La Jeune Fille à la perle (en ) est une peinture à l'huile sur toile réalisée par le peintre néerlandais Johannes Vermeer vers 1665. Ce tableau de moyenne dimension est un portrait en buste d'une jeune femme anonyme portant une perle à l'oreille ainsi qu'un turban sur la tête. Pour sa composition et son sujet proches de l'œuvre de Léonard de Vinci, on la surnomme aussi la « Joconde du Nord ».

Si le tableau révèle une influence certaine de l'art du portrait italien, il appartient surtout au genre pictural des tronies, études de caractères typiques de l'art des Provinces-Unies du milieu du . La Jeune Fille à la perle est à ce titre représentatif de l'âge d'or de la peinture néerlandaise, période d'une richesse exceptionnelle dans la création picturale européenne.

De nos jours, le tableau, le plus populaire de Vermeer, est tenu pour un des chefs-d'œuvre du peintre en raison de sa composition et de l'atmosphère qu'il dégage. Cette reconnaissance est pourtant relativement récente puisque la toile a été oubliée plus de deux cents ans, jusqu'à ce que le collectionneur d'art Arnoldus Andries des Tombe la redécouvre, et la lègue en 1903 au musée du Mauritshuis, à La Haye aux Pays-Bas. Depuis cette date, le tableau y est toujours conservé et exposé. En 1994, il bénéficie d'une restauration qui permet de mieux en apprécier la qualité mais aussi de comprendre plus précisément la technique employée par Vermeer.

Description L'œuvre est réalisée sur toile et utilise comme médium de la peinture à l'huile ; pratiquement carrée (), elle est de taille moyenne.. Elle est présentée dans un cadre de bois marron clair sculpté de motifs floraux, large d'une dizaine de centimètres.

Elle représente une adolescente . (ou une très jeune adulte) en buste, sur un arrière-plan d'un noir uniforme. Les épaules tournées vers la gauche du cadre, elle est montrée de trois quarts dos. Sa tête effectue une rotation vers la gauche, ce qui découvre son visage de trois quarts face. Elle fixe le spectateur de ses yeux en coin, et semble s'adresser à lui de sa bouche entrouverte, aux lèvres rouges et pulpeuses..

Sa tête est couverte d'un turban bleu outremer, surmonté d'un tissu jaune qui lui pend dans le dos. C'est en référence à cet attribut exotique que l'œuvre a d'abord été désignée comme La Jeune Fille au turban .. Par ailleurs, elle porte au lobe de l'oreille gauche (la seule visible dans cette pose) une perle qui donne à la toile son nom officiel actuel — même si la nature exacte du pendant d'oreille est encore discutée .. La jeune femme est vêtue de ce qui semble être une veste, rehaussée d'un col blanc, au tissu lourd offrant peu de plis d'une couleur ocre foncé, voire marron.

Une lumière franche, provenant du bord gauche du tableau, éclaire le modèle pratiquement de face. Elle produit un jeu d'ombres variées sur son dos et l'arrière de sa tête, dans la moitié droite de l'œuvre. C'est dans cette partie ombrée que se détache le scintillement des reflets du pendant d'oreille.

Historique de l'œuvre Signature, datation et titre vignette|gauche|alt=Le détail représente un homme souriant et coiffé d'un béret.|Autoportrait présumé de Vermeer dans un détail de L'Entremetteuse (1656).

Le tableau est signé 80px|link=|Signature d'artiste de Johannes Vermeer|alt=Signature d'artiste de Johannes Vermeer ; les lettres I, V et M, à gauche, sont ligaturées (la lettre J s'écrivant encore parfois I au ). La signature est peinte dans des tons proches de ceux du fond de l'arrière-plan sur lequel elle apparaît, ce qui fait qu'elle est très peu visible sur la toile, et pratiquement jamais sur les reproductions de l'œuvre () ..

Le tableau ne porte pas de mention de date, mais les chercheurs estiment qu'il a été peint aux alentours de 1665 : selon l'historien de l'art John Mickaël Montias () ., selon son confrère Walter Liedtke () ., selon le conservateur du département d'Art européen du nord de la de Washington, Arthur Wheelock., ou, plus simplement, selon le site du .

Il semble que l'œuvre n'ait pas reçu de titre spécifique à sa création, et ait d'abord été désignée par sa seule appellation générique de « tronie ». À sa redécouverte par le collectionneur d'art Arnoldus Andries des Tombe, elle est d'abord sobrement nomméeUne partie des informations qui suivent proviennent des recherches effectuées par , . Page consultée le 5 juillet 2015. . comme « Jeune Fille » (par exemple en 1908) ou « Tête de jeune fille » (« Head of a Girl » en 1952). Ce n'est qu'à partir de la seconde moitié du qu'elle est désignée en référence à l'attribut du turban (« Jeune Fille au turban » en 1952 et 1974, chez deux auteurs différents). Enfin, à partir du milieu des années 1970, apparaît le titre de La Jeune Fille à la perle qui s'impose progressivement, notamment après le succès du roman de Tracy Chevalier, traduit en français en 2000. En 1995, le lui-même avait entériné cette appellation, désormais généralisée () ..

En raison de sa composition et de son sujet proches de l'œuvre de Léonard de Vinci, le tableau est également surnommé la « Joconde du Nord » ou « Joconde hollandaise », expression du critique d'art Théophile Thoré-Burger..

Commanditaire et propriétaires successifs

Il est difficile de savoir pour qui cette œuvre a été réalisée (« Provenance »). Deux clients et protecteurs principaux de Vermeer ont été identifiés : le boulanger Hendrick van Buyten . et Pieter van Ruijven, un riche percepteur travaillant pour la ville de Delft, dont les liens avec le peintre ont vraisemblablement dépassé le simple rapport de clientèle pour une amitié plus profonde () in .. La Jeune Fille à la perle semble avoir d'abord été acquise par ce dernier ..

Le tableau pourrait en effet correspondre à l'une des trois tronies vendues aux enchères à Amsterdam le , à l'occasion de la succession de l'imprimeur delftois Jacob Dissius, le gendre de Pieter van Ruijven« Provenance des tableaux de Vermeer », , in .. Les , 39 et 40 du catalogue de cette vente, qui ne comporte pas moins de vingt-et-une œuvres de VermeerJohn Michael Montias, « La vente de 1696 » in ., sont respectivement désignés comme tels : « Tronie en habits anciens, d'un art consommé » (vendu ), « Un autre de Vermeer » ), « Pendant du même » (vendu pour la même somme), reproduit dans les « Documents » de , et en ligne sur essentialvermeer.com.

À partir de là, on en a déduit que le tableau avait pu être acheté à Vermeer ou à sa femme par Pieter van Ruijven. À la suite des décès et héritages successifs, il serait alors passé entre les mains de Maria de Knuijt, la veuve de Pieter van Ruijven, entre 1674 et 1681, puis de leur fille Magdalena van Ruijven, alors mariée à Jacob Dissius, jusqu'en 1682, et enfin de Jacob Dissius devenu veuf, jusqu'à sa mort en 1695. Tous ces propriétaires probables résidaient à Delft ..

L'œuvre tombe dans un oubli de près de deux siècles, avant de réapparaître lors de la vente Braams, à La Haye, en 1881. Sur les conseils de son ami avocat, le haut fonctionnaire et homme politique Victor de Stuers qui pense qu'il s'agit d'un tableau de Vermeer () ., le collectionneur d'art Arnoldus Andries des Tombe achète aux enchères pour seulement deux florins et trente cents une toile sale et non signée. L'hypothèse se révèle exacte, puisque le nettoyage fait apparaître la signature du peintreBataviaasch nieuwsblad (Journal batave) du 11 février 1903.. De 1881 à 1902, des Tombe prête le tableau au , avant de le léguer au musée à sa mort, en , legs finalisé en 1903. Depuis cette date, le tableau est la propriété du où il fait partie de l'exposition permanenteCet historique a pu être reconstitué notamment grâce aux informations données par le site du Mauritshuis ( ) ainsi que par ..

Sauf mention contraire, ces informations proviennent du site du Mauritshuis

Restauration thumb|La Jeune Fille à la perle avant sa restauration de 1994, bien plus sombre et terne que maintenant.|alt=Portrait aux couleurs vieillies d'une jeune femme avec turban bleu et jaune. L'œuvre est restaurée en 1994. Ce travail donne lieu à une véritable mise en scène puisqu'il se déroule non pas dans le secret du laboratoire du musée, mais sous les yeux mêmes du public in .. Le vieux vernis jauni est alors enlevé et remplacé, rendant aux couleurs leur éclat d'origine..

Ce nettoyage a révélé un petit point de couleur constitué de deux taches roses superposées, et figurant un reflet humide juste au-dessous de la commissure gauche des lèvres du modèle () .. À l'inverse, une petite tache blanche sur la perle, d'une autre main que celle de Vermeer, a été ôtée () ..

Enfin, le travail de restauration mené sur ce tableau ainsi que sur la Vue de Delft a permis une étude en profondeur des techniques utilisées par Vermeer lors de l'élaboration de ses toiles ..

En , le tableau est la cible de deux militants écologistes de Just Stop Oil qui se collent à la vitre protégeant l’œuvre., et sont condamnés, pour cela, à un mois de prison ferme.. L’œuvre, protégée par la vitre, n’a pas été endommagée. Le même mois, des militants écologistes avaient ciblé Les Tournesols de Van Gogh, à la National Gallery de Londres, et Les Meules de Claude Monet, en Allemagne..

Création Contexte culturel thumb|left|Un grand peintre de la période de l'âge d'or de la peinture néerlandaise : Rembrandt (dans un autoportrait de 1629).|alt=Portrait d’un jeune homme aux cheveux ébouriffés, en clair-obscur.

Vermeer peint La Jeune Fille à la perle vers la fin de ce qu'on appelle l'âge d'or de la peinture néerlandaise, période allant de la fin des années 1620 à l'invasion française de 1672, lors de la guerre de Hollande, et durant laquelle la peinture est profondément influencée par la société entière. Outre Johannes Vermeer, les peintres les plus représentatifs sont Gerard ter Borch, Ferdinand Bol, Frans Hals ou Rembrandt.

À cette époque, le marché de l'art dans les Provinces-Unies est fortement développé. Dans cette république constituant alors une puissance commerciale de premier plan en Europe et dans le monde, les citoyens forment une société bourgeoise où l'art constitue non seulement un marqueur social, mais aussi un placement financier, au même titre que l'immobilier par exemple .. De ce fait, le marché de l'art devient rapidement hautement spéculatif ., et Delft, la ville où Vermeer exerce l'activité de peintre mais aussi de marchand d'art, n'échappe pas à cette intense activité artistique () .. Progressivement, la possession de tableaux se diffuse à travers l'ensemble de la société .. Ce marché privé de l'art privilégie donc les œuvres destinées à être accrochées au mur, de petites dimensions, comme l'est La Jeune Fille à la perle () ..

L'art de cette période subit néanmoins la forte influence du calvinisme néerlandais, qui proscrit la représentation de thèmes religieux en voulant se limiter à l'étude de la parole de Dieu .. Sont alors promus des genres picturaux considérés comme inférieurs dans les autres parties de l'Europe. Parmi ceux-ci se trouvent le portrait, ainsi qu'un sous-genre propre aux Provinces-unies, la tronie, auquel La Jeune Fille à la perle appartient () .. Alors que le portrait vise à individualiser une personne réelle, la tronie tient l'identité du modèle comme sans importance, et insiste au contraire sur sa mise en situation (exagération des traits, représentation dans un costume exotique), pour constituer une véritable étude de caractère ..

thumb|300px|alt=Peinture mettant en scène quatre personnes dans le clair-obscur autour d'une table.|Scène de repas, tableau néerlandais anonyme du d'inspiration caravagiste.

Par ailleurs, le portrait hollandais de cette époque témoigne d'une forte influence de l'Italie, qui correspond notamment à la diffusion du caravagisme dans les Provinces-Unies à la faveur des voyages des peintres hollandais. À côté de l'école caravagesque d'Utrecht, certains historiens d'art évoquent même une , tant cette tradition picturale s'est intensément propagée dans la ville de Vermeer () ..