Lexode des Russes blancs en Corse est un évènement qui fait suite à la Guerre civile russe de 1917. Chassés par la victoire des bolcheviks en Russie, près de viennent s'installer sur l'île.

De l’origine de l’exil des Russes blancs En 1920 la Guerre civile russe se termina par la victoire de l’Armée rouge sur l’Armée blanche antibolchévique. Beaucoup de Russes blancs prirent la fuite via Constantinople vers l’Occident. Le , les restes des armées blanches russes du général Wrangel qui ont combattu le bolchevisme évacuent la Crimée où elles s’étaient réfugiées. Les bateaux russes s’y trouvant sont mis sous la protection de la France.

Durant une semaine, 130 navires arrivent à Constantinople, avec réfugiés à bord, dont civils. Cette masse énorme de réfugiés, armés jusqu’aux dents et équipés d’une flotte de guerre complète, effraie.

La flotte de guerre est envoyée à Bizerte. À l’appel lancé par Georges Leygues aux États balkaniques pour qu’ils accueillent les troupes et les réfugiés civils, peu d'États répondront, certains se contentant d'un engagement symbolique : la Roumanie n’en accepte que , la Grèce , la Bulgarie ; seule la Serbie, fidèlement russophile, ouvre grand ses portes et en recueille . Au total, ont été évacuées le . Restent donc plus de à loger et à nourrir.

Destination le Brésil L’État de São Paulo (Brésil) se manifeste et se déclare prêt à recevoir et ouvriers agricoles russes, leur offrant des lots de terre à coloniser. Le , russes se sont déclarés prêts à partir en Amérique du Sud. Le les réelles conditions offertes par São Paulo sont connues, soit l’offre de d’ouvriers agricoles dans les plantations. Il n’est plus question de distribuer des lots. Les autorités françaises qui comptent l’argent que leur coûtent ces réfugiés chaque jour, sont pressées de les voir quitter le territoire. Convoqué par le haut-commissaire de France, Wrangel s’entend dire que « le gouvernement a décidé de supprimer à bref délai tout crédit pour l’entretien des réfugiés russes ».

Il est décidé qu’un premier contingent de serait envoyé au plus tôt en Amérique du Sud, suivi un peu plus tard par le reliquat, en utilisant un des navires de la flotte russe que Wrangel a remis à la France.

Le paquebot Rion Le Rion est choisi. C’est un gros paquebot à vapeur, jaugeant , mesurant de long sur de large, coiffé de trois cheminées. Six années de guerre lui ont fait perdre son lustre d’antan ; il a été repeint en gris.

Ancré à Constantinople, le vieux vapeur Rion embarque (des Russes, des Ukrainiens et des Cosaques) ; les estimations du nombre total de passagers sont variables. Bruno Bagni - Les Russes en Corse - revue Études Corses , publiée par l’ACSH, Archives Départementales de Haute Corse, 20405 Bastia cedex.

Le commence l’embarquement. Avant de monter, chaque émigrant doit signer une déclaration attestant de sa qualité de travailleur de la terre. Le Rion appareille le ; il fait escale à Gallipoli, puis Lemnos afin de charger d’autres émigrants.

L’escale à Ajaccio Le à 2 heures du matin, le paquebot délabré Rion arrive dans la baie d’Ajaccio. Tous les passagers et hommes d’équipage sont mis en quarantaine sanitaire à bord du navire mouillé dans la rade, son tirant d’eau l’empêchant d’accoster à quai.

Ajaccio, cité insulaire de , voit en une journée sa population augmenter de 20 %.

Les documents de la Marine, de l’Armée et de la Préfecture, à de rares exceptions près, sont introuvables et ont vraisemblablement disparu. Toutefois, le foisonnement d’articles parus dans la presse ajaccienne (L’Éveil de la Corse, La Jeune Corse, La Nouvelle Corse, A Muvra) permet de connaître les suites réservées aux réfugiés.

L’accueil des réfugiés Réservée au début, La Jeune Corse disait entre autres, que les réfugiés ne peuvent rester à Ajaccio parce qu’ils sont trop nombreux. Dix jours plus tard, elle leur apporte un soutien sans faille :

Dans La Nouvelle Corse on pouvait lire : .

Ce concert éditorial d’hospitalité est troublé par une seule fausse note : le bimensuel A Muvra, ancêtre des publications nationalistes corses, ne donne guère dans l’accueil humaniste.

Le médecin-chef de l’hôpital militaire d’Ajaccio qui visita le navire dès l’arrivée, en établit un bon rapport sanitaire.

C’est de la population corse que va venir l’aide effective et le soutien le plus efficace, au point que le préfet Mounier se voit obligé au bout d’une semaine de réglementer la charité à bord du Rion. Argent recueilli lors des quêtes et des tournées, vêtements et accessoires, permirent d’offrir à ces malheureux non seulement une provende matérielle, mais aussi un réconfort moral.

Le débarquement des réfugiés Le , soit dix jours après l’arrivée du bateau dans le port, quelque 600 réfugiés sont enfin autorisés à débarquer pour aller s’installer à la caserne Livrelli, située dans le centre d’Ajaccio.

Il y avait à bord du Rion 46 orphelins russes accompagnés par douze adultes, envoyés à Paris par la Croix-Rouge américaine. Dès la fin de la quarantaine, ils avaient été transportés sur le continent, de même que les 29 militaires français rapatriés de Constantinople. Après le débarquement de certains réfugiés à la caserne Livrelli, il restait à la fin du mois de mai environ à bord du navire.

Il y eut plusieurs évasions à la nage qu’il est impossible à évaluer, même approximativement. Exemple d’Anatole Popoff : c’est en pyjama qu’il parvient à gagner L’Île-Rousse avec un petit groupe de réfugiés ; sa tenue vestimentaire et le fait qu’il n’ait jamais voulu expliquer à ses enfants comment il était parvenu à terre tendent à prouver que son débarquement était clandestin.

L’embauchage des réfugiés Au fil des semaines, les passagers sont débarqués du navire, pour chercher du travail ou pour partir au Brésil. À la fin du mois de juillet, le Rion a cessé de jouer le rôle d’hôtel flottant ; il ne reste plus à bord que six marins russes chargés du gardiennage.

En 1921 l’agriculture corse manquait de bras à cause principalement de la grande saignée opérée par la Première Guerre mondiale. Ce secteur profite de l’arrivée providentielle des réfugiés pour embaucher un grand nombre d’entre eux. Deux bureaux de placement de la main-d’œuvre russe sont ouverts à Ajaccio. Ils sont fermés en . Dès lors les offres d’emploi se feront à la caserne Livrelli, là où se trouvent les derniers réfugiés russes inemployés.

Le , La Jeune Corse dresse un premier bilan tout à fait positif ; elle souligne que la plupart des contrats ont été respectés, et ajoute : .

Du quotidien La Jeune Corse dans lequel on lit : , Bruno Bagni dit : .

En fait, il n’était pas très difficile pour les fugitifs de trouver du travail ; après leur évasion à la nage, les frères Ivassenko sont tout de suite embauchés comme ouvriers agricoles dans une ferme d'Ocana ; vêtu de son seul pyjama, Anatole Popoff parvient à se faire engager par un hôtelier de L’Île-Rousse.

Au milieu de l’année 1921, on ne dénombre que 485 Russes, mais on sait qu’il y en a au moins le triple. Il n’en reste pas moins que sur les 485 réfugiés en question, 412 se trouvent dans l’arrondissement d’Ajaccio. Certains chiffres sont impressionnants si l'on considère la taille des villages en question : vingt Russes à Bastelicaccia, dix-sept à Zigliara, quatorze à Eccica-Suarella, quinze à Serra-di-Ferro, dix à Afa, treize à Campo, vingt-et-un à Guargualé, vingt-quatre à Cauro, trente à Grosseto-Prugna, quatorze à Ucciani, treize à Vico, et trente-cinq à Calcatoggio, un dans la commune de Vescovato, un à Sagone.

Dans les faits divers de la presse locale, il ne se passe pas grand-chose autour d’Ajaccio dans ces années-là. Les réfugiés du Rion ont donc été remarquablement paisibles, d’une correction exemplaire. La quasi-totalité des méfaits sont dus à un grand classique de la culture russe : la soûlographie. Presque chaque nuit, la police doit ramasser des Russes en état d’ébriété avancée.

L’échec de l’immigration au Brésil Quant au plan d’immigration des Russes au Brésil, il sera un échec, un grand nombre préférant rester en Corse.

Un télégramme d’Aristide Briand apprend que, sur les 421 passagers du vapeur l’Aquitaine, 229 ont été reconnus par les Brésiliens totalement inaptes à l’agriculture. « Parmi quelques agriculteurs semblant presque égarés, on trouve de multiples professions manuelles : 36 mécaniciens, 9 typographes, 20 charpentiers, 7 menuisiers, 5 peintres, 6 télégraphistes… Mais aussi des professions intellectuelles ou d'un tout autre milieu social : 7 comptables, 8 instituteurs et institutrices, 7 professeurs, 7 avocats, 3 agronomes, 3 vétérinaires, 3 ingénieurs, 2 architectes, 1 météorologiste, 2 médecins, 1 journaliste, 2 pharmaciens, 14 officiers dont 3 colonels… ». Autre mauvais coup : sur le vapeur la Provence arrivé à destination, les Brésiliens ne découvrent que 400 agriculteurs, les autres n’ont jamais touché un outil agricole, et de surcroît se refusent à tout travail. Ainsi, suivant le contrat signé, 618 réfugiés sur les embarqués doivent être renvoyés en France aux frais de la République. Finalement, seuls 617 Russes ont pu s’installer à Sao Paulo, alors qu'on espérait y placer 10 à .

Rapatriements en Turquie Le gouvernement français décide de renvoyer à Constantinople, leur point de départ, les Russes refoulés par le Brésil, à bord d’un gros vapeur, le Burgeister Von Melle. À ceux-là, le ministre de l’Intérieur signalant que la Corse ne peut accueillir qu'un millier de Russes, décide d’ajouter l’excédent corse en faisant rapatrier en Turquie . Faute de temps pour rassembler les Russes dispersés dans l’île, seuls les 900 qui se trouvent à la caserne Livrelli pourront être embarqués.

Le paquebot Burgeister von Melle Le à 16 heures, le vapeur Burgeister von Melle appareille de Marseille à destination d’Ajaccio.

La propagation d’une rumeur « on veut nous renvoyer en Russie ! », incite . Finalement, le au matin, le navire appareille. Il ramène sur les rives du Bosphore, qu’ils espéraient bien ne plus jamais voir. Il n’a pu embarquer en Corse que 650 Russes, alors qu’il aurait dû en prendre un millier selon les vœux du gouvernement.

Après le départ du Burgeister von Melle, le ministère de la Marine estime que restent encore cachés en Corse. En fait ils sont en grande partie parfaitement en règle avec les autorités.

Ceux qui restent Le bureau de la main-d’œuvre russe continue de fonctionner dans les locaux militaires à Livrelli. Il ferme définitivement en .

Le le président du Conseil annonce que la France cesse définitivement de ravitailler les Russes de Corse. Il est décidé que le , la caserne Livrelli fermera ses portes aux Russes.

À la demande du prince LvovLe prince Lvov est l’ancien chef du gouvernement provisoire, qui se trouve en exil à Paris. Il est alors président de l'Union des Villes et Zemstvos, puissante association russe ayant des représentants à Constantinople et du préfet de Corse, un sursis de 15 jours est finalement accordé à la fermeture de Livrelli.

Au sein de ceux qui sont restés sur l’île, beaucoup espèrent trouver de meilleurs salaires sur le continent. Très vite, un fort courant migratoire fait partir les Russes de Corse. La Nouvelle Corse s’émeut pour la première fois de cet exode en .

Dans L’Éveil de la Corse, l'homme qui signe H.O., plus lucide sans doute, ne voit pas du tout les choses de la même façon : « Nous estimons ingénument que, pour les avoir fait travailler durement en échange d’un morceau de pain, nous avons droit à leur reconnaissance éternelle. Mais à la réflexion, nous devons convenir que, à part l’accueil du début, qui fut spontané et généreux, ils ont gagné leur vie à la sueur de leur front, et qu’ils ne nous doivent rien ».

En , le préfet de Corse évalue le nombre de Russes dans l’île à 174, dont 12 femmes et 7 enfants. On peut considérer qu’environ 200 passagers du Rion ont dû faire souche en Corse.

Leur intégration