vignette|André Soudy, membre de la bande à Bonnot, en 1911 L'illégalisme est une tendance de l'anarchisme née en Europe de l'Ouest dans les dernières décennies du siècle. Apparue en lien avec l'anarchisme individualiste européen, dont elle est une tendance très proche et dépendante, elle rassemble des anarchistes qui se caractérisent par le souhait de mener leur combat sur un plan criminel en utilisant l'idée de reprise individuelle, c'est-à-dire qu'étant donné que les capitalistes voleraient le peuple, il serait légitime de voler les capitalistes en retour. Les illégalistes se distinguent généralement par leur fort attachement à ce principe de reprise individuelle.

Historiquement, l'illégalisme apparaît dans les années 1870 et 1880 après les actions, entre autres, de Clément Duval, Vittorio Pini, du groupe des Intransigeants ou d'autres groupes. Parmi les illégalistes notables, plusieurs ressortent, comme Ravachol qui lance les attentats anarchistes de 1892-1894, Marius Jacob et son groupe des Travailleurs de la Nuit, qui inspire éventuellement Arsène Lupin et industrialise la pratique du cambriolage. La bande à Bonnot, composée de Jules Bonnot ou encore de Rirette Maîtrejean, est une organisation illégaliste particulièrement influente dans l'apparition du banditisme moderne. Sociologiquement, les illégalistes sont généralement d'origine paysanne ou ouvrière et leurs organisations sont composées par un nombre important de femmes.

Si l'illégalisme est perçu par certains anarchistes comme un mouvement légitime, d'autres, à l'instar de Saverio Merlino ou Jean Grave, critiquent très durement les illégalistes, voyant ces pratiques comme égoïstes, inutiles, étant donné que des révolutions locales et individuelles ne pourraient entraîner une révolution globale, et présentent celui-ci comme une déviance d'un dogme anarchiste orthodoxe. Ces perspectives sont partagées par une partie de l'historiographie du mouvement anarchiste au siècle, par exemple par Jean Maitron avant d'être revues et critiquées par des historiens plus récents comme Gaetano Manfredonia.

Aspects généraux

Positionnements idéologiques et pratiques Les illégalistes apparaissent relativement en même temps et sont généralement similaires ou très liés aux anarchistes individualistes de la même période. Si tous les anarchistes individualistes ne sont pas illégalistes, les illégalistes sont généralement anarchistes individualistes, même si au cours du temps, des criminels non anarchistes à l'origine rejoignent aussi l'illégalisme. Ainsi, on retrouve chez eux de nombreux points de l'anarchisme individualiste européen, comme la critique de l'ouvriérisme, des syndicats, y compris de l'anarcho-syndicalisme ou la défense de l'idée que la Révolution doit être cherchée et provoquée immédiatement au lieu d'attendre un grand mouvement révolutionnaire, un .

Dans ce cadre, les illégalistes sont des militants se définissant principalement par leur utilisation de méthodes criminelles, comme le vol, pour mener ce combat révolutionnaire : la reprise individuelle, que ses militants développent, est la pratique de voler des cibles bourgeoises pour utiliser l'argent volé afin de survivre ou le redistribuer au peuple ou à des organisations anarchistes. Comme les autres anarchistes, les illégalistes ne sont pas opposés aux règles mais considèrent les lois étatiques comme l'expression d'une justice de classe, qui favoriserait largement la bourgeoisie - elle même à l'origine de ces lois. Michel Antoine, un illégaliste français, résume alors cette attention particulière au refus de la loi dans certaines de ses citations :

Les illégalistes sont généralement de forts soutiens de la propagande par le fait comme méthode de lutte. Par ailleurs, en plus des vols, cambriolages, pratiques de squat, les illégalistes peuvent aussi adopter des méthodes plus ironiques destinées à choquer la société où ils évoluent. Un certain nombre d'entre eux sont ainsi condamnés pour outrage aux mœurs.

En résumant leurs modes d'action, on peut dire qu'ils s'engagent dans des vols (reprise individuelle), du faux-monnayage ou encore des déménagements à la cloche de bois, la pratique de déménager sans prévenir le propriétaire. Ce dernier point, mené par le groupe des Pieds plats ou la Ligue antipropriétaire est considéré comme un ancêtre de la pratique plus récente du squat par l'historienne Cécile Péchu dans sa monographie sur le sujet.

Pour résumer l'illégalisme, Jean-Marc Delpech parle d'une .

Sociologie des illégalistes Au niveau sociologique, les illégalistes sont généralement des enfants de paysans ou d'ouvriers issus de la première génération qui suit l'éducation obligatoire de la République française, mais souvent en devant abandonner leurs études rapidement pour travailler et subvenir aux besoins de leurs familles. Un autre point caractéristique des milieux illégalistes et individualistes est la présence importante de femmes par rapport au reste de la société française de cette époque.

Histoire

Contexte Au siècle, l'anarchisme naît et se constitue en Europe avant de se propager. Les anarchistes défendent la lutte contre toutes formes de domination perçues comme injustes, parmi lesquelles on trouve la domination économique, avec le développement du capitalisme. Ils sont particulièrement opposés à l'État, vu comme l'institution permettant d'entériner ces dominations au travers de sa police, son armée et sa propagande.

Cependant, malgré l'ouverture affichée du mouvement anarchiste, il reste alors très fermé aux revendications sociales de classes comme les repris de justice, et être repris de justice peut résulter dans l'exclusion du mouvement anarchiste. Ainsi, après que Pierre Martinet, un anarchiste avec des antécédents judiciaires, se rend au procès d'un de ses compagnons pour le défendre et être exclu par le procureur qui trouve de lui laisser prendre la parole comme témoin, les groupes anarchistes se font écho de l'accusation du procureur et interdisent à Martinet de parler au nom du mouvement anarchiste. Cette vision est fondée sur l'idée qu'être un repris de justice serait immoral et qu'un repris de justice anarchiste manquerait de vertu par rapport à ses compagnons qui ne le seraient pas.

Une telle situation se reproduit lorsque Clément Duval rejoint le mouvement. Celui-ci doit dissimuler ses condamnations antérieures par peur d'être exclu des groupes où il se trouve.

Duval, Pini et naissance de l'illégalisme

vignette|Clément Duval, vers 1895 Duval, en particulier, occupe une place notable dans la naissance de l'illégalisme, et est fréquemment considéré comme son principal inspirateur. Cet ancien vétéran et blessé de guerre de la guerre franco-prussienne, désormais affaibli par les maladies, est plongé dans une pauvreté importante. Après avoir commencé à voler pour subvenir aux besoins de sa famille, laissé au chômage par sa condition physique qui l'empêche de travailler, il est emprisonné à plusieurs reprises. Pendant ses incarcérations, Duval se politise en lisant des philosophes des Lumières et, retrouvant la liberté, commence à s'intégrer à des groupes anarchistes, où il ne divulgue pas ses condamnations mais rejoint finalement un groupe nommé La Panthère des Batignolles.

Il s'engage alors dans une série de cambriolages et de vols chez de riches propriétaires, ce qui mène à son arrestation après qu'il a dévalisé le domicile où réside Madeleine Lemaire, une peintre aisée parisienne.

Lors de son procès, Duval est le premier à théoriser la reprise individuelle, qu'il légitime, comme Vittorio Pini, peu après, pour quatre raisons principales : il s'agirait de résoudre les inégalités économiques directement par la force, terroriser les bourgeois, transmettre pédagogiquement les idées anarchistes sur la propriété et enfin préparer et inciter la population à se soulever pour mener la Révolution. Duval est condamné à mort puis sa peine commuée au bagne à perpétuité - il s'en échappe à sa dix-huitième tentative, en 1901. vignette|Vittorio Pini dans Le Petit Parisien : supplément illustré () Peu après l'affaire Duval, le militant illégaliste italien Vittorio Pini, fondateur des Intransigeants, un des premiers groupes illégalistes, est arrêté chez lui après la découverte d'un matériel important de cambriolage. Placide Schouppe, l'un de ses compagnons, est aussi arrêté, et les deux sont envoyés au bagne à perpétuité. Pini défend les mêmes points que Duval pendant son procès, ce qui le fait généralement considérer comme un autre fondateur de l'illégalisme.

Les procès de Duval et Pini voient une rupture naître chez les anarchistes en France ; des figures plus anciennes du mouvement, comme Jean Grave, éditeur en chef du Révolté refusent catégoriquement de considérer l'illégalisme comme légitime. Cette position de Grave est alors jugée d'autoritaire et d'erronée par un nombre important de militants de la base, ce qui est remarqué par un indicateur de la police, qui écrit qu'à ce sujet :Malgré l'opposition de Grave, d'autres publications anarchistes de la période se font les courroies de transmission de l'idéologie illégaliste naissante. Le Père Peinard, en particulier, tenu par Émile Pouget, soutient Pini et l'illégalisme avec force. La Révolution Cosmopolite, journal anarchiste où participent, entre autres, Charles Malato, Louise Michel ou Léon Ortiz, publie des articles pour défendre Duval et l'utilisation de la propagande par le fait par les illégalistes et plus largement les anarchistes. Michel suit l'affaire avec attention. Celle-ci divise les socialistes comme Jules Guesde et les anarchistes. Tandis que Guesde publie des écrits pour critiquer Duval et ses méthodes, elle prend plutôt sa défense, ce qui marque un engagement plus complet encore pour l'anarchisme. Séverine adopte vis-à-vis de Duval une position hésitante, si elle le considère avec sympathie, elle demeure plus distante que Michel.

Premières bandes vignette|Maria Zanini, membre de la bande à Ortiz, après son arrestation (1894) Contrairement à certaines hypothèses qui voient dans les illégalistes des militants surtout individuels, dans les années 1880 et 1890, de nombreuses bandes illégalistes voient le jour en France et ailleurs en Europe de l'Ouest, les militants illégalistes s'organisant au travers des frontières pour écouler les biens volés ou fuir la police. L'un de ces groupes est la bande à Ortiz, portant le nom de Léon Ortiz et rassemblant d'autres militants comme les italiens Maria Zanini et . Ortiz, ayant rencontré Pini et les Intransigeants, ce qui l'influence, commence à s'organiser avec Placide Schouppe pendant l'Ère des attentats (1892-1894) et d'autres anarchistes, fondant avec eux cette bande. Évoluant entre Paris, Barcelone, Londres, Bruxelles et Perpignan, Ortiz et les siens parviennent à éviter la police française un certain temps - entre et , il retrouve Émile Henry, son ami et un autre illégaliste et individualiste - les deux participent à des cambriolages ensemble dans le Nord de la France.

La bande à Spannagel est un autre groupe illégaliste du début des années 1890. Il se forme autour d'Émile Spannagel et est lié à diverses personnes, dont Louis Léveillé ou Louis Galau et la plupart de ses sept enfants. Ce groupe est également directement impliqué dans le faux-monnayage avec les bijoux volés qu'il fait fondre. Un autre groupe est celui de la rue des Abbesses, qui se constitue autour des sœurs Adnet, Clotilde et Jeanne, et qui est impliqué dans des opérations de faux monnayage.