Les Journées de mai (Jornadas de Mayo de 1937), les Événements de mai (Sucesos de Mayo) ou les Actions de Barcelone (Hechos de Barcelona) désignent les journées de troubles et d'affrontements qui sont survenus dans la première semaine du mois de dans plusieurs endroits de la région autonome de Catalogne, particulièrement dans la ville de Barcelone.
Des anarchistes (Confédération nationale du travail, Fédération anarchiste ibérique etc.) et des groupes marxistes (Parti ouvrier d'unification marxiste), partisans de la révolution sociale s'y opposent aux autorités légales de la Seconde République espagnole, la Généralité de Catalogne et le Parti communiste d'Espagne et le Parti socialiste ouvrier espagnol.
Ces journées sanglantes sont considérées comme le plus grave des affrontements entre les représentants de la République espagnole, dominée par les staliniens, et les partisans d'une révolution sociale, qui étaient nombreux à Barcelone depuis . Elles aboutissent de fait à la destruction du POUM dans un premier temps et de la CNT à terme Antonio Dominguez Ortiz, España, tres milenios de Historia, Dirección General del Libro, Archivos y Bibliotecas del Ministerio de Educación, Cultura y Deporte, Marcial Pons, Ediciones de Historia, Madrid, 2001, page 212..
En France, le journal L’Humanité, organe officiel du PCF et de l'Internationale, parlait des évènements de comme d’un « Putsch hitlérien ».
Contexte Conditions politiques Depuis que la révolte militaire avait échoué à Barcelone en , la ville et tout le reste de la région catalane demeuraient sous le contrôle des milices ouvrières, surtout celles des syndicats anarchistes de la CNT-FAI et socialistes de l'UGT. Après s'être emparé des derniers quartiers de la révolte, les chefs anarchistes s'étaient unis à Lluís Companys, président de la Généralité, pour constituer le Comité Central des Milices Antifascistes de Catalogne (, CCMA), qui est devenu le vrai gouvernement de la Catalogne. La plupart des partis et des syndicats du Front d'Esquerres (nom donné au Front populaire en Catalogne) y étaient par ailleurs représentés.
La Généralité et le gouvernement central madrilène avaient perdu toute capacité d'action face au Comité et assistaient passivement à la révolution sociale qui avait lieu en Catalogne. Ils avaient réussi en secret à persuader la tête de la CNT à collaborer (les "possibilistes"), à arrêter cette révolution qui s'étendait à l'Aragon, et à reprendre Majorque, plutôt que Saragosse, afin de tenter d'internationaliser le conflit. La plupart des industries étaient collectivisées, les banques restant sous le contrôle de la Généralité. Cependant, à diverses reprises, les banques ont refusé des crédits que sollicitait le Comité, au motif que ses activités échappaient à la surveillance de la Généralité. En , le Comité a finalement été dissous et ses membres nommés du gouvernement de la Généralité. Toutefois, les patrouilles de contrôle, bras armé du CCMA et contrôlées par la CNT-FAI, ont poursuivi leurs activités de répression avec une totale liberté, sans aucun contrôle de la GénéralitéHugh Thomas, La guerre d'Espagne, p. 501..
Un climat de méfiance et d'affrontement était présent non seulement entre les institutions républicaines et les organisations ouvrières, mais également à l'intérieur de celles-ci, surtout entre les anarchistes d'un côté et les socialistes, les nationalistes catalans et les communistes, de l'autre. Même entre les communistes, il existait de fortes divisions. Les communistes « staliniens » du PCE et du PSUC suivaient la doctrine de l'URSS et étaient donc partisans de l'« alliance objective » avec la bourgeoisie républicaine, qui séparerait les buts de la guerre et ceux de la révolution. Les marxistes du POUM, fortement opposés à l'URSS et à Staline et ses partisans, et leur mouvement de jeunesse, la JCI (Juventud Comunista Iberica), souhaitaient au contraire mener simultanément la révolution et la guerre civileHugh Thomas, La guerre d'Espagne, p. 503..
La tension augmenta considérablement durant l'hiver 1936-1937 à cause d'un enchaînement d'événements qui échauffaient le climat politique et préparaient la voie à un affrontement. Le POUM, malgré ses divergences politiques avec Léon Trotski et sa ligne politique, lui proposa de venir en Catalogne. La campagne de dénigrement du POUM par le PCE s'est intensifiée, notamment en mars lors de la tenue d'une grande conférence à Valence, la capitale de la République espagnole depuis le retrait du gouvernement de Madrid. Les chefs du POUM étaient accusés d'être des agents nazis cachés sous une fausse propagande révolutionnaireHugh Thomas, La guerre d'Espagne, p. 498..
En même temps, la tension de la bourgeoisie de Barcelone commençait à augmenter avec l'arrivée du printemps. Les patrouilles de contrôle, dirigées par José Asens, arrêtaient sans cesse des suspects pour les exécuter arbitrairement. D'autres patrouilles anarchistes, sous couvert d'expropriations populaires, se livraient au pillage. Josep Tarradellas, bras droit de Lluís Companys, était décidé à réunir les diverses forces de sécurité en Catalogne sous un seul commandement pour en finir avec les patrouilles de contrôle. Le , il interdit par décret que les membres de la police aient une filiation politique et ordonne la remise de toutes les armes que possédaient les partis politiques. Les anarchistes se retirent immédiatement du gouvernement de la GénéralitéHugh Thomas, La guerre d'Espagne, p. 500. : cette première crise a obligé Lluís Companys à céder aux exigences des anarchistes et à leur rendre leurs armes, ce qui permettait aux Patrouilles de contrôle de poursuivre leurs activités.
Le , une force de carabiniers, chargée du contrôle des frontières sous la , a reçu de Juan Negrín, ministre de l'Économie, l'ordre de contrer les patrouilles de la CNT et à de prendre le contrôle des douanes de Puigcerdá, dont la région de la Basse-Cerdagne servait de centre d'espionnage, de falsification de passeports et de passages clandestins de la frontière. Après un violent affrontement dans lequel le maire de Puigcerdá, Antonio Martín, et ses hommes ont été tués, les carabiniers ont repris possession des bureaux de douane. Juan Negrín a alors étendu le contrôle du gouvernement aux autres postes de douane avec la France.
Au même moment, la garde nationale républicaine et la garde d'assaut étaient envoyées à Figueras et dans d'autres villes du nord de la Catalogne pour se substituer aux patrouilles de la CNT. À Barcelone, on commençait à craindre qu'éclate une guerre ouverte opposant les anarchistes et le POUM d'une part, le gouvernement et les communistes d'autre part. C'est dans ce contexte que le , George Orwell est arrivé à BarceloneHugh Thomas, La guerre d'Espagne, p. 859.. Chaque camp constituait des dépôts d'armes et de munitions et fortifiait secrètement ses édifices en craignant une attaqueHugh Thomas, La guerre d'Espagne, p. 502.. Le calme se conserva la première semaine de mai. Le premier mai, jour de fête, s'est déroulé en silence puisque l'UGT et la CNT s'étaient mis d'accord pour suspendre les défilés, qui auraient certainement occasionné des désordres.
Forces en présence Trois forces politiques ont participé à la préparation et au développement des événements qui plongeraient Barcelone dans le chaos. La première réunissait la CNT, les jeunesses libertaires, le POUM et d'autres groupes de moindre importance, comme les anarchistes du Groupe des amis de Durruti et les trotskistes de la Section bolchevique-léniniste d'Espagne.
Face à eux, plusieurs groupes moins importants souhaitaient le retour à la légalité républicaine, qu'il s'agisse du gouvernement central de Valence ou de la Généralité. Ils étaient principalement représentés par l'ERC et le PSUC. Le PSUC avait pour objectif prioritaire de gagner la guerre et considérait que, sans la victoire, il était inopportun de soutenir un mouvement révolutionnaire. Il entendait se présenter comme un parti efficace face au chaos révolutionnaire et défendait le raffermissement du gouvernement central, qui se substituerait aux comités locaux. Pour l'obtenir, il fallait mettre sur pied une armée organisée et disciplinée, instruite et dirigée par un commandement unique.
Une troisième force était composée de l'aile « possibiliste » de la CNT. Ces hommes souhaitaient la cessation immédiate des hostilités entre les deux camps précédents.
Combats Préliminaires : le 2 mai La prise du central téléphonique de Barcelone par la garde d'assaut est généralement reconnue comme l'événement déclencheur des Journées de Mai. Le central téléphonique était contrôlé par la CNT (anarchistes) depuis le début de la guerre, ce qui donnait au syndicat anarchiste le contrôle des appels passés en Catalogne et entre cette région et le reste de l'Espagne.
Le , le ministre de la Marine et de l'Armée de l'air, Indalecio Prieto, voulut téléphoner à la Généralité de Catalogne depuis Valence. Le standardiste lui a répondu que le seul gouvernement à Barcelone était le Comité de défense. Plus tard, le président de la République, Manuel Azaña, a appelé le président de la Généralité, Lluís Companys, mais l'appel fut interrompu par un standardiste, qui affirma que les lignes devaient être utilisées à des fins plus importantesJaume Miravitlles, La CNT en la Revolución Española, Barcelone, 1972, p. 141.. Refusant que leurs conversations soient écoutées ou écourtées par les anarchistes syndicalistes de la CNT, les membres du gouvernement républicain décidèrent de prendre des mesures.
La situation à Barcelone est alors explosive. Le soir du , des tirs éclatent entre des membres de Estat Català et des anarchistes de la FAI, dont un homme est tué.
3 mai Un corps de deux cents policiers, commandés par le conseiller à l'Ordre public de la Généralité de Catalogne, Eusebio Rodríguez Salas, sur ordre du responsable des Affaires intérieures de la Généralité, Artemi Aiguader, s'est rendu au central téléphonique pour perquisitionner au département de la censure, au deuxième étage du bâtiment, et en prendre le contrôle. Puisque les anarchistes de la CNT en avaient obtenu le contrôle légalement à la suite d'un accord avec la Généralité, cela leur paraissait une provocation. Ils ont ouvert le feu depuis le palier du deuxième étage. Eusebio Rodríguez Salas a appelé des secours par téléphone et fait intervenir la Garde nationale républicaine, accompagnée de deux chefs des Patrouilles de contrôle, Dionisio Eroles, chef anarchiste du commissariat, et José Asens, chef des Patrouilles de contrôle. Dionisio Eroles a réussi à convaincre les anarchistes de cesser le feu.
Au même moment, la place de Catalogne s'est couverte de monde ; le bruit circulait que les anarchistes auraient capturé le chef de la police. Le POUM, les Amis de Durruti, les léninistes-bolchéviques et les Jeunesses anarchistes ont pris position. Après quelques heures, toutes les organisations politiques avaient sorti les armes qu'elles tenaient cachées et ont élevé des barricades dans la ville. Les unités de police occupaient les terrasses de café et les clochers des églises. Lorsque la nuit est tombée, la ville de Barcelone s'est préparée au combat. Le PSUC et la Généralité contrôlaient les secteurs de la ville à l'est des Ramblas, et les anarchistes gardaient en main les quartiers à l'ouest et les faubourgs. Le centre-ville, où se trouvaient les sièges des syndicats et des partis politiques, installés dans des immeubles et des hôtels réquisitionnés, était partagé entre les différentes factions. Au central téléphonique même, les communications n'étaient pas interrompues à la suite d'une trêve entre les belligérants. La police, installée au premier étage, envoyait même des casse-croûtes aux anarchistes qui occupaient les étages supérieursHugh Thomas, La guerre d'Espagne, p. 504..