Les kinot (hébreu : קינות qinot « complaintes » ou « lamentations » ; singulier kina) sont des pièces liturgiques juives de lamentation, prenant parfois une forme élégiaque. Elles sont pour la plupart rédigées en hébreu.

Elles se rencontrent déjà dans la Bible hébraïque où elles sont originellement composées pour des individus ou des villes allégoriquement personnifiées mais sont principalement associées au jeûne du 9 av, qui commémore, entre autres catastrophes de la nation juive, la destruction des premier et second Temples de Jérusalem. D’autres kinot ont ensuite été composées, à la suite des Croisades, des expulsions, de l’Inquisition puis, malgré une certaine résistance, à la Shoah et les massacres perpétrés dans le sud d’Israël par le Hamas le 7 octobre 2023.

Les kinot dans les sources juives

Dans la Bible hébraïque

Connues de l’ensemble des civilisations sémitiques, les kinot apparaissent dans la Bible avec David: le second Livre de Samuel comporte une élégie pour Saül et Jonathan, pour Abner, pour le premier fils (innommé) que David a eu de Bethsabée et pour Absalom2 Samuel 1:17-27, 3:33-34, 12:21-23 & 19:1-3, cf. & .. Jérémie lance lui aussi une complainte pour Josias. Par la suite, ces chants pour les morts, déclamés par des pleureuses professionnelles (mekonenot) lors des enterrements, s’adressent de façon métaphorique, dans la littérature prophétique, à des plaines et à des villes : Amos pleure la « vierge d’Israël », Jérémie prend le deuil pour Jérusalem et Ézéchiel prédit qu’on chantera sous peu une kina pour TyrAmos 5:2, Jérémie 9:10, Ézéchiel 26:17 & 27:1, cf. ..

Ce genre de kinot pour les villes trouve son aboutissement avec un recueil connu dans la littérature juive post-biblique, tant rabbinique qu’hellénistique, comme le « Livre des Lamentations ». Il en contient cinq, rédigées après la chute du premier Temple de Jérusalem. Elles sont caractérisées par un rythme syncopé où trois accents sont suivis de deux, désigné dans la littérature universitaire comme « rythme » ou « mètre kina », bien qu’il se retrouve dans des compositions qui ne sont pas des kinot (parmi lesquelles Psaumes 44, 60, 80 etc.) et que toutes les kinot, dont celle de David pour Saül et Jonathan, ne suivent pas ce rythme... À l’exception de la dernière complainte, elles suivent un acrostiche alphabétique, simple ou multiple, évoquant le désarroi causé par la ruine d’une cité populeuse et resplendissante, la défaite du messie de Dieu, le scandale de la trahison des alliés, la faim qui pousse les mères à manger leurs enfants et autres malheurs qui ont eu lieu avec l’assentiment de Dieu. Contrairement à d’autres textes bibliques, dont nombre de psaumes évoquant les malheurs individuels ou nationaux d’Israël, les kinot ne contiennent pas d’appel à la délivrance divine car Sion a été punie pour les fautes de ses habitants.. C’est pourquoi dans la troisième kina, « l’homme qui a vu la misère », rassasié de malheurs et préconisant de tendre la joue droite lorsqu’on a frappé la gauche, se refuse à abjurer Dieu et continue à espérer en lui. De même, la cinquième kina se conclut sur un appel à Dieu à ramener à lui son peuple et à renouveler ses jours « comme jadis ».

Ces complaintes présentent de nombreuses ressemblances avec les mais elles s’en distinguent par l’accent mis sur le caractère naturel des malheurs causant la ruine de la ville (faim, meurtres, feu…) alors que dans les complaintes pour les villes sumériennes, cette destruction est la manifestation tangible d’un délabrement surnaturel à l’échelle cosmique. L’ennemi qui abat la ville devient dans ces textes l’agent concret d’un déterminisme inexorable selon lequel aucune civilisation ne peut durer éternellement tandis que le Livre des Lamentations rattache ces événements à la responsabilité humaine et au châtiment divin ..

Dans la littérature des Sages

L’usage des kinot pour les morts se poursuit à l’ère talmudique. Le Talmud conserve en effet l’une de ces pièces, composées par des orateurs spécialisés appelés safdanim et récitées lors des enterrements par des pleureuses accompagnées de joueurs de flûte. Toutefois, ces manifestations s’effacent progressivement devant l’oraison funèbreT.J Moëd katan 1:5 & T.B. Moëd katan 28b, cf. ., rédigée en prose alors que la kina l’est en vers..

En revanche, la lecture du Livre des Lamentations semble être devenue coutumière lors du jeûne du 9 av, à tout le moins parmi les rabbins de Galilée (peut-être y adjoignait-on aussi Baruch 1:1-3:8, où les Juifs de Babylonie, entendant la nouvelle de la bouche du scribe, prennent le deuil, confessent leurs péchés et reconnaissent la justice de la sentence divine)Cf. .. Elle est définitivement entrée dans les mœurs lors de la compilation du qui prescrit sa lecture avec quatre versets du Livre de Jérémie, le psaume 79 (« Dieu, les nations sont entrées dans ton héritage ») et le psaume 137 (« Sur les rives de Babylone ») lors de l’office du soir ou de celui du matin, après la lecture de la TorahSoferim 18:3, cf. ..

D’autres kinot pleurant Jérusalem ont été rédigées à cette époque ; l’une d’elles a été traduite en grec et intégrée à l’Apocalypse de Baruch (10:6-8) (2 Baruch). Elles ne semblent cependant pas avoir eu d’usage liturgique.

Dans la littérature médiévale À l’ère des gueonim

Les premières kinot poétiques sont vraisemblablement composées au par Eléazar Hakalir. Quelques-unes sont extraites des cinq kerovot qu’il avait écrites pour enrichir l’ensemble de la prière du 9 av. La plupart ont été plus spécifiquement rédigées à raison d’une par année pour la bénédiction de Jérusalem, quatorzième des dix-huit bénédictions qui forment la prière centrale des offices du matin et de l'après-midi, lors de leur récitation par l’officiant (une amplification de la quatorzième bénédiction à réciter individuellement est déjà contenue dans le Talmud de Jérusalem).Toutes sont modelées sur le Livre des Lamentations : elles commencent par le même incipit (eikha) ou reprennent des versets verbatim, suivent le même acrostiche alphabétique et pleurent la destruction des Temples. Le poète parvient cependant à éviter les répétitions, en jouant d’une part sur la forme (bien qu’il fasse preuve dans ses kinot d’une moins grande liberté que dans ses autres pièces) et en faisant d’autre part fond sur les thèmes de la Aggada populaire, compilée par ailleurs dans le Talmud de Jérusalem et le midrash Lamentations Rabba. Ainsi, aux thématiques habituelles (caractérisation de la destruction, confession des fautes, harangue à la foule etc.), Eléazar Hakalir ajoute de nouvelles nuances, mettant en parallèle la faim qui déshumanise les mères (Lamentations 2:20) ainsi que les massacres qui ne manquèrent pas d’accompagner la destruction du premier Temple avec le meurtre inique de Zacharie ben JoïadaVoir .. Il évoque par ailleurs la mort de Josias à Megiddo (elle constitue, elle aussi, un motif de lamentations perpétuelles et serait, selon une tradition rapportée par les rabbins, le sujet de Lamentations 4:20Cf. .) ou encore les divisions sacerdotales et l’harmonie qui régnait au temps des Temples. En revanche, il parle peu – et jamais de manière explicite – des persécutions qui s'abattent sur sa tête et celle de ses contemporains..

Amram Gaon est le premier à fixer dans son rituel de prière la lecture du Livre des Lamentations lors de l’office du soir de Tisha Beav, car la nuit est jugée plus propice au deuil. Il n’évoque pas les kinot kaliriques ni d’autres comme Az bè'hataènou, qui sont pourtant connues à cette époqueCf. .. Elles ne figurent pas non plus dans le livre de prière de Saadia Gaon qui prescrit seulement l’intercalation de selihot dans la bénédiction pour le pardon, comme il est alors de coutume pour tous les jeûnes. Les selihot proposées, et vraisemblablement composées, par Saadia ressemblent toutefois fortement aux kinot dans leurs thèmes sinon dans leur forme, et il est le premier à élaborer sur le midrash des Dix Martyrs qui inspirera, entre autres kinot et selihot, Arzei haLevanon (« Cèdres du Liban »). et Èlè ezkera (« De ceux-là, je me souviens »)Cf. ..

À l’ère des rishonim

Les kinot kaliriques sont rapidement adoptées dans les rites romain et romaniote, lesquels se trouvent dans la sphère d’influence des académies de la terre d’Israël. Par le biais des migrations juives d’Italie en Rhénanie, plus de vingt kinot composées par Eléazar Hakalir se retrouvent dans le rite ashkénaze, qui n’en a cependant pas retenu les kinot de consolation.

Dans les communautés andalouses, rattachées aux académies de Babylone, l’usage prescrit par les gueonim tombe en désuétude au profit des kinot (bien que des selihot continuent à être lues aux côtés des kinot dans le rite séfarade). Cependant, les productions kaliriques, vivement critiquées par les poètes et grammairiens pour leurs artifices et les contorsions qu’elles font subir à l’hébreu, sont expurgées des rituels. Les compositions qui les remplacent sont typiques de la poésie judéo-espagnole médiévale avec leur langue modelée sur celle de la Bible et leur métrique sur celle de la poésie arabo-andalouse, qu’il s’agisse de qasaid à mètre et rime uniques ou de muwashsha'hat à strophes et rimes multiplesCf. ..Bible et midrash demeurent le fond commun : Salomon ibn Gabirol reprend, pour composer Shomron qol titen (« Samarie, donne de la voix ! »), la langue d'Ézéchiel et imagine le dialogue entre Samarie et Jérusalem, les deux capitales des antiques royaumes israélites pleurant désormais sur leur ruine ; Vèet navi 'hatati hishmima (« Sur ma maison, que mon péché a détruite »), rédigé par un certain Yehiel, relate sous forme poétique un midrash qui décrit les malheurs des enfants de Rabbi Ishmaël. Esh toukad bekirbi (« Un feu brûle en moi ») compare la majestueuse sortie d'Égypte avec la malheureuse sortie de Jérusalem car le 9 av tombe le même jour de la semaine que la fête de Pessa'h dans le calendrier hébraïque moderne .. La kina (« À vous sainte assemblée »), calquée sur le Ma nishtana du séder de Pessa'h et notoirement omise du rite de certaines communautés (notamment irakiennes) car jugée trop enfantine pour la gravité du jour., élabore ainsi que d'autres kinot sur la même coïncidence.Cependant cette poésie se fait à l’occasion profane, non seulement dans des kinot individuelles modelées sur leurs analogues dans la poésie arabe., mais aussi dans un genre entièrement renouvelé par Juda Halévi, les sionides ou Chants de Sion qui conjuguent la nostalgie du psalmiste pour Jérusalem avec celle des poètes andalous pour les contrées qu’ils ont quittées ; l’une de ces odes, Tsion halo tishali (« Sion, que ne t’enquiers-tu pas »), avait sans doute pour vocation d’être déclamée dans les cours des princes et mécènes plutôt que dans les salles de priére mais elle a intégré le rituel de l’ensemble des congrégations juives, et nombre d’élégistes s’en saisiront pour leurs propres chants.

Lorsque les sionides et autres kinot andalouses font leur entrée dans le répertoire ashkénaze, les compositeurs liturgiques de la vallée du Rhin adopteront leurs versification et métrique si particulières, pour pleurer leurs malheurs de naguère mais aussi et surtout ceux qui viennent de les frapper dans leur chair: Kalonymus ben Juda décrit avec horreur les massacres qui dévastent les communautés rhénanes lors des croisades, Eléazar de Worms pleure, en même temps que Sion, sa femme et ses enfants assassinés sous ses yeux et Meïr de Rothenburg croit revoir, quelque cinquante ans plus tard, le Temple brûler pendant que brûlent devant lui des charretées entières de Talmuds à Paris..Ces persécutions ont par ailleurs pour effet l’émigration de communautés ashkénazes vers l’Europe de l’Est, et la constitution de deux rituels de kinot ashkénazes, « occidental » (ou « allemand ») et « oriental » (ou « polonais »).