Le Petit Albert est un grimoire dit « de magie », peut-être inspiré par les écrits de saint Albert le Grand et qui est, selon l'avis des historiens, une forgerie du .

Il est imprimé en France pour la première fois en 1668 à Bellegrade (qui est de toute évidence une localisation fantaisiste), puis réédité de façon continue, avec de nombreuses variantes ou adaptations. Apporté jusqu'au plus petit hameau dans les sacoches des colporteurs, il représente un succès d'édition phénoménal, malgré sa réputation sulfureuse ou grâce à elle. Il est associé à un ouvrage jumeau, le Grand Albert, et souvent à un almanach qui rend au moins, au paysan, les services d'un calendrier. C'est une œuvre composite, voire hétérogène, et peut-être un bric-à-brac, rassemblant des textes de valeur inégale écrits par (ou attribués à) différents auteurs ; la plupart de ces auteurs sont anonymes, mais certains sont estimables comme Albert le Grand ou Paracelse. Son texte relativement ancien (même si l'attribution à Albert le Grand est douteuse) en fait un document ethnologique de premier ordre.

Le Grand Albert et le Petit Albert Sous l'égide d'Albert le Grand

Le Petit Albert est en général mentionné en même temps que le Grand Albert, un autre grimoire. Le Petit Albert n'est cependant ni un résumé ni une version abrégée du Grand Albert ; c'est un texte distinct, comme on peut le voir en comparant les deux ouvrages que Claude Seignolle a présentés l'un et l'autre dans Les Évangiles du Diable (Collection Bouquins).

L'auteur de ces deux ouvrages est en théorie (mais en théorie seulement) Albert le Grand, né vers 1193, théologien, professeur d'université, en particulier à la Sorbonne ; Albert le Grand a été canonisé. Il a laissé son nom à la place Maubert (étymologiquement : place du Maître Albert) à Paris.

Les écrits du Maître Albert ne sont évidemment pas imprimés à son époque. Ils le sont pour la première fois en France en 1651 par Beringos à Lyon, ce qui représente un écart de plus de 400 ans entre la date estimée de la rédaction et celle de l'impression, plage de temps qui ouvre de nombreuses possibilités d'évolution du texte et qui rendent l'attribution douteuse.

C'est en 1668 que parait, toujours chez Beringos, « Les secrets merveilleux de la magie naturelle du petit Albert tirés de l'ouvrage latin intitulé Alberti Parvi Lucii Libellus de mirabilibus naturae arcanis... enrichi de figures mystérieuses, d'astrologie, physionomie... ».

Le Grand et le Petit Albert se réclament d'Albert le Grand. Cette revendication n'est pas à prendre au pied de la lettre. Pour s'en tenir au Petit Albert, objet de cet article, il ne manque pas, au fil des pages, de références à des auteurs postérieurs à Albert le Grand, comme Paracelse ou Gianbattista Della Porta, ni de mentions d'événements non survenus ou d'objets inconnus à l'époque de Maître Albert. En se plaçant sous l'égide d'Albert le Grand, ces ouvrages cherchent une reconnaissance et une légitimité. Cette façon de se réclamer d'un grand auteur en lui attribuant ses propres écrits a été courante autrefois ; elle se veut respectueuse et tient de l'hommage ; elle n'est pas assimilable à une falsification moderne. D'ailleurs, le texte de l'ouvrage ne fait aucun effort pour tromper, et les références à des auteurs ou à des événements postérieurs à Albert le Grand y figurent sans travestissement. Dans l'édition utilisée par Seignolle, l'ouvrage comporte des recettes supplémentaires par rapport aux éditions antérieures. Ces ajouts sont regroupés en fin d'ouvrage et signalés comme tels dans l'« Avertissement qu'il faut lire » qui ouvre le livre.

À partir de 1850, le Grand et le Petit Albert sont publiés ensemble sous le titre global : La grande et véritable science cabalistique contenant : 1) 'Le Grand Albert, ses secrets merveilleux', 2) 'Les secrets mystiques de la magie naturelle du Petit Albert', 3) 'Le Dragon Rouge'''.

Réactions de l'Église

La réaction de l'Église catholique au XIX et au début du XX est extrêmement négative, les deux « Albert » étant assimilés à de la magie noire. On les lit donc en cachette, on les cache sous une poutre au grenier, on se demande lequel des voisins pourrait en posséder un exemplaire.

Comme on est quand même bon chrétien, on tente de faire bénir le livre par surprise : on le cache sous la nappe de l'autel, dans ce but. Les prêtres le savent ; ils inspectent les cachettes possibles avant la messe et font disparaître l'Albert s'ils en trouvent un. Les légendes fleurissent. On dit que le diable cherche à reprendre ses livres, on prétend aussi qu'il est dangereux de détruire soi-même un Albert, et qu'il faut le confier au prêtre à cet effet.

L'attitude de l'Église après la Révolution contraste avec le fait que l'ouvrage a eu une longue vie éditoriale nullement clandestine (éditions successives à Lyon) sous l'Ancien régime, et même avant le Siècle des Lumières, alors que l'Église avait toute latitude pour le faire interdire.

Le livre est censuré indirectement de 1793 à 1815 quand la littérature de colportage est interdite, mais l'Église n'y est évidemment pour rien.

D'autre part, la réputation sulfureuse propre à l'ouvrage à partir du vient en partie des colporteurs qui avaient probablement vu le potentiel publicitaire de l'interdit. Si tel est le cas, cette stratégie commerciale est un succès (voir section suivante).

Un phénomène éditorial

Les deux Alberts, vendus par colportage, indissociables de l'Almanach (un autre grand succès de l'édition populaire) ont fait la fortune de leurs éditeurs, puisque, d'après Claude Seignolle, il s'en est vendu par an rien qu'en Ardenne Belge. C'est dire que chacun en possède un, même si chacun feint de s'indigner de l'existence de ces livres.

Le profil du lecteur n'est pas celui du sorcier, mais celui de l'individu lambda, qui à l'époque était cultivateur, et qui était même en général profondément chrétien, la France n'étant pas encore déchristianisée.

Ce succès est d'autant plus remarquable que ces livres ne sont d'aucune utilité pour le paysan, car les formules sont peu praticables. Même les recettes de cuisine (différentes compositions de vin épicé) nécessitent de nombreux ingrédients coûteux, difficiles à identifier et généralement absents de nos villages.

Cependant, l'almanach qui accompagnait le livre rendait au moins les services d'un calendrier, fournissait un peu de lecture, faisait rêver.

Contenu matériel du livre

Certaines des méthodes indiquées sont plutôt des recettes visant des buts extrêmement pratiques, du moins dans l'intention affichée car, à les lire de près, elles nécessitent souvent des ingrédients rares, coûteux, ou difficiles à identifier. Quelques-uns des buts recherchés :

Magie sexuelle (rendre une personne plus disposée ou au contraire moins) Moyens d'améliorer l'efficacité agricole (exemple : empêcher les oiseaux de manger les semailles) Moyens d'éviter différentes « incommodités » (en provenance des chiens, des loups…) Recettes de cuisine (principalement des vins « herbés ») Autres recettes de vie pratique (recette de savon par exemple) Moyens pour les personnes et les chevaux d'avancer vite et sans fatigue Fabrication d'une main de gloire (chandelle faite à partir d'un bras humain arraché à un pendu, utilisée par les cambrioleurs pour terrifier les habitants de la maison s'ils sont surpris).

Les personnes à qui les procédés sont destinés occupent tout l'éventail social. La main de gloire est un instrument apprécié des cambrioleurs. Les recettes de savon et l'eau de toilette, qui incluent de nombreux ingrédients coûteux venus du monde entier, sont probablement celles des apothicaires des dames de la Cour.

D'autres parties du livre représentent l'exposé de théories alchimiques ou cabalistiques dont l'origine est attribuée principalement à Paracelse (Albert le Grand paraissant ici quelque peu oublié), par exemple :

Pour faire des talismans de Paracelse pour tous les jours de la semaine Manière cabalistique de fixer le mercure qui doit servir aux talismans Pour faire d'autres talismans selon la méthode des cabalistes Des peuples qui habitent les quatre Éléments, sous les noms des salamandres, des gnomes, des sylphes et des nymphes Pour faire des parfums des sept planètes pour chaque jour de la semaine, pour les opérations cabalistiques Pour la découverte des trésors, et la manière de les sortir des endroits où ils sont cachés, Chandelle mystérieuse pour la découverte des trésors Tromperies des mandragores sophistiquées et artificielles Autre tromperie par la tête de saint Jean. Subtilités naturelles qui ont quelque chose qui donne de l'admiration

Position morale de l'ouvrage

Le livre ne contient aucune invocation du diable, ni aucun projet affiché de nuire gravement à son prochain. Les recettes de cuisine et de vie pratique en général occupent la plus grande partie des pages.

Toutefois, si l'on veut creuser la question, on remarquera qu'il vise la puissance, et que .

La même recette pour « nouer l'aiguillette » servira à l'une à obtenir une tranquillité temporaire, à l'autre à « castrer méchamment ». (l'ouvrage porte parfois de telles allusions)

De même, à les supposer réalisables, les « moyens de contrefaire les véritables perles d'Orient », ou ceux de « contrefaire du musc qui sera jugé aussi exquis que le naturel oriental », ou ceux « pour augmenter le poivre pilé de la moitié », pourront servir soit à tromper le client soit à lui offrir un produit de même qualité et de moindre prix.

Les recettes étant diverses, d'origines et d'utilité variées, il faudrait plutôt rechercher des morales au pluriel, autant que de recettes.

Une des plus clairement critiquables est celle concernant la main de gloire dont se servent les scélérats voleurs, pour entrer dans les maisons de nuit sans empêchement.

Moins macabre mais pas plus sympathique, celle « pour faire porter un fusil à l'extraordinaire » ; pour autant, ce n'est pas l'auteur du Petit Albert qui a inventé la guerre.

Certains chapitres (sur la supercherie de la fausse mandragore ou sur la supercherie de la tête de saint Jean, qui parle grâce à un système caché de porte-voix) peuvent néanmoins être considérés comme un début d'éveil à l'esprit critique, que relayera l'abbé Laurent Bordelon dans L’histoire des imaginations extravagantes de Monsieur Oufle (1710), un roman critiquant les méfaits des livres de magie et qui sera très populaire au .

En résumé : le positionnement moral global de l'Albert n'est remarquable ni en bien ni en mal, à supposer qu'il soit légitime de parler de positionnement global pour un livre dont le processus d'établissement du texte se compte en siècles et qui par ailleurs enfile comme des perles sur un fil des recettes d'origines diverses.

En revanche, on sera plus critique sur sa large diffusion au , époque où la science n'était plus balbutiante et où les « merveilleux secrets » révélés par l'ouvrage n'avaient plus d'intérêt autre qu'historique.

Intérêt ethnologique Ethnologie des peurs

Même si le Petit Albert n'avait d'intérêt qu'ethnologique, il mériterait déjà la lecture par son ancienneté, et par la façon dont il nous mène en profondeur dans les mentalités anciennes.