michizane se rend au palais impérial remercier l’empereur Daigo de sa nomination à une position élevée. Il apparaît dans la cour du palais après avoir passé la grande porte., Rouleau 2Section 4Michizane montre ses poèmes à l’empereur., Rouleau 3Section 1L’empereur visite le Suzaku-in. Sur un trône porté par des serviteurs, il est accompagné d’une large procession de courtisans., Rouleau 3Section 2L’empereur retiré Uda visite le palais impérial., Rouleau 3Section 3Adieu au Kôbai-den, la maison de Michizane dont est montrée l’intérieur muni de paravents et la cour extérieure. Michizane, condamné à l’exil à la suite d'une machination politique de Fujiwara no Tokihira, s’apprête à quitter Kyoto., Rouleau 4Section 1Michizane part en exil à Tsukushi sur l’île de Kyūshū., Rouleau 4Section 2Le bateau à rames emportant Michizane en exil quitte le port., Rouleau 4Section 3Michizane, nostalgique, se remémore la gloire passée après avoir sortie une robe que lui avait offert l’empereur en remerciement d’un poème.