Afonso Lopes Vieira, né le à Leiria et mort à Lisbonne le , est un poète portugais. Il est l'une des figures majeures de la Renascença portuguesa et du Modernisme portugais. Publiant sans interruption de 1898 à 1946, il laisse une œuvre littéraire considérable, constituée de dizaines de recueils de poésie, mais aussi d'articles, de conférences, d'actualisation de textes anciens, etc. Au lendemain de la proclamation de la République portugaise, il est l'un de ceux qui lancent en 1911 le mouvement de la « Renaissance portugaise » (Renascença portuguesa) avec son recueil « Chansons du Vent et du Soleil » (Canções do Vento e do Sol). Il s'illustre par sa promotion des valeurs artistiques et culturelles nationales, par son travail de retour aux sources de la culture portugaise, sa campagne Vicentina, et par son travail de précurseur dans le domaine de la photographie.
Afonso Lopes Vieira est considéré par Fernando Pessoa comme l'un des écrivains au style le plus spécifiquement portugais. Avec la publication du recueil Éclogas de Agora (1935), sous l'égide et en défense de l'Intégralisme lusitanien, il passe dans l'opposition à l'État Nouveau de Salazar. Son livre qui dénonce la misère des populations rurales, est censuré dès sa publication, et n'est autorisé qu'à la chute du régime en 1974. Lopes Vieira est parfois cité par les nationalistes galiciens pour son appel à un rapprochement culturel et politique entre la Galice le Portugal"Antelóquio indispensável", in Futuro Imemorial. Manual de Velhice para Principiantes. Lisboa, 1985, apud Ernesto Guerra da Cal (Ferrol, 1911 - Lisboa, 1994).. Un grand nombre d'écoles, de places et de rues portent son nom au Portugal, notamment dans les régions de Leiria et Lisbonne. Ses vers incrustés en azulejos muraux ornent l'entrée de la freguesia de Cortes, ainsi que le Museu da Oliveira et do Azeite de Mirandela. Une statue de son buste a par ailleurs été érigée sur le Largo da Rosa, en face du Palácio da Rosa, son ancienne résidence, à Lisbonne.
Contexte historique et vie Jeunesse et formation
Originaire de la région de Leiria, Afonso Lopes Vieira est issu d'une famille aisée de la bourgeoisie provinciale apparentée aux Charters de Azevedo et aux Cordeiro. Son père, le Afonso Xavier Lopes Vieira (1849-1932), est un avocat cultivé, issu de la haute bourgeoisie provincialehttp://freepages.genealogy.rootsweb.ancestry.com/~charters/p46.htm#i555 Page consultée le 23 juillet 2011.. Sa mère, Mariana Lopes de Azevedo (née en ), est issue d'une des plus grandes familles noblesLes Charters de Azevedo. Voir : http://freepages.genealogy.rootsweb.ancestry.com/~charters/p46.htm#i556 Page consultée le 23 juillet 2011. de la région de Leiria, en pleine ascension, apparentée aux vicomtes de São Sebastiãohttp://freepages.genealogy.rootsweb.ancestry.com/~charters/p41.htm#i190 Page consultée le 23 juillet 2011.. Conformément à une tradition endogame locale, les familles paternelles et maternelles du poète sont très liées, et présentent des ancêtres communshttp://freepages.genealogy.rootsweb.ancestry.com/~charters/ui01.htm#a182 Page consultée le 23 juillet 2011.. Son grand-oncle, le poète António Xavier Rodrigues Cordeiro, a eu une influence décisive sur luiAntónio Xavier Rodrigues Cordeiro est le frère de sa grand-mère paternelle Maria J. X. Rodrigues Cordeiro (1826-1885).. Vers la fin de sa vie, Lopes Vieira affirme avoir « appris à lire les classiques et à chanter » avec son grand-onclePoème Memorial, dans le recueil Onde a terra se acaba e o mar começa, édition de 1940: 25-8., chez qui il faisait de nombreux et longs séjours. Dans son testament, Rodrigues Cordeiro, mort sans enfants, lui a légué sa vaste bibliothèque et sa résidence principale à Cortes (1896).
Afonso Lopes Vieira quitte le domicile familial en 1894. Après avoir étudié le droit à l'université de Coimbra, où il obtient un bacharel en 1900, il exerce un temps le métier d'avocat avec son père à Lisbonne. En 1902, il épouse D. Helena Aboim et s'installe dans la petite ville de pêcheurs de São Pedro de Moel, dans la région de Leiria. Sa maison de S. Pedro devient dès lors un refuge, où il se recueille, en général, du mois de mai à la fin novembre. Située entre mer et forêts, loin de la ville et de la dispersion, il y passe "ses meilleurs jours", et y rédige une partie importante de son oeuvre. Le reste de l'année, il revient au monde, essentiellement à Leiria, et surtout à Lisbonne, où il obtient à l'âge de 22 ans un poste de rédacteur à la . En 1916, il quitte cet emploi pour se consacrer entièrement à l'écriture. À l'époque, la toute jeune République portugaise, proclamée en 1910-1911, entre dans la Première Guerre mondiale aux côtés des alliés. Le but du Gouvernement portugais est d'assurer ses positions en Afrique, menacées par l'Allemagne, et d'obtenir la reconnaissance politique de ses voisins européens. Le régime, constitué d'hommes neufs, d'intellectuels et de révolutionnaires, a pour objectif de rendre au pays tout son prestige et de le conduire sur la voie du progrèsÀ ce propos, voir le livre de Antero de Quental "Prosas sócio-políticas" publié et présenté par Joel Serrão aux éditions "Imprensa Nacional-Casa da Moeda" (Lisbonne-1982- page 248) cité dans la section "Le Parti Républicain Portugais" de cet article..
La Renaissance portugaise et l'engagement politique
Au moment où Afonso Lopes Vieira abandonne son poste de rédacteur à la Chambre des députés pour se consacrer entièrement à l'écriture, la vie culturelle portugaise est en pleine effervescence, traversée par le mouvement de la « Renaissance Portugaise » (Renascença Portuguesa), qui s'enracine dans le Grand XIXe Siècle post-romantique européen. Alors que la génération de Eça de Queiros et Guerra Junqueiro disparaît, les grands noms de la littérature nationale du prennent le relais : Fernando Pessoa, Mário de Sá-Carneiro, Almada Negreiros, et Afonso Lopes Vieira. Ce dernier s'impose alors comme l'une des grandes figures du Modernisme portugais, qu'il prend d'une certaine façon à contre-courant en effectuant un retour aux sources de la culture portugaise, et en faisant la promotion des valeurs artistiques et culturelles nationales. Outre ses innombrables publications poétiques, pédagogiques et personnelles, il participe à une série de revues avant-gardistes futuristes, saudosiste et sébastianiste, parfois éphémères, mais qui marquent profondément tout le lusophone, dont les plus connues sont A Aguia ou Orpheu. Installé à Lisbonne, il devient propriétaire du Palácio da Rosa, près du quartier de la Mouraria, qui appartenait autrefois aux marquis de Castelo Melhor, où il réside une partie de l'année, entre 1927 e 1942.
Conscient des liens historiques profonds qui unissent l'ouest de la péninsule Ibérique, il encourage le réintégrationnisme galicien et lance un appel pour un rapprochement culturel et politique entre le Portugal et la Galice, qu'il considère avec le Nord du Portugal comme l'un des berceaux de la langue portugaise : « Laisse la Castille et vient à nous ! » (Deixa Castela e vem a nós!). Son appel trouve un écho dans l’œuvre de plusieurs de ses contemporains portugais, notamment du philologue Manuel Rodrigues Lapa, de l'écrivain José Rodrigues Miguéis, opposants notoires à l'État Nouveau de Salazar, mais aussi dans celles du philologue et écrivain galicien Ernesto Guerra da Cal, du journaliste et politique galicien Ramón Suárez Picallo, et surtout de l'écrivain galicien Alfonso Daniel Rodríguez Castelao, le père du nationalisme en Galice. À l'époque, la seconde République espagnole est confrontée à des troubles politiques graves pendant lesquels les identités nationales traditionnelles s'affirment avec la promulgation des statuts d'autonomie (1931-1938) avant d'être écrasées par Franco. Dans ce contexte, Suárez Picallo et Rodríguez Castelao exhortent le gouvernement portugais à venir en aide aux Galiciens, qui subissent les représailles des nationalistes espagnols.
En 1937, alors que la dictature a fini de s'implanter au Portugal et que l'Espagne a tout juste basculé dans le fascisme, Lopes Vieira se démarque du régime salazariste en publiant son recueil Églogas de Agora, élaboré sous l'égide et en défense de l'Intégralisme lusitanien. Le livre est saisi par la censure et est interdit jusqu'à la révolution des Œillets, le . Trop riche et connu pour être inquiété, son auteur est néanmoins, dès lors, considéré comme un opposant latent au régime. Tour à tour qualifié de traditionaliste, de nationaliste, de monarchiste, d'anarchisteAfonso Lopes Vieira, anarquista, publié par Edições A. Ramos, Distribuição exclusiva, Casa do Livro Editora in Lisboa, 1980., de moderniste, de panthéiste, de catholique, populaire et bourgeois, inclassable, Lopes Vieira explore en les faisant siennes toutes les sensibilités de son pays et de son époque.
En dépit de son opposition au régime, il devient grâce à un fort ancrage local, président de l'Assemblée Générale de la Maison du District de Leiria (Assembleia Geral da Casa do Distrito de Leiria) en 1938. Il décède à Lisbonne le , sans avoir jamais cessé d'écrire.
Lopes Vieira et son époque Historiquement, Afonso Lopes Vieira fait le lien entre les poètes du (Almeida Garrett, Antero de Quental, etc.) et des poètes plus contemporains, comme Miguel Torga. Auteur charnière, il est probablement l'un des plus grands créateurs et promoteurs de la Littérature nationale que le Portugal ait connu. Une vaste photobiographie publiée en 2008Fotobiografia Afonso Lopes Vieira, 1878-1946 Ed. Imagens & Letras, 2008 au Portugal a permis de redécouvrir l'homme, original à la limite du dandysme, esthète élégant, à tous points de vue : dans son écriture, mais aussi son comportement, sa façon de s'habiller, de vivre, de décorer ses maisons, de concevoir les autres et le monde.
Fernando Pessoa, assidu lecteur et contemporain du poète (ils participaient aux mêmes revues), considérait Lopes Vieira comme un des rares écrivains portugais totalement exempt d'influences étrangères, tant du point de vue stylistique que de la thématique: Dans un article critique de la revue Teatro, il affirmait en 1913 à son propos: "Sa réputation, mr Lopes Vieira l'a acquise avec une œuvre belle, et parfois grande.", mentionnant en particulier les recueils O Poeta Saudade (1901) et Ar Livre (1906). Ce dernier recueil, pourtant renié plus tard par son auteur, est également considéré comme le meilleur de son oeuvre par le romancier Aquilino Ribeiro. Carolina Michaëlis de Vasconcelos qualifiait Lopes Vieira de " noble porte-voix et conservateur du Lyrisme de l'âme portugaise et évocateur de ses plus pures manifestation.. " Souvent qualifiée de "populaire", sa poésie se démarque par sa douceur, un vocabulaire simple, qui la rend abordable, et une facture encore classico-romantique dans la forme, malgré des hardiesses stylistiques et une vraie liberté rythmique dans la versification.
Une partie importante de l'oeuvre de Lopes Vieira consiste en des fragments manuscrits, laissés inédits dans le "coffre de vernis rouge" légué après sa mort à la Bibliothèque municipale de Leiria par sa nièce Maria da Luz Wasa de Andrade. Mis à jour par la chercheuse Cristina Nobre dans les années 2000, ils consistent en des notes diverses, des pages de journaux intimes, des aphorismes, des ébauches de livres, des plans de mémoires, des notes de voyages, conférences et discours, brouillons de poèmes, coupes de papiers imprimés anotés à la main ou dactylographiés, mais aussi ébauches de dessins, photographies, transcriptions de notes à la marge de livres, etc. L'ensemble de ces documents, soigneusement sélectionnés par l'auteur lui-même, donnent un éclairage singulier sur son oeuvre, et sont actuellement en attente de publication.
Afonso Lopes Vieira est également un pionnier de la photographie. Il est possible de voir une partie de son œuvre de photographe dans sa Maison-Musée de São Pedro de Moel (exposition permanente).