Le Village indien () est une nouvelle de jeunesse d'Ernest Hemingway, publiée pour la première fois en 1924 dans la revue littéraire Transatlantic Review fondée à Paris par Ford Madox Ford. La nouvelle a été reprise en 1925 à New York par les éditions Boni & Liveright, dans le recueil de nouvelles d'Hemingway intitulé In Our Time.

Le Village indien est la première nouvelle d’Hemingway qui fasse entrer en scène le personnage de Nick Adams, ici un adolescent. Nick accompagne son père, un médecin en vacances au bord d’un lac dans le nord du Michigan, lorsqu'il est appelé en pleine nuit par des Amérindiens venus d’un village forestier (camp). Une des Amérindiennes du village ne parvient pas à accoucher. Le docteur est obligé de pratiquer une césarienne sur place, et des complications surviennent. L'histoire est racontée de son point de vue. Dans Le Village indien, Hemingway met en pratique sa technique du non-dit ("style iceberg") et du contrepoint, et, dès l'âge de 24 ans, fait apparaître les phobies qui hanteront par la suite toute son œuvre : peur de la naissance, peur de la mort, conflit avec le père.

Cette histoire d’initiation forcée attira l'attention lors de sa parution, et les spécialistes d’Hemingway estiment qu'elle est un des repères de son œuvre.

Contexte et historique de la publication thumb| Ernest Hemingway et sa première épouse Hadley Richardson à Chamby (au-dessus de Montreux, Suisse) pendant l'hiver 1922-1923 Après leur mariage (), Hemingway et son épouse Hadley vont vivre à Paris, sur la recommandation de l'écrivain Sherwood Anderson. Hemingway est correspondant du Toronto Star et couvre la Guerre gréco-turque (1919-1922), et les négociations qui entérinent les victoires turques de et se concluent par le Traité de Lausanne (1923). Il assiste aussi à la Conférence de Gênes (10 avril – 19 mai 1922). Cependant Hemingway se rend compte que son travail, s'il lui permêt d'accumuler les expériences, l'empêche de se consacrer à l'écriture; il envisage d'abandonner le journalisme.

Hadley est enceinte, et, en , quelques semaines avant le terme, le jeune couple quitte Paris et retourne à TorontoBaker, Carlos (1972) : Hemingway: The Writer as Artist ( ed.). Princeton: UP. , . John Hadley Nicanor Hemingway (dit Bumby puis Jack) nait à Toronto, le ; Hemingway écrit Le Village indien dans les mois qui suivent sa naissanceMeyers, Jeffrey (1985), Hemingway: A Biography. London: Macmillan. . .

Selon Kenneth Lynn, la fin de la grossesse et l'accouchement de Hadley ont inspiré l'écriture du Village indien; d'ailleurs, dit Lynn, Hadley entra en travail alors que Hemingway était dans le train entre New York et Toronto, et il fut pris de panique à l'idée qu'elle allait souffrir et mourir en couches, sans qu'il puisse même être à ses côtésbeside himself with fear… about the extent of her suffering and swamped by a sense of helplessness at the realization that he would probably arrive too late to be of assistance to her. in Lynn, Kenneth (1987). Hemingway. Cambridge: Harvard UP. . .

La parution du Village indien survient pendant une période faste pour l’écrivain débutantPaul Smith a même appelé 1924 "l'année miraculeuse pour Hemingway" : voir Smith, Paul (1996), "1924: Hemingway's Luggage and the Miraculous Year". In Scott, Donaldson. The Cambridge Companion to Ernest Hemingway. New York: Cambridge UP. : alors que Hemingway est à Toronto, son premier livre, Three Stories and Ten Poems, est publié à Paris en 1923, suivi quelques mois plus tard par le recueil In Our TimeLe premier In Our Time, publié aussi à Paris, par la Three Mountains Press de son ami Bill Bird (le In Our Time sera publié à New York par Boni & Liveright) comprenait 18 vignettes, très courts textes présentés comme des chapitres numérotés en chiffres romains..

Hemingway, Hadley, et leur fils reviennent à Paris en , et s'installent dans un nouvel appartement rue Notre Dame des Champs. Hemingway aide Ford Madox Ford à composer sa nouvelle revue littéraire Transatlantic Review, qui publie des œuvres de modernistes comme Ezra Pound, John Dos Passos, James Joyce, Gertrude Stein, et aussi (dans le numéro d', édité par Hemingway en personneselon l’article de WP en "The Transatlantic Review (1924)" en l'absence de Ford) d'Hemingway lui-même.

Le Village indien parut dans le numéro d’ dans la section Works in Progress de la Transatlantic Review, en compagnie d'un extrait de Finnegans Wake de James JoyceBaker, Carlos. Hemingway: The Writer as Artist ( ed.). Princeton: Princeton UP. ., . Selon Baker, Ford Madox Ford, de retour des États-Unis, ne put s’empêcher d’inclure dans le numéro d’août un commentaire persifleur sur la valeur des textes choisis par Hemingway (avec parmi eux Indian Camp). On peut penser que Hemingway s’est vengé avec usure en écrivant plus tard le neuvième chapitre, consacré à Ford, de Paris est une fête.

La nouvelle est éditée à nouveau à New York en par Boni & Liveright dans le 2nd In Our Time, qui sort à exemplaires.

Le Village indien était à l'origine un manuscrit de 29 pages intitulé One Night Last Summer ("Une nuit l'été dernier"), que Hemingway raccourcit par la suite à 7 pagesTetlow, Wendolyn (1992). Hemingway's In Our Time: Lyrical Dimensions. Cranbury, NJ: Bucknell UP. ..

Le Village indien se retrouve dans le volume The Fifth Column and the First Forty-Nine Stories qui sort en - ainsi que dans 2 recueils de nouvelles parues après la mort d'Hemingway : The Nick Adams Stories (1972) et The Complete Short Stories of Ernest Hemingway : The Finca Vigía Edition (1987).

The Nick Adams Stories (1972), édité par Philip Young, comprend la courte histoire Three Shots ("Trois coups de feu") qui est un fragment du Village indienOliver, Charles M. (1999). Ernest Hemingway A to Z: The Essential Reference to the Life and Work. New York: Checkmark. ..

Résumé de la nouvelle

Sur la rive du lac, une autre barque à rames était tirée au sec. Les deux Indiens attendaient debout.

Nick et son père montèrent à l'avant de la barque. Les Indiens la poussèrent à l'eau, et l'un d'eux monta dedans pour ramer. Oncle George monta à l'avant de la barque venue du camp. Le jeune Indien repoussa la barque du camp à l'eau et monta dedans afin de ramer pour Oncle George.

Les deux barques partirent au large dans le noirC'est seulement au bout de 6 lignes qu'une allusion à l'heure nocturne survient (ce qui augmente la sensation d'irréalité qui se dégage de la scène) - et c'est au bout de 10 lignes que le lecteur sera avisé de la saison : saison froide, avant ou après l'hiver. Et ce n'est qu'à la fin du récit que survient incidemment une référence topographique : la petite ville la plus proche est Saint-Ignace (Michigan). Quant à la date, on peut l'estimer d'après l'âge de Nick et de son père : aux alentours de 1915.. Nick entendait les tolets de l'autre barque loin devant eux dans le brouillard. Les Indiens ramaient à coups rapides et brutaux. Nick se laissa aller en arrière avec le bras de son père autour de lui. Il faisait froid sur l'eau.

L'Indien qui ramait pour eux forçait de son mieux, mais l'autre barque gardait son avance dans le brouillard tout le temps.

Nick demande à son père où ils vont. . , fait Nick.

Une fois la baie traversée, ils trouvèrent l'autre barque tirée sur la plage. Oncle George fumait un cigare dans le noir. Le jeune Indien tira la barque loin sur la plage. Oncle George donna des cigares aux deux Indiens.

Ils marchèrent vers le haut de la plage puis à travers une prairie détrempée de rosée, en suivant le jeune Indien qui portait une lanterne. Ensuite, ils entrèrent dans les bois et suivirent la piste de débardage qui s'enfonçait dans les collines. Il faisait bien plus clair sur la piste de débardage car les grands arbres étaient coupés de chaque côté. Le jeune Indien s'arrêta et éteignit sa lanterne, et ils continuèrent tous à marcher le long de la routeLa description du trajet entre la berge du lac et les collines environnantes se retrouve dans 2 nouvelles d'Hemingway : Ten Indians et Fathers and sons; on y voit Nick jouissant de la douceur du tapis d'aiguilles de (conifères tsuga) sous ses pieds, de la fraîcheur et du parfum de leur ombre, sur un sentier qui le conduit vers la jeune Indienne qui est son initiatrice au sexe. Ici, le chemin mène à de toutes autres perspectives..

Ils arrivèrent à un virage et un chien vint vers eux en aboyant. Devant eux étaient les lumières des baraques préfabriquées où les Indiens qui récoltaient l'écorceIndiens récolteurs d'écorce. Hemingway détaillera cette récolte d'écorce (et ses conséquences) au milieu de sa nouvelle Fathers and sons (1932) : au début du les Indiens Ojibway abattent les hemlocks (grands conifères du genre tsuga) et arrachent leur écorce pour la porter en hiver à la tannerie de Boyne City, laissant les énormes arbres pourrir à terre. Une attitude calquée sur celle des Blancs qui un demi-siècle plus tôt massacraient les bisons pour n'en garder que la bosse et la peau. C'est dans la péninsule où se situe l'action, près de Petoskey (Michigan) qu'avaient lieu les plus fameux massacres de ramiers (tourte voyageuse), dont l'espèce a disparu au début du . vivaient. D'autres chiens encore se ruaient vers eux. Les deux Indiens les renvoyèrent vers les baraques. Dans la baraque la plus proche de la route il y avait de la lumière à la fenêtre. Une vieille femme se tenait sur le seuil et tenait une lampe.

À l'intérieur, sur une couchette de bois, était étendue une jeune femme indienne. Elle essayait d'accoucher depuis deux jours. Toutes les vieilles femmes du camp l'avaient aidée. Les hommes étaient partis sur la route pour s'asseoir dans l'obscurité et fumer loin du bruit qu'elle faisait. Elle hurla juste au moment où Nick et les deux Indiens entraient dans la baraque derrière le père de Nick et Oncle George. Elle était étendue sur la couchette inférieure, très grosse sous une couverture. Elle avait la tête tournée sur le côté. Son mari était dans la couchette supérieure. Il s'était coupé le pied très gravement avec une hache trois jours plus tôt. Il fumait la pipe. La chambre sentait très mauvaisNoter le contraste entre la marche de nuit dans la forêt et l'intérieur enfumé et puant de la cabane préfabriquée, un environnement qui met en évidence la déchéance des Amérindiens. Hemingway mentionne à plusieurs reprises son hyper-sensibilité olfactive : dans Paris est une fête ( chapitre), le remugle du café de la Contrescarpe le chasse vers les établissements plus huppés de la rive gauche - dans la nouvelle Fathers and sons (1932) Nick Adams, à 38 ans, raconte comment vingt-cinq ans plus tôt on l'a obligé à porter les sous-vêtements de son père, qui selon lui sentaient mauvais même après lavage, et comment le conflit l'a presque conduit au parricide - et dans Pour qui sonne le glas, Robert Jordan analyse dans la grotte des partisans les odeurs (et les saveurs) fortes et nouvelles qu'il rencontre..

Le père de Nick ordonne de faire chauffer de l'eau, met à bouillir des instruments qu'il a apportés roulés dans un mouchoir, et commence à se laver les mains dans la cuisine à côté de la chambre, longuement et soigneusement, tout en donnant des explications à Nick : , dit-il. dit Nick. , dit NickNoter l'attitude doctorale du père, qui a été aussi protecteur pendant la traversée en barque : il avait le bras autour des épaules de l'adolescent. La maladresse du père de Nick lorsqu'il essaie d'initier son fils aux mystères de la vie est évidente aussi dans la nouvelle Fathers and sons, et c'est un des grands reproches qui lui sont adressés a posteriori par le héros devenu adulte. Dans Pour qui sonne le glas, c'est sur le suicide de son père que Robert Jordan revient d'une façon obsessionnelle, et il l'accuse de lâcheté..

Juste à ce moment, la femme hurla.

demanda Nick. Le mari dans la couchette supérieure se retourna contre le mur.

Quand le père de Nick estime que ses mains sont propres, il revient dans la chambre et se met au travail.