George Gissing est un écrivain britannique, né le à Wakefield (Angleterre) et mort le à Ispoure (Basses-Pyrénées, France).
Auteur de vingt-trois romans, publiés de 1880 à 1903, d'une centaine de nouvelles, de récits de voyage et d'ouvrages critiques, il est surtout connu pour son roman La Nouvelle Bohème () (1891) et pour l'une de ses dernières publications, Les Carnets d'Henry Ryecroft () (1903), feuilles fictives ou semi-autobiographiques, que baigne une poésie automnale de discrète nostalgie.
Considéré comme naturaliste dans sa jeunesse, il a fait évoluer son style vers un réalisme qui l'a fait désigner par certains commentateurs comme le et le situe parmi les principaux représentants de ce genre dans la littérature victorienne. Son œuvre abondante dépeint de façon détaillée les grands problèmes sociaux de son temps. Un de ses thèmes récurrents est le sort d'auteurs, souvent talentueux, qui s'éreintent à conquérir le train de vie des membres de la classe moyenne malgré des revenus atteignant à peine ceux des ouvriers.
Sa vie malheureuse, ses deux mariages désastreux, son manque de succès quasi chronique ont fait de lui une figure tragique de la seconde moitié du . Quoiqu'il soit foncièrement pessimiste, ayant subi l'influence d'Auguste Comte puis celle de Schopenhauer, il croit sincèrement au pouvoir de l'éducation, milite avec intransigeance, dans ses œuvres comme dans sa vie personnelle, pour les droits des femmes et, en des circonstances troublées , affiche sans faille un fervent pacifisme. À jamais soucieux d'autrui, sa confiance en l'être humain fait de Gissing un authentique humaniste, en un âge devenu nihiliste et matérialiste.
Biographie vignette|upright=0.8|Le West Riding du Yorkshire.|alt=Carte de l'Angleterre avec le comté en rouge. « C'est une histoire à la fois mémorable et pénible à lire » prévient Pierre Coustillas, le biographe le plus complet de Gissing.. Cependant, d'autres voix s'élèvent pour en contester la noirceur, la souffrance et le dénuement, arguant que Gissing lui-même a inconsciemment forcé le trait, se construisant peu à peu une légende de victime sacrificielle.
Enfance et adolescence George Gissing est né à Wakefield, dans le West Riding of Yorkshire. L'écrivain a éprouvé des sentiments mitigés, à la fois d'affection et de dégoût, envers sa ville natale.
Wakefield gauche|vignette|upright=0.8|Maison de Thomas Gissing, , , Wakefield.|alt=Grande maison en briques, le long d'un passage. Son enfance se passe sous l'autorité de son père, Thomas Gissing (1829–1870), descendant de cordonniers du Suffolk, marié à Margaret Bedford (1832–1913).. La famille comporte cinq enfants, trois garçons et deux filles : William, mort à vingt ans ; Algernon qui, comme George, se voue à l'écriture ; Margaret et Ellen.. La maison familiale des Gissing, située à Thompson's Yard dans le quartier de Westgate, est depuis 1978. gérée par le ..
Thomas Gissing est un pharmacien bien implanté, localement connu pour sa mauvaise humeur envers ses clients et comme politicien libéral ; il est l'auteur de livrets sur la botanique et contribue au journal local, le ; il écrit de la poésie, largement inspirée par les grands romantiques anglais. Parent attentif, il veille à l'éclosion intellectuelle de ses enfants, récite des vers de Tennyson, mais n'a aucune culture classique, au point d'ignorer que ni les Grecs ni les Latins n'utilisent la rime. La mère, stricte, rigoureuse et revêche, a exercé sur son fils une influence plutôt négative.
La ville lui a surtout laissé le souvenir des volutes de fumées noires crachées par les cheminées d'usine, de son eau polluée, de sa population jugée étroite d'esprit et terre-à-terrePeter Norton, ..
Scolarisé à à Wakefield, Gissing, encouragé par son père et profitant de la bibliothèque familiale, lit d'abord Le Magasin d'antiquités de Dickens, puis s'intéresse très vite aux livres et aux arts de l'Antiquité jusqu'à la période moderne, accessoirement à la géographie, la botanique et la géologie. Il admire Johnson pour son franc-parler, Hogarth qui dénonce les vices sociaux du , Gibbon pour sa monumentale Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain et aussi son hostilité au Christianisme. Il lit Dickens et Thackeray en famille, au gré des feuilletons hebdomadaires ou mensuels. De tempérament solitaire, s'il partage les jeux des enfants de son voisinage, il s'évade souvent en de longues promenades dans la campagne. À douze ans, il est passionné d'écriture, composant d'interminables poèmes et des pièces de théâtre.
Pensionnat vignette|upright=1.3|Alderley Edge en 1951.|alt=Photo noir et blanc, voie ferrée, train à vapeur, maisons sur les berges. En 1870, survient le premier des nombreux malheurs qui vont jalonner sa vie : la mort de son père à quarante-et-un ans, après une brève maladie. Sa mère se retrouve dans une situation difficile : les deux filles restent à la maison, tandis que les trois frères, grâce à l'aide de quelques amis, entrent dans un pensionnat quaker, , situé à Alderley Edge, dans le Cheshire.. L'établissement est dirigé par James Wood, décrit comme talentueux et enthousiaste, mais aussi quelque peu charlatan, type d'homme que Gissing ne cessera de parodier dans tous ses romans. Comme dans son école de Wakefield, le jeune garçon, malgré sa timidité naturelle qui l'isole beaucoup, y obtient d'excellents résultats.. Conscient de ses devoirs en tant que père de substitution, il se voue à l'étude et aspire à devenir un jour une « personne de distinction ». En 1872, il est classé premier à l'examen d'Oxford () et obtient une bourse universitaire () de trois ans pour , la future Université Victoria de Manchester. qui sera fusionnée en 2004 avec l'Institut de sciences et technologies au sein de l'Université de Manchester..
Owens College À , où il étudie de 1872 à 1876, Gissing devient vite l'un des meilleurs étudiants en sciences humaines, gagnant de nombreux prix, en particulier de poésie anglaise (poème sur la ville de Ravenne) et d'études shakespeariennes. Le plus bel avenir lui est prédit ; en principe, après sa licence (, B.A.), il devrait aller à Cambridge, Oxford ou Londres pour une maîtrise (ou « master ») (, M.A.). C'est également à que Gissing se lie d'amitié avec le futur écrivain voyageur Morley Roberts (1857-1942) : de façon rétrospective, ce dernier s'inspirera de son ami pour écrire son œuvre la plus célèbre, La Vie privée d'Henry Maitland (The Private Life of Henry Maitland), une biographie romancée de George Gissing parue en 1912, soit neuf ans après son décès..
Cependant, ce que Coustillas appelle amènent le jeune George à se conduire de façon inconsidérée.
vignette|upright=0.8|gauche| pour battre le grain.|alt=Structure permettant à un ouvrier d'actionner en pédalant un mécanisme de battage ou de broyage. À 18 ans, au cours de l'hiver 1875-1876, il rencontre une jeune fille d'un an sa cadette, Marianne Helen Harrison (Nell), née le . ; orpheline, elle vit dans un taudis, se livre à la prostitution et a un penchant pour l'alcool. Gissing compatit à sa détresse et, séduit par sa beauté, s'éprend d'elle et s'acharne à lui redonner une forme de respectabilité : il lui procure de l'argent, lui achète une machine à coudre, mais elle préfère l'atmosphère des pubs à la vie routinière d'une couturière ; lui, blâme la société pour la déchéance de son amie, se persuadant même que cette société lui doit réparation.
Son exaltation se trouve portée à son comble alors même que ses fonds sont épuisés et que, pour continuer à aider la jeune femme, il commence à commettre de petits larcins dans les vestiaires de l'université, livres et manteaux dérobés et revendus, puis petite somme subtilisée d'une poche Pris la main dans le sac le , il est condamné à un mois de travaux forcés à la prison Belle Vue de Manchester (). ; il y purge sa peine au , soit, calcule Delany, l'équivalent de par jour, environ , à faire avancer la roue. Gissing est exclu du collège universitaire. et sa mère, avec l'aide de quelques amis, le dépêche en Amérique avec provenant des fonds recueillis. Nell, pour sa part, est envoyée à Londres où elle reçoit quelques bribes d'éducation.
Début de carrière et premier mariage vignette|William Lloyd Garrison, - gravure d'un journal de 1879.|alt=Homme assis, cheveux blancs, habit noir. À l'aube de sa vie adulte, tandis que s'ouvrent à lui les plus brillantes études universitaires et une carrière littéraire triomphante, Gissing est empêtré dans une situation personnelle inextricable, sujet à la pauvreté, confiné à l'exil et marqué des stigmates de l'infamie.
Séjour en Amérique Il reste une seule année en Amérique où il vit d'abord dans une confortable pension de famille de Boston, au 71 Bartlett Street. Étonné et ravi de la modernité du pays, il est fasciné par l'invention du téléphone et apprécie le prêt de livres gratuit pratiqué par les bibliothèques. Peu à peu, ses fonds s'épuisent et il connaît la précarité ; il tente de s'insérer dans le monde du travail, ce qui lui est facilité au cours de 1876 par son intimité croissante avec le fils de Lloyd Garrison, poète et éditeur abolitionniste. Quelques maisons d'édition lui entr'ouvrent leur porte, mais seul un compte rendu d'une exposition de peinture paraît dans un journal de Boston ; au début de 1877, il enseigne les langues, anglais, français, allemand, et les classiques dans un établissement secondaire () de Waltham. Il se donne à la tâche avec enthousiasme et l'un de ses étudiants gardera le souvenir d'un jeune homme brillant et apprécié.
Nell lui adresse des lettres l'implorant de revenir, mais il n'a plus d'argent et est retenu par une amourette avec l'une de ses élèves, Martha Barnes, ce qui le plonge dans des affres de culpabilité. Soudain, le , l'occasion se présente d'acquérir à bon marché un billet dit « d'émigré » (), et il part en hâte pour Chicago, laissant même ses effets personnels à Waltham.
Le chapitre XXVIII de La Nouvelle Bohème raconte la suite, les aventures de Whelpdale copiant celles de Gissing. Alors âgé de dix-neuf ans, il a fini par convaincre le rédacteur-en-chef du Chicago Tribune d'accepter des « histoires » de son cru ; il en rédige quatorze, réparties entre ce journal et l ou le . Cependant, son inspiration s'assèche au cours de l'été 1877 et il s'engage comme assistant d'un photographe itinérant. Parfois réduit à un régime de cacahuètes, sa voracité de lectures ne se tarit pas. Dans un carnet, il note ses pensées sur George Sand, Tocqueville, Musset, Goethe, Arnold, George Eliot et Shelley ; il compose des aphorismes exprimant ses opinions anticonformistes : ainsi, .. Après quatre mois de cette aventure « picaresque », il réussit à contracter un prêt qui lui permet de regagner l'Angleterre en septembre. C'est un peu plus d'une année plus tard, en , qu'il fait la rencontre de l'écrivain progressiste et critique social allemand Eduard Bertz (1853-1931), alors âgé de 25 ans, lui-même en déplacement à travers l'Europe et arrivé à Londres à la fin de l'année 1878. Les deux hommes se lient d'une amitié durable et entretiendront une longue correspondance qui constitue une source précieuse d'informations sur la vie et l'œuvre du romancier.
Un certain mystère a entouré les circonstances exactes du retour de Gissing en Angleterre. En effet, deux de ses biographes, son ancien élève Austin Harrison (le fils de son ami et protecteur Frederic Harrison) et Frank Arthur Swinnerton, ont supposé qu'avant de rejoindre l'Angleterre, il se serait d'abord rendu à Iéna en Allemagne pour y étudier la philosophie d'Arthur Schopenhauer et d'Auguste Comte, ce qui lui aurait, entre autres, fourni la matière de la visite en Allemagne d'un personnage de Travailleurs de l'aube () ; cependant, les témoignages de Bertz, ainsi qu'une entrée de son carnet personnel concernant son voyage, , indiquent qu'il s'est en fait directement rendu en Angleterre.
Incompréhensible mariage