Les Lucayens sont les premiers habitants des îles Lucayes, archipel aujourd'hui divisé en deux entités politiques : les Bahamas et les Îles Turks-et-Caïcos. Ils habitaient les îles bien avant l’arrivée des Européens. Ils constituaient une branche des Taïnos qui occupaient à l’époque la plus grande partie des Antilles. Les Lucayens ont été les premiers habitants des Amériques rencontrés par Christophe Colomb. Les Espagnols ont commencé à venir capturer les Lucayens pour les utiliser comme esclaves seulement quelques années après l’arrivée de Colomb, si bien qu’ils avaient quasiment disparu des Bahamas en 1520.
Le nom « Lucayen » vient de l’espagnol Lucayos, dérivé lui-même du taíno Lukku-Cairi (appellation par laquelle ces populations se désignaient elles-mêmes) et signifie « gens des îles ». Le mot taïno désignant une île, cairi est devenu cayo en espagnol, cay ou key en anglais, et caye en français.
Il semblerait que des crânes et des objets artisanaux dans le style de fabrication des peuples ciboney aient été trouvés sur l’île d’Andros mais, si effectivement des Ciboney ont occupé les Bahamas avant les Lucayens, ils n’ont laissé aucune trace de leur passage. Certains sites archéologiques qui pourraient appartenir à des peuples Ciboney ont été découverts dans d’autres régions des Bahamas, mais le seul à avoir été soumis à la datation par le carbone 14 date du milieu ou de la fin , contemporains donc de l’occupation des îles par les LucayensCraton:17Granberry and Vescelius:46Keegan:3.
Le journal de bord de Christophe Colomb est la seule source d’information basée sur une observation directe des Lucayens. D’autres informations sur les coutumes des Lucayens ont été obtenues grâce à des fouilles archéologiques et à des comparaisons avec ce que l’on sait de la culture Taïno à Cuba et Hispaniola. Les Lucayens se distinguaient des Taïnos de Cuba et d’Hispaniola par la taille de leurs maisons, l’organisation et l’emplacement de leurs villages, les ressources naturelles qu’ils utilisaient, et les matériaux employés pour leurs poteriesCraton:19−20Keegan:183.
Origine et implantation
thumb|Carte des Bahamas (sans les Îles Turks-et-Caïcos situées à l’est de Great Iguana, à l’extérieur du cadre de la carte, en bas à droite).
Quelque part entre les années 500 et 800, les Taïnos ont commencé à effectuer la traversée en pirogues monoxyles (creusées dans un seul tronc d’arbre), depuis Hispaniola et / ou Cuba jusqu’aux Bahamas. On suppose que les plus anciennes migrations sont venues d’Hispaniola (de nos jours Haïti-République Dominicaine) vers les îles Caïcos, d’Hispaniola ou de l’est de Cuba vers l’île de Grande Inagua (Great Inagua) et du centre de Cuba vers l’île Longue (Long Island) au centre des Bahamas. Les sites de peuplement des îles Caïcos diffèrent de ceux que l’on trouve dans le reste des Bahamas, mais ressemblent par contre à ceux d’Hispaniola, liés à l’organisation sociale classique Taïno regroupant plusieurs villages ou communautés sous l’autorité d’un chef suprême (chefferie) apparue après 1200. William Keegan avance l’hypothèse que les sites des îles Caïcos représentent donc une implantation postérieure à 1200, par des Taïnos venus d’Hispaniola à la recherche du sel des marais salants de l’île. Great Inagua est plus proche à la fois d’Hispaniola () et de Cuba () que toutes les autres îles des Bahamas, et les sites de Great Inagua contiennent de grandes quantités de poteries en sable trempé (porté à haute température et rapidement refroidi), importées de Cuba et / ou d’Hispaniola, alors que les sites des autres îles des Bahamas contiennent plutôt des poteries à base de coquillages (Palmetto Ware), fabriquées sur place selon la même technique. Même si Colomb mentionne l’existence d’un commerce, par pirogue, entre Cuba et Long Island, celui-ci supposait une traversée d’au moins en pleine mer, quand bien même la plus grande partie du trajet se faisait dans les eaux très peu profondes du Grand Banc des Bahamas. De plus, les Taïnos n’ont probablement pas atteint le centre de Cuba avant le début des années 1000, et il n’existe aucune preuve attestant qu’il s’agisse là du premier itinéraire de la migration d’origine vers les BahamasCraton:17Keegan:48-62.
À partir d’une première colonisation de l’île de Great Inagua, les Lucayens ont essaimé dans toutes les îles des Bahamas en l’espace d’environ 800 ans, entre les années 700 et 1500, où leur population avait atteint le nombre d’environ . Leur densité de population à l’arrivée des Européens était plus importante vers le sud de la région centrale des Bahamas, et allait en diminuant vers le nord, montrant une durée d’implantation de plus en plus courte au fur et à mesure qu’on va vers les îles septentrionales. Les lieux de peuplement Lucayen reconnus se limitent aux dix-neuf plus grandes îles de l’archipel, ou à des cayes plus petites situées à moins d’un kilomètre de celles-ci. Keegan avance l’hypothèse d’un itinéraire migratoire vers le nord à partir de Great Inagua vers les îles Acklins et Croocked, et de là jusqu’à Long Island. À partir de Long Island, l’expansion se serait étendue à la Caye du Rhum (Rum Cay) et à San Salvador à l’est, à l’île du Chat (Cat Island) au nord, et aux îles de la Grande et la Petite Exuma (Great and Little Exuma) à l’ouest. Depuis Cat Island, l’expansion s’est poursuivie sur Eleuthera, à partir de laquelle ont été atteintes l’île de la Nouvelle Providence (New Providence) et Andros vers l’ouest, ainsi que les îles de Grand et Petit Abaco et de la Grande Bahama vers le nord. Des emplacements de villages lucayens ont également été mis au jour sur Mayaguana, à l’est des îles Acklins, et sur la caye de Samana, au nord des Acklins. Il existe également des implantations de villages dans le îles Caïcos de l’est, du centre, et du nord, ainsi qu’à Providenciales (îles Caïcos), dont au moins une partie est attribuée par Keegan à une vague postérieure d’émigration venue d’Hispaniola. La densité de population dans l’extrême sud des Bahamas restait faible, probable conséquence d’un climat plus sec dans ces régions (moins de de pluie annuelle sur Great Inagua et les Îles Turks-et-Caïcos, et à peine plus sur les îles Acklins, Crooked et Mayaguana.)Keegan:25, 54-58, 86, 170-173.
En se basant sur les noms lucayens des îles, Granberry et Vescelius avancent l’hypothèse de deux origines différentes de colonisation : l’une à partir d’Hispaniola vers les Îles Turks-et-Caïcos, puis par les îles Mayaguana, Acklins et Crooked jusqu’à Long Island et les deux Exuma ; l’autre à partir de Cuba, par les îles de Grande Inagua, Petite Inagua et Crooked également jusqu’à Long Island et les Exuma. Granberry et Vescelius affirment également qu’aux environs des années 1200, les Îles Turks-et-Caïcos ont été à nouveau colonisées à partir d’Hispaniola, devenant alors une branche de la culture et de la langue Taïno classique et cessant d’être lucayennesGranberry and Vescelius:80-86.
Cultures apparentées
Les Lucayens faisaient partie de la vaste famille des Taïnos des Grandes Antilles. Les Lucayens, de même que les Taïnos de Jamaïque, de la plus grande partie de Cuba et de certaines régions de l’ouest d’Hispaniola sont considérés comme un sous-famille culturelle et langagière des Sub-Taïnos, Taïnos Occidentaux, ou Taïnos Ciboney. Keegan considère toute distinction entre Lucayens et Taïnos Classiques (originaires d’Hispaniola et de l’est de Cuba) comme franchement arbitraire. Les Lucayens vivaient au sein d’unités politiques plus petites (simples chefferies de plusieurs villages), comparées aux structures politiques plus complexes d’Hispaniola, leur langue et leur culture présentaient des différences, mais ils n’en restent pas moins des Taïnos, même s’ils constituent une sorte d’ « hinterland » dans le vaste ensemble Taïno. Les Lucayens faisaient partie du réseau commercial qui opérait dans toute la mer des Caraïbes. Christophe Colomb a observé des activités commerciales par pirogue entre Long Island et Cuba. Un morceau de jadéite trouvé à San Salvador semble provenir du Guatemala, d’après des analyses chimiques d’éléments traceGranberry and Vescelius:14, 38, 43Keegan:104, 162, 203.
Type morphologique
Christophe Colomb trouvait que les Lucayens ressemblaient aux Guanches des îles Canaries, en partie parce que leur couleur de peau était intermédiaire entre celle des Européens et celle des Africains. Les Lucayens étaient décrits comme beaux, élégants, bien proportionnés, doux, généreux et pacifiques. Ils vivaient en général presque totalement nus. Pierre Martyr d'Anghiera dit que les femmes lucayennes étaient tellement belles que des hommes d’ « autres pays » venaient dans les îles pour les approcher. Après la puberté, les femmes portaient de courtes jupes de coton, et les hommes portaient éventuellement des pagnes faits de feuilles tressées ou de coton. Certaines personnes portaient des bandeaux autour de la tête ou de la taille, des plumes, des os et, à l’occasion, des bijoux aux oreilles et aux narines. Ils étaient souvent tatoués, et se peignaient des motifs sur le corps et / ou le visage. Ils pratiquaient également l’aplatissage du crâne. Ils avaient les cheveux noirs et raides, qu’ils portaient généralement courts, sauf une mèche à l’arrière qui n’était jamais coupée.Colomb raconte avoir vu des cicatrices sur le corps de certains hommes, dont on lui expliquait qu’elles provenaient de tentatives de capture par des hommes venus d’autres îlesAlbury:14-16Craton:17, 18, 20-21Sauer:31-32.
Coutumes
La société lucayenne était basée sur la descendance par la lignée maternelle, coutume typique de la culture Taïno dans son ensemble. Les Espagnols mentionnent que les femmes résidaient dans la famille de leur mari, mais Keegan prétend qu’il ne s’agissait pas stricto sensu de résidence patrilocale, mais plutôt d’habitat dans la maisonnée de l’oncle du mari (résidence avunculocale)Keegan:91, 102-103.
Habitations
Les Lucayens, comme les autres Taïno, vivaient à plusieurs familles sous le même toit. La description des maisons lucayennes fournie par les Espagnols rejoint celle des maisons utilisées par les Taïnos d’Hispaniola et de Cuba : de forme circulaire comme une tente ronde, hautes, formées de poteaux et de chaume, avec une ouverture au sommet pour laisser sortir la fumée. Colomb décrit des maisons lucayennes propres et bien balayées. Elles étaient meublées de sortes de hamacs en coton tissé, qui servaient de lit ou de mobilier, et étaient utilisées essentiellement pour dormir. Chaque maison abritait une famille au sens large. Aucune information ne nous est parvenue sur la taille des maisons lucayennes, mais Keegan considère comme raisonnable une estimation d’environ 20 personnes par maison, équivalente à celles des communautés Taïnos de Cuba avant les Européens. Bien que ceci ne soit pas mentionné pour les maisons lucayennes, celles de Cuba étaient décrites comme ayant deux portes. Les villages typiques des populations du Taïno Classique à Hispaniola et dans l’est cubain étaient formés de maisons disposées autour d’une place centrale, et souvent situés le long de rivières avec accès direct à de bonnes terres cultivables. Les villages lucayens, eux, étaient linéaires, le long des côtes, souvent situées sur la face de l’île sous-le-vent, mais aussi de l’autre côté chaque fois qu’une baie prolongée d’un cordon littoral offrait un abri contre le vent.
Alimentation