Le nationalisme méthodologique est un biais cognitif en sciences sociales qui consiste à considérer de manière injustifiée l’État-nation comme central dans une analyse de la société. Le nationalisme méthodologique donne une importance disproportionnée, selon les cas, à l'Etat, ou au groupe national, ou au territoire national. Les causes du nationalisme méthodologique sont liées au contexte dans lequel la sociologie est apparue, à la fin du , au moment de la formation des États-nations .
Formes du nationalisme méthodologique Le nationalisme méthodologique prend plusieurs formes : le stato-centrisme (biais qui accorde un rôle central à l’État), le groupisme (biais qui considère les groupes comme homogènes et nettement différents les uns des autres), le territorialisme (biais qui découpe le monde en espaces supposés homogènes délimités par des lignes nettes).
Le stato-centrisme est défini par la chercheuse en science politique Speranta Dumitru comme « l’inclination à accorder une prééminence injustifiée à l’État-nation ». Cette primauté dans l'analyse occulte la diversité des modes d'organisation politique existants ou possibles. Les sciences sociales sont souvent statocentristes.
Le groupisme est défini par le sociologue Rogers Brubaker (2002) comme . Des populations sont ainsi présentées comme des « groupes nationaux », des « groupes raciaux », des « groupes ethniques » ; les traits communs entre leurs membres sont exagérément soulignés. Les sciences sociales ont tendance à adopter une perspective groupiste.
Le territorialisme est un biais défini par John Agnew dans une étude intitulée « Le piège territorial. Les présupposés géographiques de la théorie des relations internationales »John Agnew, « Le piège territorial. Les présupposés géographiques de la théorie des relations internationales », Raisons politiques, 2014, 54 (2):23-51. Il consiste à catégoriser toutes les pratiques sociales en fonction de territoires dans lesquels elles sont supposées prendre place ; les sciences sociales ont ainsi contribué à forger les catégories de « littérature japonaise », de « ski français » (le territoire étant alors national), ou de « cuisine asiatique », de « chanson africaine » (le territoire est alors régional).
Les sciences sociales ont tendance à adopter la même perspective que celle de l'État, à .
Causes du nationalisme méthodologique Les études qui mettent en cause un nationalisme méthodologique dans les sciences sociales en attribuent la cause au contexte dans lequel s'est élaborée la sociologie , à la fin du , à une époque contemporaine de l'apparition des États-nations. Les chiffres utilisés par les sociologues proviennent des services de l'État. Les études tendent à sélectionner des sujets portant sur des territoires nationaux parce que les statistiques produites par les différents États ne sont pas toujours comparables (elles sont fondées sur des catégories différentes selon chaque État).
Critique du paradigme de la réduction d'une société à l'espace de l'État-nation Cette conception implicite de la société entretenue au sein des sciences sociales est critiquée par la théorie sociale depuis les années 1970 D. Chernillo, « Social Theory’s Methodological Nationalism », in European Journal of Social Theory 9(1): 2006, 5-22, notamment par les spécialistes de la mondialisation, comme l'anthropologue Arjun Appadurai.
La sociologie est née comme discipline au , à l'époque de l'affirmation de l'État-nation. C'est pourquoi la société nationale apparaissait alors comme la référence conceptuelle la plus pertinente pour penser les liens sociaux. Cependant, le processus de mondialisation augmente et multiplie les liens sociaux hors du territoire national. Étant donné que c'est le lien social qui fait la société, l'adéquation du concept de société à l'échelle de l'État-nation est de moins en moins pertinente.
France En France, cette problématique a été explorée par le sociologue François Dubet dans Le Travail des sociétésF. Dubet, « Le Travail de sociétés », Paris, Seuil, 2010., par le géographe Jacques LévyJ Lévy, « Mondialiser les sciences sociales ? », in Sciences Humaines , 2007.J. Lévy, « Mondialisation et sciences sociales, un enjeu épistémologique », in Wieviorka, M. Les Sciences sociales en mutation, Éditions Sciences Humaines, 2007, ainsi que par la politiste Speranta Dumitru
Québec (Canada) Selon les juristes québécois Frédéric Bérard et Jean Leclair, le nationalisme méthodologique au Québec correspondrait à une vision de la nation excessivement attachée aux frontières du Québec, à telle enseigne que les intérêts des minorités francophones hors Québec sont vus comme étant diamétralement opposés à ceux du Québec. Cette idéologie nationaliste aurait tendance à construire des mythes autour de la Charte canadienne des droits et libertés et à pourfendre le contrôle de la constitutionnalité des lois provinciales par les juges québécois nommés par le gouvernement canadienJean Leclair, « Penser le Canada dans un monde désenchanté : réflexions sur le fédéralisme, le nationalisme et la différence autochtone » Revue du Centre d'études constitutionnelles, , , 2016 .
Alternatives au nationalisme méthodologique Les principales réflexions pour tenter de dépasser le nationalisme méthodologique sont issues des travaux d'Ulrich Beck sur le cosmopolitismeU. Beck, « La condition cosmopolite et le piège du nationalisme méthodologique », in Wieviorka, M. Les Sciences sociales en mutation, Éditions Sciences Humaines, 2007.. Ulrich Beck affirme que la nation n'est qu'une des dimensions de l'identité collective, qui n'est pas plus pertinente que d'autres pour aborder la question des différences et des groupes sociaux au sein de l'humanité.
Le travail de Peter Singer sur la famine a été donné en exemple pour aller vers une justice sans nationalisme méthodologique, qui envisage toutes les possibilités de combattre les inégalités dans le monde, et non pas seulement les possibilités qui requièrent l'action de l'État. Peter Singer écrit : Peter Singer, Famine, Affluence, and Morality, Philosophy & Public Affairs'':229-243. ; ainsi chacun est responsable du combat contre l'injustice, non pas seulement l'État, mais aussi les individus, les associations
John Urry a également dédié l'ouvrage à la recherche d'alternatives au paradigme de la société nationale en sociologie. Il propose que la sociologie mette en avant les concepts de mobilités, réseaux et flux comme paradigmes du lien social dans le monde globalisé.
Les travaux de Saskia Sassen sur les villes globales échappent au nationalisme méthodologique en adoptant la perspective du transnationalisme.
La théorie des réseaux offre également des outils méthodologiques et conceptuels permettant de dépasser le nationalisme méthodologique.
Notes et références
Catégorie:Nationalisme Catégorie:Biais cognitif Catégorie:Sciences humaines et sociales