L'industrie de l'ocre en pays d'Apt a été favorisée par d'énormes dépôts de sables ocreux qui couvrent un secteur comprenant Gignac, Rustrel, Villars, Gargas et Roussillon. L'ocre est une roche ferrique composée d'argile pure (kaolinite) colorée par un hydroxyde de fer : l'hématite pour l'ocre rouge, la limonite pour la brune et la goethite pour la jaune. Du pouvoir colorant de l'ocre connu dès la protohistoire, il y eut ensuite passage à l'exploitation du fer pour arriver à la fin du à l'extraction industrielle des colorants ocreux.

Colorant de la préhistoire Comme l'ont prouvé les explorations des grottes ornées de Lascaux, de Chauvet à Vallon-Pont-d'Arc ou de Cosquer, à Cassis, nos ancêtres utilisaient les ocres pour créer des œuvres rupestresJacques Sintès, Les ocresJean-Pierre Saltarelli, , p. 161..

Des morceaux de ce colorant ont été retrouvés dans d'autres grottes préhistoriques, où des mains mutilées en négatif semblent démontrer qu'ils s'en servaient aussi comme peinture de guerre ou pour cicatriser leurs blessures. Les rites funéraires faisaient aussi appel à l'ocre qui était déposé sur le corps du défunt.

Exploitation du fer de La Tène jusqu'au XIX siècle

Si les premiers habitants de nos régions utilisèrent les gisements d'ocre, pour l'art corporel ou pariétal, ils s'en servirent aussi, dès l'âge du fer pour forger outillage et armes. En effet ces dépôts ocreux contiennent de grandes quantités de minerai ferrugineux qui fut fondu dans les premiers « bas fourneaux » de l'Antiquité jusqu'au Moyen Âge. Ces gisements furent exploités à ciel ouvert ou en galeries. Dans certaines de celles-ci, au nord de la vallée du Calavon, ont été retrouvées intactes des amphores romaines.

Dans le pays d'Apt s'étend un vaste bassin minier et métallurgique dont la production de fer dura jusqu’au . Il est divisé en trois secteurs qui se jouxtentMétallurgie ancienne du fer en pays d'Apt. Le district de Rustrel, compris entre Gignac et Villars, qui s'étale sur . Le district de Gignac-Simiane-la-Rotonde-Banon où les sites sidérurgiques sont les plus nombreux. Le district de Gordes-Lagnes-Fontaine-de-Vaucluse où les grottes des parois calcaires ont, pour la plupart, été exploitées et vidées de leurs remplissages ferrugineux.

Des datations au carbone 14 ont permis d'identifier certains ferriers comme appartenant à la période de La Tène. Des campagnes de prospection, réalisées entre 1996 et 2008, ont répertorié plus de 300 ferriers. Exploité jusqu'à la fin du , en particulier à Gignac et à Rustrel, ce minerai de fer contribua à l'essor économique et industriel de la vallée du Calavon.

À Gignac, la teneur du minerai recueilli dans les ocres atteint entre 45 et 55 %. L'étude des scories, au quartier de la Ferrière, a montré qu'elles datent de la plus haute AntiquitéJean-Pierre Saltarelli, , p. 63.. Au nord-est du village, à Thosse, les plus anciens bas fourneaux identifiés ont servi au cours du . Dans ce hameau, l'exploitation du minerai de fer s'est poursuivi jusqu'en 1815Jean-Pierre Saltarelli, , p. 64..

Dans les années 1850, le besoin de bois pour la production de fer s’intensifia fut tel qu'il provoqua la déforestation des Monts de Vaucluse et du Mont Ventoux. À Rustrel, existent toujours les vestiges de ces hauts fourneaux qui furent construits, à partir de 1836 pour se substituer à celui de Velleron. Ils permirent, jusqu'en 1890, de produire des fontes à gueuses et à moulages. Cette exploitation périclita par manque de moyens de transport adéquatRobert Bailly, Dictionnaire des communes de Vaucluse, Éd. A. Barthélemy, Avignon, 1985, p. 350..

Industrie ocrière du colorant

Bien connu depuis la haute antiquité, le pouvoir colorant de l’ocre ne fut véritablement exploité en tant que tel qu’à la fin du après la découverte de la stabilité et l’inaltérabilité de l’ocre dans les peintures.

Cette exploitation de l'ocre en pays d'Apt doit tout à Jean-Étienne Astier, originaire de Roussillon, qui, entre 1780 et 1785, étudia les propriétés des sables jaunes et rouges qui dominaient sur les terres de son village. En 1790, il reçut l'aval du nouveau conseil municipal pour utiliser le moulin à huile communal. Cette période révolutionnaire, n'empêcha pas ses affaires de fructifier. En 1810, il fait fonctionner deux usines à proximité du village et une fabrique dans Roussillon mêmeConservatoire des ocres.

Astier avait pensé à tout sauf au poussier de l'ocre qui empoisonna la vie des Roussillonnais. Les rigoles et les rivières étaient comblées par les sables de lavage perturbant leur écoulement, le concassage de l'ocre et son transport empoussiéraient l'atmosphère, le paysage devenait jaune.

Ce qui provoqua la colère des habitants qui pétitionnèrent : .

Mais son exemple fut suivi. Au cours du , dans le pays d’Apt plus de cent carrières furent ouvertes et dont l'ocre était traitée dans vingt-cinq usines. Si l'ocre apporta la prospérité en pays d'Apt pendant un siècle, il a été source de misères et de tragédies. Les ouvriers ocriers étaient des mineurs de fond sans aucun moyen moderne d'extraction. Dans les galeries, ils maniaient le pic, la pioche et la pelle, et sortaient le minerai dans des brouettes.

Creusées parallèlement et perpendiculairement, elles se croisaient en délimitant ainsi des piliers massifs soutenant la voûte. Le développement de ces réseaux souterrains atteignit des dimensions impressionnantes. Celui existant sous la commune de Gargas se développe sur 40 kilomètresSandra Poëzevara et André Kauffmann, , p. 72..

Toute cette activité était organisée, depuis Apt, par les appels stridents d'une sirène qui annonçait midi et soir l'arrêt du travail. Jean-Pierre Saltarelli, , p. 162.. Dans son étude ethnographique, publiée en 2000, Françoise Simonin, cite une réflexion d'Élie Icard, un des derniers ocriers : L’usine d'ocre Mathieu des années 20 aux années 50.

Il fallut quasiment un siècle pour que l’extraction et le raffinage des ocres parviennent à un stade industriel permettant d'estomper la crise sidérurgique locale. Ce fut l'âge d'or des pigments ocreux, avec la conquête des marchés américain et russe. En 1890, tonnes d'ocre furent commercialisées et le double en 1930.

Les ocres traités étaient commercialisés en tonneaux à partir de la gare d'Apt. Ceux-ci étaient confectionnés en douves de pin cerclées de châtaigniers. Destination et qualité de l'ocre était marquées au pochoir ou au fer rouge. Compte tenu de leur fragilité, ces fûts fabriqués sur place, n'étaient pas consignésSandra Poëzevara et André Kauffmann, , p. 68..

Les usines se concentrèrent au plus près de la gare dans le faubourg ouest de la ville. Ce fut le cas de la Société des ocres de France, des usines Lamy et des Baumes, de l'usine Benoît, près du viaduc. Ce secteur géographique dut être partagé avec les confituriersSandra Poëzevara et André Kauffmann, , p. 73..

Le lavage de l'ocre se faisait à grandes eaux par pompage dans le Calavon et la Dôa. Un courant d'eau entraînait le minerai ocreux dans des batardeaux. Le sable se déposait par gravitation et l'ocre mêlé à l'eau était entrainé vers des bassins de décantationLavage de l'ocre.

Ceux-ci, d'une contenance de permettaient de renouveler plusieurs fois l'opération avant d'être pleins. Cette technique dura jusque dans les années 1960 avec un rendement de par mètre cube de minerai. Elle impliquait d'attendre jusqu'au mois de mai pour que le dépôt ait pris une consistance ferme. Les mottes d'ocre étaient retirées et entassées autour des bassins afin de sécher au grand air.

Cette pratique entraînait une transformation du paysage. Jacques Sintès, dans son ouvrage Les ocres a pu constater : . Un autre auteur note : .

Car la crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale mirent un terme à cette période faste. Puis l'activité ocrière périclita vers le milieu du , quand les grands trusts de la chimie mirent sur le marché des colorants artificiels. Pourtant la production de l'ocre continua petitement puisque tonnes continuèrent à être mises en marché chaque année. Une reprise de cette activité a été possible, dès les années 1990, grâce à une nouvelle clientèle très intéressée par ce produit naturel. Elle a permis au pays d'Apt de remettre à l'honneur son patrimoine ocrier. Mémoire de l'industrie ocrière au Conservatoire des ocres et pigments appliqués et au Musée de l'aventure industrielle

L'industrie ocrière au XXI siècle . Elle possède un site d'extraction à ciel ouvert aux Devens Longs de Gargas ainsi qu'usine de retraitement des Beaumes à AptLes souterrains du Vaucluse Inventaire et description des exploitations souterraines dans le département du Vaucluse et des environs proches d'Avignon..

Aujourd'hui, l'extraction du minerai ocreux se fait par engins mécaniques et par décapage progressif des couches ocreuse. Elles se composent de 80 à 90 % de sables très fins et le reste d'ocre. Le lavage de l'ocre s'est lui aussi mécanisé par arrosage automatique. Avant 1960, pour extraire et traiter l'ocre, il était utilisé un système de lavage qui permettait l'élimination du sable dans des batardeaux tandis que le résidu boueux (eau et ocre) était dirigé dans des bassins de décantation. Actuellement, les sables sont d'abord lavés par jets d'eau, le minerai ocreux passant ensuite dans un cyclone où la force centripète sépare les sables plus fins de l'ocre. .

Débarrassé du sable, l'ocre est alors conduite par des canalisations vers les bassins de décantation et de séchage. Après évaporation de l'eau, le concentré d’ocre doit subir la calcination. Il est convoyé vers l'usine pour être chauffé entre 850° et dans des fours. L'oxyde de fer contenu dans l'ocre se déshydrate et se transforme en hématite. C'est la température et la durée de la cuisson qui fixent la couleur de l'ocre du jaune clair au marron foncé. Ces ocres sont ensuite envoyés dans un broyeur et la poudre est calibrée à 50 microns avant d'être ensachée par 25 kilogrammes pour être expédiés. L'exportation se fait majoritairement vers les pays scandinaves, l'Afrique et le Liban. Le marché intérieur voit arriver en tête la Provence, devenue la meilleure ambassadrice de son ocre.

Notes et références

Bibliographie Bel, Dominique. L’épopée industrielle de l’ocre en Vaucluse et Pays d’Apt, du XVIIIe siècle à aujourd’hui. Avignon : Association pour la sauvegarde & la promotion du patrimoine industriel en Vaucluse, 2013.

Jacques Sintès, Les Ocres, Éd. Futura-Sciences.com, 2003 extraits en ligne Locci, Jean-Pierre. L’exploitation des ressources minérales en Vaucluse aux XIXe et XXe siècles. . Avignon : Association pour la sauvegarde et la promotion du patrimoine industriel en Vaucluse, 1999. Sandra Poëzevara et André Kauffmann, Apt, coll. « Mémoire en images », Éd. Alan Sutton, Saint-Cyr-sur-Loire, 2010 Tur, Olivier. Les ocres Janselme. Une fabrique rurale dans un village ocrier. Gargas (Vaucluse), 1887-1932. . Université d’Avignon et des pays de Vaucluse. Avignon, 2001. (M-HI-78) Tur, Olivier. Les ocres Janselme, Association pour la Sauvegarde et la promotion du patrimoine industriel en Vaucluse. Avignon, 2004.

Voir aussi

Articles connexes Conservatoire des ocres et pigments appliqués Ocre jaune Ocre rouge Colorado provençal Chapeau de fer

Liens externes Demande d'autorisation d'exploiter une carrière d'ocre à Gargas avec avis favorables des 18 décembre 2009 et 17 mars 2010 sur le site vaucluse.gouv.fr

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