vignette|Des soldats allemands de la Division Hermann Göring posant devant le Palazzo Venezia à Rome le avec la toile Carlo III di Borbone che visita il papa Benedetto XIV nella coffee-house del Quirinale a Roma de Giovanni Paolo Pannini (musée de Capodimonte, inventaire Q 205) dérobée à la bibliothèque du musée national de Naples avant l'arrivée des forces alliées dans la ville.

La spoliation d'œuvres d’art par le régime nazi, désignée en allemand par le terme Raubkunst, est la dépossession massive et planifiée d'œuvres d'art par des agents du parti nazi sous le Troisième Reich, en Allemagne et à travers l'Europe de 1933 à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Histoire

Des services nazis de confiscation sont spécialement institués, telles les agences Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg. Ils entreprennent, à partir de ces listes, le pillage et la confiscation de collections publiques et privées dans tous les pays qu'ils occupent. Cette spoliation des Juifs commence en Allemagne dès 1933. À partir de 1942, en France, en Belgique et aux Pays-Bas, de petites équipes de la Dienststelle Westen (le « service Ouest ») vident tous les logements où vivaient des Juifs, enfuis ou déportés. Au total, ce sont dont à Paris, qui sont ainsi vidés par la . Les objets sans valeur sont brûlés, leurs livres servent à alimenter la bibliothèque de l'École supérieure du NSDAP.

Les organes de spoliation nazis font acheminer les objets qu’ils ont spoliés vers des dépôts bien organisés le plus discrètement possible pour éviter d’attirer l’attention sur les biens de valeur. Une fois au dépôt, les responsables dressent des listes des biens, qu’ils classent selon le type de bien et selon les propriétaires. Les plus grandes collections se voient affubler d’une abréviation (par exemple, KRA désigne la collection de la famille Kraemer et une caisse étampée d'un R contient des pièces de la collection de la famille Rothschild) et des photos des biens précieux sont prises pour créer des catalogues.

Organisée par le théoricien nazi Alfred Rosenberg, cette spoliation concerne les Juifs (la première collection visée en France est celle des Rothschild) mais aussi des musées et des collections privées dans tous les pays occupés. Les nazis justifient ce pillage par le Kunstschutz, principe de préservation du patrimoine artistique qui va de pair avec un projet de musée allemand gigantesque, le Führermuseum. Adolf Hitler souhaite le faire construire à Linz, ville qu'il considère comme la capitale de l'empire. En fin de compte, ce projet ne verra pas le jour.

Certains États ou particuliers prennent des mesures pour évacuer leurs chefs-d'œuvre avant l'invasion des forces de l'Axe, tel le musée du Louvre, dont les collections sont en partie transférées au château de Valençay. Les nazis utilisent le musée du Jeu de Paume comme dépôt central avant d'orienter les œuvres vers différentes destinations en Allemagne.. Une grande partie de ce butin est transférée à la fin de la guerre dans trois mines près de Salzbourg, la plus connue étant la mine de sel d'Altaussee avec plus de . Par exemple, c'est dans cette mine qu'a été retrouvé par les Alliés la Madone de Michel-Ange qui avait été enlevée à Bruges en Belgique en 1944.

Rose Valland, attachée de conservation du musée du Jeu de Paume, dresse un inventaire précis des œuvres qui transitent par le musée et essaye de connaître leurs destinations (en tête de liste, Hitler et son Führermuseum, ainsi que la collection personnelle d'Hermann Göring, ce dernier se déplaçant en train spécial dont le dernier wagon servait uniquement à entreposer les œuvres d'art), le nom des responsables des transferts, ainsi que le numéro des convois et des transporteurs. Une fois l’Allemagne nazie vaincue, les carnets de Rose Valland ont facilité la recherche des biens spoliés ; les informations qu’ils contenaient ont aussi contribué à prouver la culpabilité de certains des responsables des spoliations..

Le conservateur de musée George L. Stout persuade le commandement militaire allié de créer le Monuments, Fine Arts, and Archives program, organisme américain qui est fondé en 1943. Ses membres, les , hommes ayant une formation de conservateur, d'historien de l'art, d'architecte ou d'archiviste, sont initialement chargés de préserver des combats, les églises, les musées et autres monuments nationaux au cours de la progression des Alliés puis, à la fin de la guerre, de retrouver les biens pillés par les nazis et de les expertiser.

Le , l'armée américaine crée l'Unité d'investigation des œuvres d'art spoliées (ALIU - Art Looting Investigation Unit) au sein de l'OSS pour recueillir des informations sur le pillage, la confiscation et le transfert d'objets culturels par l'Allemagne nazie, ses alliés et les autres personnes et organisations impliquées. L'ALIU a compilé des informations sur les personnes soupçonnées d'avoir participé au pillage artistique dans plusieurs pays européens. Ces rapports officiels, très importants pour la recherche des œuvres spoliées, sont désormais publics.

La destruction totale de l'art polonais est estimée par le gouverneur Hans Frank qui devait faire des comptes avec Himmler, à de dollars, ou 43 % de l'héritage culturel polonais..

La chute de Berlin se traduit par le pillage systématique de l'Allemagne occupée et des anciens territoires de l'Est de l'Allemagne par les Soviétiques en guise d'indemnité de guerre, ces derniers ayant été eux-mêmes victimes de nombreux vols nazis (exemple emblématique : chambre d'ambre).

En 1945, le capitaine Walter Farmer. considéra que 20 % de l'art en Europe fut pillé par les nazis et que ne furent pas retournées à leur propriétaireThe National Archives of the United States, Documenting Nazi Plunder of European Art, Greg Bradsher, November 1997. La recension du nombre d'œuvres d'art spolié est difficile et varie selon les sources entre et .

Les nombreuses destructions de patrimoine au cours de ce conflit sont à l'origine de la Convention pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé en 1954.

Politiques d'indemnisation et de restitution

Dès la fin de la guerre se pose le problème de la restitution des œuvres d'art spoliées par l'administration du Troisième Reich, qui s'inscrit dans les politiques de réparation. Une au Congrès juif mondial est instituée à cet effet en 1947 tandis que la Jewish Claims Conference voit le jour en 1951. En Allemagne, cette question prend une ampleur particulière dans le cadre de la politique allemande de réparation des crimes du régime national-socialiste (Wiedergutmachung). Les procédures d'indemnisation y sont prévues par la loi fédérale entrée en vigueur le .

En France, dès la Libération, les autorités françaises élaborent des textes affirmant la nullité des actes de spoliation intervenus pendant la période d'occupation puis organisent les modalités pratiques de réparations et de restitutions. Un organisme est créé à cet effet : la Commission de récupération artistique (CRA), instituée le . Dotée de deux services spécialisés, l’un pour les œuvres d’art et objets précieux, l’autre pour les livres et les archives, la CRA est chargée, d'une part de recevoir les doléances des familles spoliées et, d'autre part, de diligenter des missions en Allemagne pour tenter de récupérer les biens. Au sein du ministère des Affaires étrangères, elle dépend de l'Office des biens et intérêts privés (OBIP) fondé en 1919 et dont l'objet est de sauvegarder les biens des ressortissants français. Par l’ordonnance du , la CRA est chargée de « recenser et restituer l’ensemble des biens spoliés en France par les occupants et transportés hors du territoire national ».Au total : sont notamment identifiés et restitués via la CRA ; dont les propriétaires ne sont pas identifiés sont vendues aux enchères par le Service des domaines ; les pièces de plus grande valeur, soit , sont, non pas vendues, mais inscrites sur des listes dites « MNR » (Musées nationaux récupération)Le sigle MNR (Musées nationaux récupération) renvoie au catalogue général des œuvres d'art spoliées par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale, lesquelles œuvres ont été retrouvées en Allemagne par les Alliés, renvoyées en France mais n'ont pu être restituées à leurs propriétaires d'origineCatalogue MNR Rose Valland - Musées Nationaux Récupération , sur le site culture.gouv.fr, consulté le 26 janvier 2014Restitution d’œuvres spoliées par les nazis : « la France doit mieux faire »,sur le site europe1.fr, consulté le 26 janvier 2014Qu'est-ce qu'un MNR ? ,sur le site musees.angers.fr, consulté le 26 janvier 2014Munich - 1500 toiles saisies par les nazis découvertes ,sur le site europe1.fr, consulté le 27 janvier 2014 et, dans l'attente d'être réclamées, réparties dans les musées de France. Sur le plan juridique, défini par le décret du , ses œuvres n'appartiennent pas à l’État qui n'en est que détenteur provisoire.

Les raisons pour lesquelles ces œuvres sont restées orphelines sont complexes. Il faut tenir compte des propriétaires et de leurs familles morts en déportation, de l'ampleur du pillage, de la dispersion des biens spoliés (dans des fondations, musées, bibliothèques ou collections), du manque d'archives pour cause de destruction, des droits régissant les restitutions qui diffèrent selon les pays et enfin et surtout, des efforts d'identification après-guerre qui ont été jugés après coup insuffisants.

Le problème de la restitution des biens spoliés se repose à partir des années 1970 et de façon plus sensible encore dans les années 1990 au moment de la réunification allemande. Dans un premier temps, sont publiés des travaux de recherches universitaires qui mettent en lumière certaines aberrations voire une forme de laxisme. Dans un deuxième temps, différentes commissions nationales et internationales de restitution et d’indemnisation, telle la Commission Bergier en Suisse ou la Commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations intervenues du fait des législations antisémites en vigueur pendant l'Occupation en France, sont mises en place et des dispositions sont prises pour mener des qui se révèlent parfois complexes comme le montre l'affaire en 2012 du Trésor artistique de Munich.

Les médias se passionnent pour ces questions de restitution et de « trésor et de butin cachés » pendant des décenniesCorinne Bouchoux, « La spoliation des œuvres d’art et leur récupération après 1945 », émission La Marche de l'Histoire sur France Inter, 19 novembre 2013, l'évolution du marché de l'art est d’ailleurs révélatrice à cet égard : en 1991, est mise sur pied la base de données Art Loss Register qui, en principe, permet d'éviter la revente d’œuvres dont l'origine est douteuse, et, en l’occurrence, issues d'une spoliation.

En , l'Unesco adopte une résolution prenant acte d'un projet de déclaration relatif aux objets culturels déplacés en relation avec la Seconde Guerre mondialeprojet de déclaration relatif aux objets culturels déplacés en relation avec la Seconde Guerre mondiale, conférence générale de l'ONU, , 2009.

En 2011 est ouvert un portail Internet, géré par les archives nationales américaines, qui permet d'accéder aux archives nationales de plusieurs pays européens relatifs aux biens culturels spoliés par l’administration nazie.. La France se dote en 2019, auprès du ministère de la Culture, d'une mission (M2RS) de recherche et de restitution des biens culturels spoliés chargée de retracer les spoliations et la provenance des oeuvres ayant pu être spoliées entre 1933 et 1945.

Recherche des collections vignette|En aval du pont de Moret - Le Matin, 1891, Alfred Sisley, perte signalée comme bien culturel confisqué à la suite des persécutions nazies.