Le terme de concept essentiellement contesté () a été introduit par Walter Bryce Gallie dans un article initialement publié en 1956 et réédité en 1964 dans une version légèrement modifiée Gallie, W.B.(1956a), "Essentially Contested Concepts", Proceedings of the Aristotelian Society, Vol.56, (1956), pp. 167–198.. Cette appellation permet de faciliter la compréhension des différentes applications ou interprétations des notions abstraites, qualitatives et évaluatives Ces notions sont "évaluatives" au sens où elles renferment un "jugement de valeur". – telles que « art » et « justice sociale » – utilisées dans les domaines de l'esthétique, de la philosophie politique, de la philosophie de l'histoire et de la philosophie de la religion.

Garver décrit leur utilisation comme suit :

Le terme de concepts essentiellement controversés donne un nom à une situation problématique que beaucoup de gens reconnaissent : à savoir que dans certains types de discussions, il y a une diversité de significations employées pour les termes clés dans une argumentation, et il y a une impression selon laquelle le dogmatisme (« Ma réponse est juste et tous les autres ont tort »), le scepticisme (« toutes les réponses sont également vraies (ou fausses), tout le monde a le droit à sa propre vérité ») et l'éclectisme (« Chaque signification donne une vue partielle donc le plus de significations est le mieux ») ne sont aucun d'entre eux l'attitude appropriée envers cette diversité de significationsGarver, E., "Rhetoric and Essentially Contested Arguments", Philosophy and Rhetoric, Vol.11, No.3, (1978), p. 168..

Les concepts essentiellement controversés impliquent qu'il y ait un large accord sur un concept (par exemple, la « justice »), mais pas sur la meilleure réalisation de celui-ci. Hart parle d'"un caractère uniforme et constant", et d'"un critère mouvant ou variable utilisé pour déterminer quand, quels que soient les buts donnés, les cas sont semblables ou différents"Hart, H.L.A., The Concept of Law, Oxford University Press, (1961), p. 156..

Ce sont « les concepts dont l'usage approprié entraîne inévitablement des disputes sans fin sur leurs usages appropriés de la part de leurs utilisateurs »Gallie (1956), p.169.. La dispute concerne "l'usage propre" du concept, chacun soutenant que le concept est "utilisé de façon inappropriée" par les autres et ces différends « ne peuvent être réglés par le recours à des preuves empiriques, l'usage linguistique, ou les canons de la seule logique »Smith, K., "Mutually Contested Concepts and Their Standard General Use", Journal of Classical Sociology, Vol. 2, No.3, (2002), p. 332.Gray, J.N., "On the Contestability of Social and Political Concepts", Political Theory, Vol.5, No.3, (1977), p.344..

Identifier la présence d'un différend Bien que le terme de Gallie soit largement utilisé pour désigner l'usage imprécis de la terminologie technique, il a une application bien plus spécifique. Et bien que la notion puisse être trompeuse et évasivement utilisée pour justifier « l'accord sur le désaccord» , le terme ne se limite pas à cela :

"Depuis son introduction par Gallie en 1956, l'expression « concept essentiellement controversé » a été traitée à la fois comme un défi et comme une excuse par les théoriciens sociaux. Elle a été traitée comme un défi en ce que les théoriciens considèrent que leurs usages des termes et des concepts sont en concurrence avec les usages préconisés par les autres théoriciens, chaque théoricien essayant d'être considéré comme le champion. Elle a été considérée comme une excuse en ce que, plutôt que de reconnaître que l'échec à parvenir à un accord est dû à des facteurs tels que l'imprécision, l'ignorance ou l'agressivité, les théoriciens désignent les termes et les concepts litigieux et insistent sur le fait qu'ils sont toujours ouverts à la controverse – qu'ils sont des termes et des concepts sur lesquels nous ne pouvons jamais espérer parvenir à un accord"Rhodes, M.R., Coercion: A Nonevaluative Approach, Rodopi, (2000), p. 1.

Les différends qui présentent un concept essentiellement controversé sont entraînés par des désaccords de fond couvrant une gamme de différentes interprétations tout à fait raisonnables (bien que, peut-être, erronées) d'une notion archétypique au sujet de laquelle il y a accord – telle la règle de droit « traite semblablement les cas semblables ; traite différemment les cas différents » – avec « chaque partie [continuant] de défendre son cas avec ce qu'elle prétend être des arguments convaincants, des preuves et d'autres formes de justification »Gallie (1956), p. 168.

Gallie parle de la façon dont l'énoncé « Ce tableau est peint à l'huile » peut être contesté avec succès, si le travail est effectivement peint à la tempéra, tandis que « cette photo est une œuvre d'art » peut rencontrer une forte opposition en raison de différends sur ce que « œuvre d'art » dénoteGallie (1956), p. 167. Il suggère trois pistes selon laquelle on pourrait résoudre les litiges examinés :

Découvrir une nouvelle signification de « œuvre d'art » à laquelle toutes les parties en conflit pourraient donner leur accord. Convaincre toutes les parties en conflit à se conformer à un sens. Déclarer qu'une « œuvre d'art » renvoie à un certain nombre de concepts différents qui utilisent tous le même nom.

Sinon, le différend se centre probablement sur la polysémie. Ici, un certain nombre de questions fondamentales doivent être posées :

Est-ce que le terme été incorrectement utilisé, comme dans le cas d'erreur consistant à utiliser « décimé » pour « dévasté » (catachrèse) ? Deux ou plusieurs concepts différents se partagent-ils le même mot (homonymie) ? Y a-t-il un réel différend sur l'application correcte de ce terme qui, en fait, peut être résolu ? Ou a-t-on vraiment affaire à un terme qui est un concept essentiellement controversé ?

Controversé ou controversable ?

Barry Clarke a apporté une contribution précieuse au débat général en suggérant que, pour déterminer si un différend particulier est la conséquence d'une "vraie polysémie" ou bien d'une "homonymie accidentelle", on doit chercher à "localiser la source du litige"Clarke, B., "Eccentrically Contested Concepts", British Journal of Political Science, Vol.9, No.1, (1979), p. 123.. Cette source peut être « dans le concept lui-même », ou « [dans] un désaccord ne portant pas sur les concepts entre les participants».

Clarke a ensuite attiré l'attention sur les différences substantielles entre les expressions "essentiellement controversé" (contested) et "essentiellement controversable" (contestable), qui ont été largement utilisées dans la littérature comme si elles étaient interchangeables.

Clarke a fait valoir qu'affirmer qu'un concept est simplement "controversé" (contested) revient à "attribuer une importance à la controverse [contest] plutôt qu'au concept". Alors qu'affirmer que le concept est "controversable" (contestable) revient à "attribuer une partie de la controverse au concept". En d'autres termes, c'est "affirmer que certaines caractéristiques ou propriétés du concept font qu'il est polysémique, et que le concept contient un conflit interne entre idées", et c'est ce fait qui produit le "concept essentiellement controversé" avec son potentiel inhérent à "générer des différends"Clarke (1979), p. 124..

Caractéristiques

En 1956, Gallie a proposé une série de sept conditions pour l'existence d'un concept essentiellement controversé. Gallie a été très précis sur les limites de son entreprise : elle s'occupait exclusivement des notions abstraites et qualitatives, comme l'art, la religion, la science, la démocratie et la justice sociale (et en comparant les choix de Gallie avec des concepts perçus négativement tels que le "mal", la "maladie", la "superstition", etc., il apparaît clairement que les concepts qu'il a choisi sont exclusivement perçus positivement).

Freeden remarque que "tous les concepts essentiellement controversés ne signifient pas des réalisations valorisées, ils peuvent également signifier des phénomènes désapprouvés et dénigrés"Freeden, M., Ideologies and Political Theory — A Conceptual Approach, Oxford University Press (1998), p. 56. et GerringGerring, J., "What Makes a Concept Good? A Criterial Framework for Understanding Concept Formation in the Social Sciences", Polity, Vol.31, No.3, (1999), p. 385. nous demande d'imaginer à quel point ce serait difficile d' "élaborer des définitions de l'esclavage, du fascisme, du terrorisme, ou du génocide sans recourir à des attributs péjoratifs.

Ces caractéristiques distinguent les "concepts essentiellement controversés" de Gallie d'autres "dont on peut montrer, au terme d'une analyse ou de l'expérience, qu'ils sont confus au plus haut point"Gallie (1956), p. 180 ou, comme Gray l'aurait affirmé, ce sont les caractéristiques qui permettent de distinguer les "mots généraux, qui dénotent vraiment un concept essentiellement controversé" de ceux d'autres "mots généraux, dont les usages recèlent une diversité de concepts distincts"Gray, J.N., "On the Contestability of Social and Political Concepts", Political Theory, Vol.5, No.3, (1977), p. 337.:

(1) Les concepts essentiellement controversés sont évaluatifs, et renferment des jugements de valeur.

(2) Les concepts essentiellement controversés dénotent des entités globalement évaluées qui ont un caractère intrinsèquement complexe.

(3) L'évaluation doit se rapporter à l'entité intrinsèquement complexe dans son ensemble.

(4) Les différents éléments constitutifs de l'entité intrinsèquement complexe sont initialement diversement descriptibles.

(5) Les différents utilisateurs du concept attribueront souvent des ordres dimportance relative différents, des « poids » différents, et/ou des interprétations différentes à chacun de ces éléments constitutifs.

(6) Les causes psychologiques et sociologiques qui influencent dans une certaine mesure toute considération particulière sont les suivantes : (a) saillant pour un individu donné, (b) considéré comme une plus forte raison par un individu que par un autre, et (c) considérée comme une raison par un individu et non par l'autre.

(7) Les concepts controversés sont ouverts et vagues, et sont sujets à des modifications considérables à la lumière des circonstances changeantes.

(8) Ces modifications ultérieures ne peuvent être ni prédites ni prescrites à l'avance.

(9) Alors que, par stipulation expresse de Gallie, il n'y a pas de "meilleure" instanciation d'un concept essentiellement controversé - ou, du moins, aucune qui soit connue comme étant la meilleure - il est également évident que certaines instanciations seront considérées comme meilleures d'autresSwanton, C., "On the 'Essential Contestedness' of Political Concepts", Ethics, Vol.95, No. 4, (1985), p. 815 ; en outre, même si une instanciation particulière semble être à un moment donné la meilleure, il y a toujours la possibilité qu'une nouvelle meilleure instanciation surgisse à l'avenirMason, A., "On Explaining Political Disagreement: The Notion of an Essentially Contested Concept", Inquiry: An Interdisciplinary Journal of Philosophy, Vol.33, No.1, (1990), p. 85..

(10) Chaque partie sait et reconnaît que sa propre utilisation/interprétation particulièredu concept est contestée par d'autres qui, de leur côté, sont d'un avis différent et tout à fait incompatible.

(11) Chaque partie doit (au moins dans une certaine mesure) comprendre les critères sur lesquels les opinions (refusées) des autres participants sont fondées.

(12) Les différends centrés sur des concepts essentiellement controversés : (a) sont "parfaitement authentiques" ; (b) "ne peuvent être réglés par l'argumentation" ; (c) sont "malgré tout soutenues par des arguments et des éléments de preuve tout à fait respectables"Gallie (1956)..