La tour de Batère est une tour à signaux située à Batère, dans la commune de Corsavy (Pyrénées-Orientales).

Localisation La tour de Batère est située au sommet d’une ligne de crête descendant du Canigou, à au-dessus de la plaine du Roussillon. La tour est à cheval entre les communes de Saint Marsal et de Corsavy, dans le Haut Vallespir (Pyrénées orientales). Elle est longée par une ancienne voie romaine qui monte depuis la plaine côtière, à l’est. Elle était primitivement nommée « Tour de la porte » car elle garde un « port », c'est-à-dire un col, qui réunit les vallées du Conflent au Nord et du Vallespir au sud. On y accède par une route venant de Corsavy (D43). Une piste y conduit également depuis le Conflent, qui prolonge une route desservant en contrebas Valmanya, La Bastide, Saint Marsal. La tour offre par temps clair un large point de vue sur la plaine du Roussillon et les Corbières, l’étang de Leucate, Perpignan et la mer d’un côté, et tout le Vallespir de l’autre.

Toponymie Formes du nom La tour est d'abord connue sous le nom de tour de la Porte ou du tour du col de la Porte, d'après le nom du col qu'elle surveille. On trouve au la formule torra de la Porta in Colle de la Porta.

Le nom de Batera apparaît en 1494 et s'impose par la suite. Au , on trouve couramment torra de Batera. Batère est la francisation de Batera. Aujourd'hui, d'après la nomenclature toponymique de l'Institut des études catalanes de l'université de Perpignan, le nom Batera s'écrit Vetera.

Étymologie Le nom de la tour du col de la Porte vient du latin portus qui désigne une ouverture ou un passage. « Col de la porte » est donc une tautologie.

Le nom de Batère tire son origine du mot catalan (« sapin ») et du suffixe collectif latin -aria, ce qui signifie « (lieu) où se trouvent de nombreux sapins, forêt de sapin ».

Histoire La tour de Batère fait partie du système des tours à signaux qui a fonctionné en tant que réseau de communication militaire durant tout le Moyen Âge central, du . Elle a été construite à la fin de la période des rois de Majorque vers 1340, dans le but de renforcer la protection du royaume face à la menace représentée par le roi d’Aragon. Dans le dispositif d’information militaire du royaume de Majorque puis, après la défaite, dans celui de la Catalogne-Aragon, Batère a joué, avec la tour d’El Far (Tautavel) un rôle charnière de « nœud de réseau » vers lequel convergeaient les informations des autres tours, et à partir duquel tout était envoyé vers le point de commandement, à Castelnou et au-delà vers Perpignan. Très en hauteur, visible de loin, offrant une large vue sur la plaine du Roussillon qu’elle était destinée à protéger, elle exhibe aussi la fonction politique qui était la sienne : être la sentinelle visible qui veille sur la région, la forteresse territoriale chargée d’assurer la police, le symbole de l’autorité du roi, organisateur de la principauté.

Torre de Batera : l'édifice et ses fonctions

atation Aucune indication précise sur la date de fondation de la tour n'est connue. Le plus probable est qu’elle a été construite sur ordre du roi Jacques II de Majorque entre 1331 et 1344. À cette époque le palais cherche à renforcer son territoire en prévision d’une attaque du roi d’Aragon Pierre IV Le Cérémonieux (laquelle a lieu peu après et met fin au royaume de Majorque). Le coll de port ou de Batère sur lequel la tour doit être construite est une crête militaire stratégique. Pour mener à bien ce projet, le palais royal doit acquérir la baronnie et le château de Corsavy (vers 1331/44). Anciennement Curtis Savini (ferme de Savin) ou Cortsavi, le village compte trente-sept feux à l’époque de la construction. C’est un fief signalé comme tel en 1007 et comme château comtal en 1020. Il comporte déjà sa propre tour à signaux, édifiée à de distance du château. Celle-ci pouvait alors communiquer avec la tour de Cabrenç (à Serralongue, au sud), mais elle ne pouvait pas retransmettre de signaux vers le nord, la vue étant bouchée par le col de Batère placé plus haut. Le châtelain de Corsavy, devenu après l’achat fonctionnaire du roi, fait construire Batère sur ordre du palais royal. Vers 1346, Bernard Tixa est nommé « châtelain de la tour du coll de Port », fonction qui lui est concédée à vie. Inexplicablement, la tour n’apparait pas dans l’inventaire royal commandé par Pierre IV d’Aragon en 1343/44. Il est certain pourtant qu’elle existe à cette date. Elle ne figure pas non plus dans les inventaires royaux de 1360-1369. Elle n’est mentionnée pour la première fois que dans les confronts de 1380 et de 1463/72.

La tour de Batère n'est sans doute pas antérieure à 1331 ou 1344 même si parfois, en Roussillon, des tours ont été aménagées en prenant appui sur des donjons construits avant le , réutilisés en tours à signaux dans le réseau royal qui s’est mis en place plus tard, ce qui n'est probablement pas le cas de Batère. Elle ne semble pas avoir pris la place d’un château antérieur car il ne reste aucune trace d’un tel édifice. Ses dimensions réduites, le manque de place pour y loger une garnison offensive, montrent qu’elle a été construite d’emblée comme une tour à signaux dans un projet de réseau voulu par le roi, dans la même période que la tour de Mir (construite en 1276 à Prats-de-Mollo), de Cos (1346, Prats de Mollo), de Madeloc (1324, Collioure).

La vie quotidienne dans la tour Ce type de tour abritait généralement une garnison permanente de 5 à 6 hommes dirigés par un capitaine, ainsi qu’un ou deux serviteurs chargés d’apprêter les vivres, et un chien d’alerte. La garnison pouvait communiquer, se défendre, soutenir un siège, mais elle était trop réduite pour mener des actions offensives. La petite troupe était d’ailleurs peu armée : un rapport de 1369 sur la tour de Cos signale la faiblesse de l’équipement : « 6 arbalètes à étrier, 6 crocs, 2 caisses de carreaux pour arbalète, 6 casques de fer ou heaumes, 6 cuirasses, 6 boucliers ». Leur ration était spartiate : « Deux barils d’eau pour 60 jours, de vin (1/4 litre par homme et par jour pendant 2 mois), de vinaigre, de la farine de froment et de seigle pour faire de pain par homme et par jour ». Batère, habitat inconfortable, fut cependant occupée durablement. Elle abrita une garnison plus de 100 ans après sa construction, jusqu’en 1467-73, pendant l’occupation du pays par Louis XI.

Le code des signaux Les tours communiquaient entre elles par de la fumée en journée, par un brasier flamboyant la nuit. Pour être rapidement activé, le feu devait être prêt en permanence. Pour être bien vu, il devait être grand. Le sommet des tours, au diamètre intérieur de 4 à , n’offrait pas une place suffisante pour un brasier, qui se faisait probablement au pied de la tour. En revanche, des historiens notent la possibilité qu’ils soient faits « à l’aide de paille sèche ou humide, dans une cage de fer servant de brasero placée en hauteur sur le sommet de la tour ».

Le langage des feux était clair, et il ne changea pas durant des siècles, restant tel que répété en 1384 par Pierre IV d’Aragon : « Si on voit un ennemi s’approcher on doit faire un feu de nuit, une fumée de jour pour chaque centaine d’hommes. La place la plus proche du lieu de l’invasion doit agir en sorte que le signal parvienne à Perpignan. Perpignan doit avertir les autres places royales (Rodès, Tautavel, Força real, Opoul). Par l’intermédiaire de la tour de Madeloch, on doit également alerter au sud le château royal de Peralda (Figuere) et toute la Catalogne ». Un demi-siècle plus tard, en 1433, à l’occasion du réarmement des places fortes par crainte des désordres de la guerre de Cent Ans, il est ajouté que « de jour, on signalera l’ennemi au moyen d’une fumée près de laquelle on étendra un grand tissu blanc ; s’il y a plus de 500 chevaux, on fera 3 colonnes de fumée ».

La tour de Batère dans le réseau de communication Catalan Vers l’époque de la construction de Batère, la région Roussillon au sens large opposait aux envahisseurs un maillage extraordinaire d’ouvrages défensifs. Anny de Pous dresse une liste de 700 ouvrages fortifiés portant divers noms : Castrum, Castello, Château, Forcia, Alleu, Guardia (guardiole), Tour, Villa, Hommage, Seigneurie, Bastide, Fief, Celler. Dans l’inventaire des tours et châteaux existants et en état de fonctionnement établi par le roi Pierre IV d’Aragon en 1360/1369, on compte 94 châteaux et 34 tours à signaux sans compter les tours moindres appelées guardia.

Rien de tout cela ne se comprend sans référence à la non moins extraordinaire insécurité qui avait régné dans la région pendant les siècles précédant l’ordre féodal, laquelle a entraîné ces constructions défensives par centaines. La région avait été livrée, à partir de la disparition de l’Empire romain au  aux désordres et aux dévastations, les Pyrénées étant devenues un lieu de passage incessant des tribus germaniques venant du nord . La région a subi les invasions des Alains, des Suèves, des Vandales, des Wisigoths. Puis elle fut envahie par les armées arabes qui s’installèrent jusqu’à la bataille de Poitiers (732) mais qui ne furent vraiment expulsées que 30 ans plus tard. Elle fut alors reconquise par les Francs, mais à nouveau dévastée périodiquement par les razzias des maures, des pirates « barbaresques » et des normands au .

Mais progressivement un ordre féodal a réussi à s’installer. D’abord sous l’autorité des Comtes (jusqu’en 1172) sous la forme originale de « principautés pyrénéennes héréditaires ». Ensuite sous celle des rois, ceux de Catalogne-Aragon (1172-1276). À la fin de cette séquence, Jaume le Conquérant - « fondateur de la nation catalane » - prend la « décision insensée » qui « annonce la catastrophe catalane », à savoir celle de partager ses possessions en deux royaumes donnés à chacun de ses fils, d’une part la Catalogne et l’Aragon, de l’autre Majorque et les comtés pyrénéens. Les Pyrénées deviennent une frontière. L’hostilité s’installe immédiatement entre les deux camps, puis entre leurs descendants.