Déclin et survie des grandes villes américaines (Titre original : ) est un livre sur l'urbanisme écrit par la philosophe de l'architecture et de l'urbanisme Jane Jacobs et publié en 1961. Le livre présente une critique des politiques de planification urbaines des années 1950, rendue responsable du déclin de plusieurs quartiers de villes américaines. Il s'agit du travail le plus connu, le plus vendu et le plus influent de Jane Jacobs.
Jacobs y porte une critique des planificateurs « rationalistes » des années 1950 et 1960, tout particulièrement de Robert Moses, mais aussi des premiers travaux du Corbusier. Elle démontre que la planification urbaine moderniste sous-estime et sursimplifie la complexité des liens entre individus dans leurs communautés respectives. Elle s'oppose également aux plans de renouvellement de l'espace urbain à grande échelle qui affectent des quartiers entiers et à la construction d'autoroutes traversant le centre des villes.. Jacobs prend ainsi la défense du développement de zones à et des villes piétonnes, avec des « » grâce aux passants qui assurent ainsi l'ordre public.
Urbanisme orthodoxe Le livre commence par la phrase suivante :Jane Jacobs, Déclin et survie des grandes villes américaines, 1961.Elle raconte un voyage qu'elle a effectué dans le quartier de North End à Boston en 1959, trouvant le quartier accueillant, sûr, actif et sain, ce qui contrastait avec les discussions qu'elle avait eu avec des architectes et des urbanistes renommés qui le qualifiaient de « vrai taudis » en besoin de neuf. Cherchant à stigmatiser la vision actuelle des villes comme étant une « superstition apprise comme une réalité » qui avait désormais pénétré les pensées des planificateurs, des bureaucrates et des banquiers avec la même puissance, elle retrace brièvement les origines de cet « urbanisme orthodoxe ».
Description Pour résumer le développement de la théorie contemporaine de la planification urbaine, Jane Jacobs prend l'exemple du mouvement des cités-jardins initié par Ebenezer Howard. Les cités-jardins sont conçues par une nouvelle forme de planification qui vise à créer une ville autosuffisante, éloignée du bruit et de la misère de Londres de la fin du , entourée de ceintures vertes agricoles, avec des écoles et des logements entourant un centre composé de commerces de taille restreinte. Cette vision des cités-jardins permettrait d'accueillir au maximum 30 000 résidents par ville, faisant appel à une autorité publique permanente pour réguler avec soin l'usage des terres et réduire la tentation d'agrandir son activité commerciale ou sa densité de population. Les usines industrielles sont autorisées en périphérie, à condition qu'elles soient cachées par les espaces verts. Le concept de cité-jardin est initialement concrétisé au Royaume-Uni à Letchworth et Welwyn, puis aux États-Unis dans la banlieue de Radburn (New Jersey).
Jacobs trace l'influence de Howard auprès de plusieurs urbanistes américains influents (Lewis Mumford, , et Catherine Bauer), un groupe de penseurs que Bauer qualifiait de « décentristes ». Les décentristes proposent d'utiliser la planification régionale comme un moyen d'améliorer les maux des villes congestionnées, d'attirer les résidents vers une nouvelle vie dans des zones et des banlieues à plus faible densité de population, le tout permettant de les extraire de l'espace urbain surchargé. Jacobs met en avant les préjugés anti urbains des défenseurs des cités-jardins et des décentristes, surtout leur intuition commune que les communautés devraient être assignées à un espace prédéfini, que l'usage mixte des terres créait un environnement chaotique, imprévisible et négatif ; que la rue ne permettait pas les interactions humaines ; que les maisons devraient être éloignées de la rue et rapprochées d'espaces verts abrités ; que les zones très denses alimentées par de grandes routes étaient supérieures aux petites zones peu peuplées avec des carrefours qui s'y chevauchent ; que tous les détails importants devraient être dictés par un plan unique et permanent plutôt qu'ils soient façonnés par un dynamisme organique ; et que la densité de population devrait être limitée, ou au moins déguisée pour créer un sentiment d'isolement.
Jacobs continue de suivre le développement de l'urbanisme orthodoxe avec Le Corbusier, dont le concept de Cité Radieuse contenait vingt-quatre unités d'habitation entourant une cité-jardin. Suivant superficiellement les idéaux de faible densité et de plan unique des décentristes, la cité du Corbusier est verticale et peut accueillir 1 200 habitants par acre. D'après l'architecte, sa cité étend les principes initiaux de la cité-jardin – une zone très dense, avec un voisinage planifié, un accès facilité pour les automobiles et un espace vert conséquent pour éloigner les piétons des rues – au sein même de la ville, avec l'objectif explicite de réinventer les centres-villes traditionnels. Jacobs conclut son introduction avec une référence au mouvement architectural City Beautiful, qui a créé les , remis les boulevards baroques au goût du jour et les parcs urbains au cœur de la ville. Parmi d'autres exemples cités par Jacobs, on retrouve des concepts utilisés dans d'autres contextes, notamment l'idée d'un espace public à usage unique, faisant abstraction des itinéraires naturels de promenade (avec l'exemple de l'Exposition universelle de Chicago de 1893).
Sources Voici les sources utilisées par Jane Jacobs dans sa présentation de l'urbanisme orthodoxe :
Garden Cities of To-morrow, Ebenezer Howard. The Culture of Cities, Lewis Mumford. Cities in Evolution, Sir Patrick Geddes. Modern Housing, Catherine Bauer. Toward New Towns for America, . Nothing Gained by Overcrowding, Sir Raymond Unwin. The City of Tomorrow and Its Planning, Le Corbusier.
La critique de Jacobs Jacobs admet que les idées de la cité-jardin et des décentristes sont logiques dans leur contenus respectifs : une ville de banlieue attrayante pour les individus soucieux du respect de leur intimité et passionnées d'automobile devrait mettre en avant ses espaces verts et sa faible densité. La critique de l'urbanisme orthodoxe de Jacobs provient du fait que les préjugés anti urbains sont devenues d'une manière ou d'une autre une partie inextricable des discours universitaires et des consensus politiques sur la manière dont les villes doivent être dessinées, et même des lois fédérales et locales concernant le logement, le financement hypothécaire, la rénovation urbaine et la division foncière. « C’est l’événement le plus étonnant de toute cette triste histoire : enfin des gens qui voulaient sincèrement renforcer les grandes villes adoptent des recettes conçues spécifiquement pour miner leurs économies et les tuer. »
Jane Jacobs, Déclin et survie des grandes villes américaines, 1961.Elle exprime moins de sympathie envers Le Corbusier, notant avec consternation que la cité de rêve, de toutes manières irréalisable et détachée de la vision de l'époque de la ville, « était excessivement applaudi par des architectes, et s'est progressivement concrétisé dans de nombreux projets, allant de logements sociaux à des projets de construction de bureaux. » Elle exprime en outre son inquiétude quant au fait que, en cherchant à éviter d'être contaminés par « la ville de tous les jours », les efforts isolés de City Beautiful ne sont pas parvenus à convaincre les visiteurs, qui n'y ont pas porté attention du tout et qui ont malgré eux participé à accélérer le rythme de la dégradation de l'espace urbain.
Le rôle des trottoirs Jacobs décrit le trottoir comme étant un rouage central dans le maintien de l'ordre en ville. « [La ville] est entièrement composée de mouvements et de changements, et même s'il s'agit de la vie de tous les jours et non d'un art, nous pouvons, de manière fantaisiste, trouver qu'il s'agit de l'art de la ville et le comparer à une danse. » Pour Jacobs, le trottoir est une étape quotidienne d'un « ballet complexe dans lequel les danseurs solitaires et les collectifs ont des rôles prédéfinis qui se complètent miraculeusement les unes les autres et créent une symbiose ordinaire. »
Jacobs voit les villes de manière fondamentalement différente des villages et des banlieues, essentiellement parce qu'elles sont remplies d'étrangers. Plus précisément, le ratio étrangers-connaissances est nécessairement inégal à tout endroit de la ville, y compris devant le pas de sa porte, « à cause du grand nombre de personnes dans une petite étendue géographique. » Un problème central de la ville, par conséquent, est de donner aux habitants un sentiment de sécurité, de sûreté et d'intégration sociale au milieu d'un volume conséquent d'étrangers divaguant dans cette dernière. Un trottoir en "bonne santé" est l'élément principal pour répondre à ces besoins, puisqu'il permet de réduire la criminalité et qu'il facilite le contact entre les individus.
Jacobs souligne que les trottoirs des villes devraient être considérés avec leur environnement proche. Ainsi, « un trottoir d'une ville n'est rien tout seul. Il est abstrait. Il ne veut dire quelque chose que lorsqu'il est bordé par un bâtiment, ou qu'il est rejoint par un autre trottoir à proximité. »
Sécurité D'après Jacobs, les trottoirs des villes et les personnes qui les utilisent participent activement à la lutte pour le maintien de l'ordre et assurent par conséquent à la sécurité de toute la civilisation. Les passants sont alors plus que des « bénéficiaires passifs de la sécurité ou des victimes impuissantes du danger ». Un trottoir urbain sain ne repose pas sur uniquement sur la surveillance policière pour assurer sa sécurité, mais aussi sur un « réseau complexe, presque inconscient, de contrôles et de normes développées par les gens eux-mêmes, et qu'ils tentent au maximum d'appliquer ». En précisant qu'une rue très fréquentée est susceptible d'être relativement à l'abri de la criminalité, et à l'inverse qu'une rue déserte est plus susceptible d'être dangereuse, Jacobs théorise qu'une importante densité de passage dissuade la plupart des crimes violents, ou au moins assure une présence permanente qui pourrait venir en aide. Plus une rue est animée, plus il est agréable et confortable pour des étrangers de s'y promener, ce qui crée un réseau toujours plus grand d'individus involontaires qui pourraient déceler les premiers signes d'un comportement déviant. En d’autres termes, des trottoirs sains transforment la présence en grand nombre d’étrangers de la ville d’un inconvénient en un avantage.
Ce mécanisme autoentretenu est particulièrement puissant lorsque les rues sont surveillées par leurs « propriétaires naturels », des individus qui aiment observer l’activité de la rue, se sentent naturellement impliqués dans le respect de ses codes de conduite implicites et qui sont convaincus que d’autres viendront les aider si nécessaire. Ils constituent la première ligne de défense pour faire respecter l'ordre sur les trottoirs, le recours à l'autorité policière restant utilisé uniquement si la situation l'exige. Jacobs conclut à trois qualités qui font qu'une rue soit sûre :
Une délimitation claire entre l'espace public et l'espace privé ; Des « yeux sur la rue » et un nombre suffisant de bâtiments avec vue sur la rue ; La présence permanente d' « yeux de la rue » pour garantir une surveillance efficace.
Au fil du temps, un nombre considérable d'études criminologiques ont prouvé l'importance des « yeux sur la rue » dans la prévention du crime.