La route du thé et des chevaux ou l'ancienne route du thé et des chevaux (en ), est un réseau de sentiers muletiers serpentant en zone montagneuse à partir du Sichuan et du Yunnan en Chine, pour gagner respectivement vers l'ouest et le nord-ouest le Tibet central et vers le sud-ouest la Birmanie. Des caravanes de chevaux, mulets, yaks et porteurs humains transportaient sur à , des briques ou des galettes de thé, pour les troquer au Tibet contre des fourrures, vêtements de laine, musc et matières médicinales. La référence aux chevaux, vient du fait qu'entre le et le , l'administration chinoise imposa aux populations périphériques du nord-ouest un système de troc étatique de thé contre des chevaux de guerre, nécessaires à la cavalerie impériale. Ce système commercial fonctionna tant bien que mal suivant les époques mais sans emprunter forcément les sentiers muletiers dits chama gudao. C'est d'ailleurs pourquoi ce réseau muletier est aussi appelé xinan sichou zhilu (, car des soieries y étaient parfois échangées contre les chevaux.
Les échanges commerciaux entre les grands centres dynamiques de la culture chinoise et les peuples tibétains, divisés mais à l'identité culturelle bien marquée, n'ont cessé de se développer et de se diversifier au cours du dernier millénaire grâce à ces pistes caravanières. Les petits sentiers muletiers du début sont devenus au fil du développement des pistes caravanières de plus en plus larges, pour devenir à la fin du de grandes routes nationales carrossables, reliant toujours deux entités jusqu'alors inégalement développées mais finalement politiquement intégrées à la Chine, après des siècles de vassalisation plus ou moins variable, principalement par les Mongols et les Mandchous, depuis la dynastie Yuan (1234/1279 – 1368).
Histoire
L'usage des feuilles de théier pour fabriquer une boisson vient des montagnards du sud-ouest de l'actuelle Chine, dans la région où croît spontanément le théier Camellia sinensis. La culture de cet arbuste aurait commencé dans le pays de Shu (dans l'actuel Sichuan, avant la conquête chinoise). En Chine même, la première culture remonterait au règne de l'empereur Xuan de la dynastie Han (-91, -49) quand maître Wu Lizhen a planté sept pieds de théier à Mengdingshan dans le Sichuan.
D'abord recherché pour ses vertus thérapeutiques, le thé devient à l'époque des Tang (618, 907), un breuvage plus apprécié pour le plaisir qu'il procurait que comme potion médicinale. Origine de la piste muletière au
À cette époque des Tang, un grand empire rival apparaît à l'ouest de la Chine. À plusieurs reprises au cours du , l'empire tibétain Tubo (629 – 877) affronte les Tang pour le contrôle de plusieurs régions limitrophes. Le roi Songtsen Gampo (609 — 650) pour consolider ses alliances politiques, aurait obtenu deux épouses bouddhistes, la princesse népalaise Bhrikuti et la princesse chinoise Wencheng (en 641). Pour le Tibet, le fut une époque de grande ouverture sur les civilisations extérieures puisqu'il découvre le bouddhisme sous l'influence des princesses, reçoit l'écriture de l'Inde et prend connaissance des procédés de fabrication du papier, de l'encre et de la poterie en usage en Chine. Pendant des siècles, le Tibet recevra des influences culturelles de ses deux grands pays voisins..
La voie de communication commerciale longtemps la plus importante entre le Tibet et la Chine était dirigée est-ouest : elle partait de Ya'an 雅安 au Sichuan (au sud de Chengdu), passait par Chamdo sur les hauteurs du Tibet avant de se diriger vers Lhassa. Une seconde piste partant du Yunnan plus au sud et qui se développera bien plus tardivement, était d'abord dirigée sud-nord jusqu'à Chamdo sur la première piste puis obliquait sur Lhassa.
Les caravanes qui empruntaient ces pistes emmenaient du thé au Tibet. Elles partaient de régions productrices de thé situées dans la zone frontalière de l'aire culturelle tibétaine (constituée par le Kham). Bien que chinoises car les Tibétains n'ont jamais cultivé le thé, ces régions ont toutefois été contrôlées par l'empire tibétain à certaines époques.
Ya'an a longtemps été une ville frontière de l'Empire chinois et a connu à ce titre un sort changeant au cours des siècles. D'abord garnison chinoise sous les Han, elle fut fréquemment contrôlée par les armées tibétaines de l'empire Tubo ou par les armées du royaume de Nanzhao. Elle redevint chinoise sous la dynastie Song en 1070.
La région du nord-est de l'actuel Yunnan fut aussi contrôlée par le royaume Tubo. Rolf Alfred STEIN, La Civilisation tibétaine, . Paris : Dunod (Coll. Sigma), 1962, xiv + 269 p. ; . revue et augmentée, Paris : L'Asiathèque, 1981, 307 p. ; ., Paris : L'Asiathèque, 1987, ix + 307 p. Avant l'invasion mongole du , la région autour de Dali, de langue tibéto-birmane, . . Elle partait de Simao (l'actuelle Pu'er) et montait en direction du nord vers Dali, Lijiang et le Tibet. Elle deviendra plus tard une grande voie d'échange d'un vaste réseau caravanier, comprenant aussi la voie partant de Ya'an. Ces pistes caravanières seront connues sous le nom tibétain de drelam (piste muletière) ou de gyalam (grande piste) ou sous les noms chinois de ou de .
L'essor de ces deux pistes à des moments différents tient au fait que l'histoire de la culture du thé dans les zones de départ des caravanes soit différente. Jusqu'au , la culture du thé a été surtout limitée au Sichuan, Hunan, Hubei et dans le cours inférieur du Yangzi. Au Yunnan, la culture du thé était moins développée bien qu'il y ait eu des théiers sauvages qui poussaient dans la montagne. La première mention du thé comme boisson date des Tang (618-907). Le Manshu (Livre des Barbares du sud, publié en 862) indique : « Les théiers poussent dans les montagnes aux alentours de Yinsheng [dans l'actuel Xishuangbanna]. Leurs feuilles sont cueillies et traitées de manière aléatoire. Les barbares Mengshe [ancêtre du peuple Bai] font bouillir les feuilles de thé avec différents épices, du gingembre et de l'olivier odorant».
Au Tibet, le thé était au début un produit de luxe, consommé seulement par les lamas bouddhistes et les aristocrates, avant de devenir une boisson de plus en plus populaire entre le et le . Le thé tibétain po cha est une infusion additionnée de beurre de dri (la femelle du yak). Alexandra David-Néel qui circulait dans les années 1920 dans la région, décrit ainsi sa fabrication : « Le thé qui s'achète en briques compressées, est cassé en menus morceaux et bouilli longuement. Ensuite il est versé dans une baratte. On y jette alors du sel, un peu de soude et une plus ou moins grande quantité de beurre, suivant les moyens de chacun. Le mélange est fortement baratté, puis passé dans un tamis afin d'en enlever les feuilles qui y restaient ». Le résultat est un genre de soupe roborative très précieuse pour résister aux conditions climatiques rigoureuses des hauts plateaux. Cette boisson stimulante et calorique s'est rendue indispensable à ces montagnards qui ont pris l'habitude d'en consommer de très grandes quantités tous les jours.
L'échange thé contre chevaux à partir du
Sous la dynastie Song (960, 1279), le monopole d'État sur le thé du Sichuan devint une source importante de revenu pour l'achat de chevaux aux Tibétains. Les Chinois élevaient des chevaux mais reconnaissaient la supériorité des chevaux venant des hauts plateaux du Qinghai. Plus forts, plus robustes, plus vaillants, les chevaux des nomades étaient appréciés dans la cavalerie impériale.
Un organisme d'état fut créé en 1074, l'« Agence du thé et des chevaux », le cha ma si 茶马司, pour contrôler ce commerce. Il encourageait les marchands "barbares"番人 fanren ; à l'époque le terme désignait le conglomérat de tribus et de groupes de populations vivant aux marges de la Chine ou bien les membres de pays lointains, tous d'ethnie non-han. Les Tibétains ont été dénommés xifan 西蕃 (barbares de l'ouest) sous la dynastie Yuan. Nous employons ici "barbare" dans son sens de "population périphérique de culture non-han" et sans valeur péjorative, pour éviter le terme anachronique d' étranger qui suppose la notion d'État souverain avec des frontières bien définies. Actuellement, ces populations périphériques sont devenues pour la plupart, selon la terminologie officielle, des « minorités nationales » (少数民族 shǎoshù mínzú) ou Groupes ethniques de Chine. D'autres termes traduit aussi par "barbare" sont yi 夷. ou man 蠻. Le premier s'est appliqué aux tribus "de l'extérieur" non-han, de culture non-chinoise, du sud ou de l'est de la Chine. Le second désigne aussi des tribus non-chinoises, comme les Nanman 南蠻 du Yunnan, des Hmong à échanger leurs chevaux contre du thé. La période des transactions étaient courte afin de mieux la contrôler. La moitié de la production de thé du Sichuan (elle-même évaluée à ) put être vendue au Tibet. Par contre, on ne connaît pas de sources historiques mentionnant le thé au Yunnan à cette époqueChen Yishi et Chen Fanzhou, « A survey of export of Yunnan tea to Tibet » 2014, Tibet.cn.
Le système fonctionna un temps mais quand le monopole étatique sur le thé déclina, les marchands privés exportèrent de grande quantité de thé si bien que la demande de thé des barbares diminua et leur attrait pour la transaction "thé contre chevaux" s'amenuisa en conséquence.
L'arrivée des commerçants musulmans avec les Mongols
L'entrée en scène des Mongols au va complètement bouleverser la carte de l'Eurasie. Pékin est prise en 1215, le Royaume de Dali tombe en 1253 et un an plus tard tout le Yunnan est soumis. En 1274, un musulman de Boukhara, Sayyid Ajjal, est nommé gouverneur du Yunnan.. Son arrivée est suivie par des marchands et artisans musulmans. La dynastie Yuan des Mongols désormais, domine un immense empire couvrant toute l'Asie Orientale, Chine (des Song), Sichuan, Yunnan et Tibet compris.
La communauté musulmane Hui, descendant de populations Mongole, Turque et d'autres ethnies d'Asie Centrale, arrivées avec les armées de Kubilai Khan, va s'imposer comme le groupe marchand le plus dynamique du Yunnan. Ils s'implantent dans les grands centres commerciaux autour de Weishan, Dali, Tengchong et Lijiang et les dominent rapidement. Les caravanes muletières musulmanes, Huihui mabang 回回马帮, vont dominer le commerce entre le Yunnan et la Birmanie (et au-delà l'Inde). Les denrées échangées étaient très variées : tissus, thé, sel, peaux, os d'animaux (utilisés en médecine traditionnelle), argent etc. Les Hui empruntèrent aussi l'ancienne piste vers le Tibet jusqu'à Zhongdian et Deqin où les marchandises étaient troquées à des commerçants tibétains qui les transportaient ensuite par les cols élevés jusqu'à Lhassa. Des caravanes tibétaines descendaient tous les ans vers le sud, jusqu'à Simao, pour se procurer du thé. Celui-ci de qualité inférieure (à celui venant du Sichuan) était connu sous le nom de guzong, nom que les Bai donnaient aux Tibétains de Zhongdian.
Apogée et déclin du commerce public thé contre chevaux sous les Ming
À la suite de la pénétration les armées mongoles au Tibet, les empereurs Yuan avaient manifesté un vif attrait pour le bouddhisme tibétain et favorisé l'église lamaïque. Après la chute des Mongols, le Tibet retrouva une certaine autonomieque les historiens contemporains occidentaux et chinois interprètent très différemment au regard de la notion de souveraineté westphalienne à une époque où ce concept n'existait pas (voir Tibet durant la dynastie Ming). mais les empereurs Ming gardèrent des relations de nature religieuse avec les lamas tibétains. La relation chö-yon () était une entente politico-religieuse entre un maître spirituel et un bienfaiteur laïc, mise en place du temps de l'occupation Mongole du Tibet et qui se poursuivit de manière moins forte sous les Ming puis les Qing.