La philosophie éternelle ou philosophie pérenne (en latin : philosophia perennis) désigne la croyance à un fonds philosophique commun et intemporel, au-delà d'apparentes oppositions ou évolutions. Lorsque cette philosophie se confond avec une théologie, elle est aussi nommée antique théologie (prisca theologia).

Période hellénistique Voir aussi : Interpretatio graeca

Les campagnes d'Alexandre le Grand ont entraîné un échange d'idées religieuses, philosophiques et culturelles dans la majeure partie du monde connu à cette époque. Les mystères grecs d'Éleusis et les mystères dionysiaques se sont mélangés à des influences telles que le culte d'Isis, le mithraïsme et l'hindouisme, ainsi qu'à certaines influences perses. Ces échanges interculturels n'étaient pas nouveaux pour les Grecs ; dès le Ve siècle avant J.-C., l'historien Hérodote avait assimilé le dieu égyptien Osiris au dieu grec Dionysos, sous le nom d'Osiris-DionysosWill Durant, Histoire de la civilisation : la vie de la Grèce, Cercle du bibliophile, 1966, p. 188-192

Renaissance Académie platonicienne de Florence L'idée d'une prisca theologia (antique théologie) se développe à la Renaissance, dans le contexte du platonisme de Florence, chez des auteurs comme Marsile Ficin et Pic de la Mirandole. Il s'agit, dans une approche syncrétique, de présenter des sources antérieures au christianisme mais connues seulement à partir du , en particulier les fragments et hymnes orphiques, censés être l'inspiration du Timée, et les Hermetica, soit comme issues de la révélation juive par l'entremise notamment d'un enseignement de Moïse durant son séjour en Égypte, soit d'une forme de pré-révélation partielle autre que celle de Moïse.

Marsile Ficin (1433-1499) croyait qu'Hermès Trismégiste, l'auteur présumé du Corpus Hermeticum, était un contemporain de Moïse et le maître de Pythagore, ainsi que la source de la pensée grecque et chrétienne. Il affirmait qu'il existe une unité sous-jacente au monde, l'âme ou l'amour, qui a son pendant dans le domaine des idées. La philosophie platonicienne et la théologie chrétienne incarnent toutes deux cette vérité. Ficin a été influencé par divers philosophes, notamment la scolastique aristotélicienne et divers écrits pseudonymes et mystiques. Ficin considérait sa pensée comme s'inscrivant dans un long développement de la vérité philosophique, depuis les philosophes préplatoniques de l'Antiquité (notamment Zoroastre, Hermès Trismégiste, Orphée, Aglaophème et Pythagore) jusqu'à son apogée chez Platon. La Prisca theologia, ou théologie vénérable et ancienne, qui incarnait la vérité et pouvait être trouvée à toutes les époques, était une idée d'une importance vitale pour Ficin.

Pic de la Mirandole (1463-1494), élève de Ficin, alla plus loin que son maître en suggérant que la vérité pouvait être trouvée dans de nombreuses traditions, et non pas seulement dans deux. Il proposa une harmonie entre la pensée de Platon et celle d'Aristote, et vit des aspects de la Prisca theologia chez Averroès, dans le Coran et dans la Kabbale, entre autres sources. Après la mort de Pic et de Ficin, cette ligne de pensée s'est développée et a inclus Symphorien Champier et Francesco Giorgio.

Nicolas de Cues Déjà, le cardinal Nicolas de Cues (1401-1464), surnommé le Cusain, avait écrit deux livres importants pour le dialogue interreligieux : dans sa Cribratio Alcorani, il souligne la valeur positive du message de Mahomet, en particulier pour les peuples qui n'ont pas encore la maturité pour recevoir le message du Christ. Dans sa Pace fidei, le Cusain fait concorder monothéismes et polythéismes, sous l'égide d'un ''monosophisme'', une sagesse unique. L'idée d'une philosophia perennis est donc d'abord une idée qui émerge dans l'Église catholique.

Agostino Steuco L'expression philosophia perennis remonte à Augustinus Steuchus (1498-1548), dit Eugubinus (Agostino Steuco, de Gubbio, en Italie), auteur de De perenni philosophiaAgostino Steucho, De perenni philosophia (1540), rééd. anastatique, New York, 1972, avec une introduction de C. B. Schmitt. en 1540. Steuco, né Guido degli Stuchi, était un chanoine régulier de Saint Augustin depuis 1513. C'était un grand orientaliste, responsable de la bibliothèque du Vatican en 1538. Dans son livre, il soutient que la théologie chrétienne repose sur des principes antérieurs à la Révélation chrétienne.

Période moderne Gottfried W. Leibniz Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) rapporte que le livre d'Augustinus Steuchus s'efforce « d’accommoder les Anciens au christianisme », et il pense qu'on peut en tirer quelque chose de plus, et c'est dans cette intention qu'il fait de la philosophia perennis une sorte de devise de son éclectismeAndré Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF, 1968, .. Il précise dans une lettre à Rémond, datant de 1714 :

Helena Blavatsky L'idée d'une philosophia perennis (ou « Tradition primordiale ») est le pilier de l'œuvre d'Helena Petrovna Blavatsky (1831-1891). Elle a soutenu l'idée que la théosophie moderne en était la gardienne et la synthèse. C'est dans ses livres que Blavatsky détaille le plus sa vision de la tradition pérenne, qu'elle appelle souvent « Sagesse-Religion » (Wisdom-Religion) ou « Doctrine Secrète ».

Aldous Huxley En 1945, Aldous Huxley (1894-1963) publia The Perennial PhilosophyAldous Huxley, La philosophie éternelle (1945), trad., Plon, 1946.. Il rapproche les religions, les traditions d'Orient et d'Occident, à la recherche d'une pensée mondiale, à mi-chemin de la science et de la mystique.

Le pérennialisme

Une école de pensée procédant des écrits de René Guénon (1886-1951), axée sur l'ésotérisme, se rattache à l'idée de philosophia perennis ; il s'agit de l'école pérennialiste, ou traditionaliste, voire traditionnisteP. Riffard, Dictionnaire de l'ésotérisme, Payot, 1983, .. Les auteurs (René Guénon, Ananda Coomaraswamy, Frithjof Schuon, Julius Evola…) croient en une R. Guénon, Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Gallimard, . : c'est la Tradition primordiale.

Pour le traditionaliste Seyyed Hossein Nasr,

La psychologie éternelle de Ken Wilber Ken Wilber, théoricien américain relevant de la psychologie transpersonnelle écrivit en 1975 un article intitulé « Psychologia Perennis » :

Bibliographie Textes Agostino Steuco, De perenni philosophia, Lyon, S. Gryphius, 1540, 628 p. Rééd. New York, 1972, préface Charles B. Schmitt. Aldous Huxley, La philosophie éternelle. Philosophia perennis (1945), trad., Seuil, coll. « Points Sagesses », 1977, 373 p. Frithjof Schuon, De l'unité transcendante des religions (1948), Sulliver, 2000, 199 p. Bhagwan Shree Rajneesh (= Osho), Philosophia perennis. Osho speaking on the Golden Verses of Pythagoras (1966), Osho International Foundation, 1982, 2 vol. Georges Vallin, Lumière du non-dualisme, chap. « Réflexions sur la notion de philosophie éternelle », Presses Universitaires de Nancy, 1987. Charles Eden, Une philosophie éternelle, auto-édition, 2020.

Études D. P. Walker, « The Prisca Theologia in France », Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, XVII (1954), . C. B. Schmitt, « Perennial philosophy from Agostino Steuco to Leibniz », in Journal of the history of Ideas, XXVII, 1966 . G. Di Napoli, « Il concetto di philosophia perennis di Agostino Steuco nel quadro della tematica rinascimentale », in Filosofia e cultura in Umbria tra Medievo e Rinascimento, Pérouse, 1967. Satareh Houman, De la Philosophia perennis au Pérennialisme américain, Archè, Milan, 2010, 622 p. Sedgwick, Mark J., Contre le monde moderne : le traditionalisme et l'histoire intellectuelle secrète du XXe siècle , Dervy, Paris, 2018, 396 p.

Voir aussi Liens externes

La Sophia perennis selon Frithjof Schuon

Notes et références

Catégorie:Histoire de la philosophie