Maurice Betz, né le à Colmar et mort le à Tours, est un écrivain et traducteur français d’auteurs de langue allemande, dont Friedrich Nietzsche, Rainer Maria Rilke et Thomas Mann.
Biographie Enfance et formation Maurice Betz voit le jour en 1898 à Colmar, dans une famille bourgeoise protestante et francophile. Il est le fils unique de Georges Jules Betz (Wihr-en-Plaine, 1864 – Colmar, 1902), directeur d’agence à la Société Générale Alsacienne de Banque, et de Marie Minna Hemmerle (Horbourg-Wihr, 1865 – Munster, 1940), une mère « excellente, mais impressionnable, émotive à l’excès »Hirtz, Jacques-L., « Maurice Betz : Rédacteur en chef de Notre Pays », in : Notre Pays, . Le père décède alors que l’enfant n’a que trois ans : au contact de sa mère, le petit Maurice Betz développe cette sensibilité aiguë qui imprégnera dorénavant sa personnalité et son œuvre de poète et de romancier. Son oncle, Paul Betz, était par ailleurs un chirurgien renommé de l’hôpital de Colmar.
En 1904, dans une Alsace devenue depuis plus de trente ans une province du Reich wilhelminien, il entre au gymnasium de Colmar (aujourd’hui lycée Bartholdi) où les enseignements s’effectuent en allemand : Gustav Gneisse, le proviseur, un Allemand professeur de grec, est un pangermaniste farouche, ardent défenseur d’un enseignement exclusivement en allemand (Hansi, qui fréquenta quelques années avant Betz le lycée de Colmar et en conserva de mauvais souvenirs, caricatura Gneisse en 1909 sous les traits du fameux « Professor Knatschké »). Betz retracera sa scolarité tiraillée entre l’influence française et la tutelle germanique dans son premier grand roman, Rouge et Blanc (Albin Michel, 1923). Alors qu’il n’a que dix ans, Maurice Betz démontre déjà un goût assuré pour l’écriture : il compose des nouvelles en allemand qu’il broche lui-même et signe Maurice von Betz. Trois ans plus tard, il compose des poèmes. Comme nombre d’Alsaciens, il passe quotidiennement de l’allemand, la langue officielle du Reichsland d’Alsace, au français, la langue du cercle familial et des vraies racines. L’enfant partage au demeurant son existence entre les lectures de littérature française (Victor Hugo, Alexandre Dumas, Jules Verne, Pierre Loti, mais aussi Jean Richepin, Paul Bourget, Anatole France, etc.) et l’activité au grand air qu’il affectionnera toute sa vie durant (marche dans les Vosges, natation, ski, etc.).
En 1915, alors que la guerre vient d’éclater, Maurice Betz, qui ne veut pas se soumettre aux obligations militaires allemandes, franchit sans passeport la frontière suisse près de Constance. Sa mère l’accompagne à Berne, Genève et finalement Neuchâtel, où il fréquente désormais le gymnase puis la faculté des Lettres. Durant ces deux années hors de France, Betz mène l’existence relativement insouciante des étudiants suisses, s’avère un esprit fin et travailleur, grand lecteur qui découvre à cette époque, pêle-mêle, Taine, Ernest Renan, Jules Laforgue, Remy de Gourmont, Maurice Barrès, André Gide, Paul Claudel. Il découvre également la poésie étrangère, avec Walt Whitman et Rainer Maria Rilke. Dans son ouvrage de souvenirs Rilke vivant (Émile-Paul frères, 1936), il évoque en effet ce « vieil ami alsacien », le professeur Friedrich Eduard Schneegans, érudit spécialiste de la littérature du Moyen Âge, dans la bibliothèque duquel il trouva, entre nombre de volumes symbolistes du Mercure de France ou de La Nouvelle Revue française, une « petite plaquette cartonnée, au titre allemand imprimé en caractères gothiques », l’édition verte et blanche de l’Insel-Bücherei du Chant de l’amour et de la mort du Cornette Christoph Rilke (Rilke vivant, ). L’ouvrage est une révélation : Maurice Betz rappelle le souvenir indélébile que laissa sur lui (ainsi que sur son camarade suisse Marcel Hofer) ce poème épique de Rilke, qui prit sans doute à ses yeux une tonalité particulière dans le contexte guerrier de l’époque.
En , Maurice Betz est déclaré bon pour le service armé par le médecin du Consulat allemand (dont il dépend toujours en qualité d’Alsacien), choisit cependant de ne pas rejoindre les troupes allemandes, signe au Consulat de France de Berne un engagement dans la Légion étrangère française afin d’obtenir la nationalité française et de combattre dans le camp français, et rejoint finalement la Caserne Ruty à Besançon. Aspirant d’artillerie, il est envoyé dans l’Aisne puis sur le front de la Marne, à Fleury-la-Rivière, et emporte dans son havresac le Livre d’images de Rilke. Durant l’été 1917, il est envoyé à Cherbourg (Equeurdreville-Tourlaville-La Hague), afin d’aider au débarquement des troupes américaines. Betz ne connaîtra pas les combats : « Privilège singulier de l’artillerie : on y a moins qu’ailleurs l’impression directe du danger. Pour le jeune homme, la guerre est avant tout la découverte de la vie en plein air. »Jacques-L. Hirtz, Op. cit.. La vie militaire reste toutefois pour lui une expérience fondamentale, dont il ne cessera de cultiver le souvenir : dans son volume de poèmes Scaferlati pour troupes, poèmes suivis de La Malemort de Jean Lefranc publié en 1921 (Paris, La Grappe Rouge, A. Messein), mais aussi, bien plus tard, dans la préface à sa propre traduction du Cornette(accomplie sur le front de la Sarre durant l’automne 1939), dans ses traductions du journal d’Ernst Jünger, voire dans son journal intime tenu pendant les années d’Occupation. Analysant trente ans plus tard ce « goût étrange pour la guerre », il écrira ainsi, le , dans ce journal intime :
Installation à Paris. Le métier d’avocat. Premières publications. Au lendemain de l’armistice de 1918, Maurice Betz s’installe à Paris, dans une chambre du cinquième étage du 1, rue de Médicis, qui demeura son adresse parisienne. Il suit des études de droit à la Sorbonne, sans grand enthousiasme toutefois. Dans l’effervescence artistique du Paris d’après-guerre, le jeune homme de vingt ans préfère s’adonner intensément à la lecture et aux spectacles, comme le laisse entrevoir un extrait de carnet intime daté du printemps-été 1920. Il fume, lit (Proust, Roger Martin du Gard, Jules Romains, Jean Giraudoux, Drieu la Rochelle, Shakespeare, les dramaturges scandinaves, Rilke, Hofmannsthal, etc.) travaille et rêvasse en contemplant le jardin du Luxembourg qui s’étend sous ses fenêtres, fréquente, accompagné de son ami Marcel Hofer, théâtres (Théâtre de l'Œuvre, Théâtre des Arts, Le Vieux Colombier), ballets russes à l’Opéra, cafés et cabarets d’artistes (La Rotonde, Les Deux Magots, Le Procope, Au Lapin Agile), envisage tantôt de révolutionner la poésie lyrique, face à ce qu’il nomme le « salmigondis dadaïste » ou d’écrire des romans, tantôt de fonder une revue, tantôt de se faire journaliste ou homme politique et d’embrasser une grande carrière au service de l’Alsace. Le quotidien du métier d’avocat à la Cour d’appel de Paris, qu’il exerce de 1920 à 1925, est un désenchantement. Il rapporte en 1946 à Jean Genet que le métier ne lui « a rapporté que trois-cents francs », en cinq années passées à « porter des cigarettes à de malheureux garçons détenus à la Santé ou à la Petite Roquette » (Journal intime, ).
Peu épanoui, il se trouve un emploi alimentaire de secrétaire auprès du député alsacien Georges Weill et se jette surtout dans la vie littéraire parisienne. En 1921, est édité son recueil de poèmes Scaferlati pour troupes, des poèmes de guerre empreints de lyrisme qui accordent une large part à la vie au grand air, au compagnonnage sur le front et à l’évocation de la nature, loin donc de l’évocation crépusculaire et crue de la guerre qui fut celle d’autres poètes de sa génération (les expressionnistes de langue allemande, par exemple, ou bien Apollinaire dans une moindre mesure). Comme l’écrit Emmanuel Bove dans un article des Nouvelles littéraires, Maurice Betz « n’est pas de ceux pour qui la guerre ne fut que quatre ans de grandes vacances. Il n’est pas non plus de ceux qu’elle a ébranlés trop fortement et qui, ensuite, ont eu du mal à retrouver leur équilibre, leur entrain au travail. La vie et la guerre, Maurice Betz les a découvertes en même temps, assez tôt pour qu’elles éveillassent en lui des sources profondes de sensibilité, assez tard pour qu’elles ne les tarissent pas » (Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, ). Maurice Betz portera toujours cependant en lui une « précoce amertume » (E. Bove), les incertitudes, les contradictions et les tourments d’une jeunesse inquiète, née à la veille du tournant du siècle et marquée à jamais par l’épreuve terrifiante de la Grande Guerre.
Auréolé d’une première publication sous son véritable nom (il avait déjà signé chez Delagrave une anthologie sur l’Alsace, Le Livre d’or de l’Alsace, en 1916, sous le pseudonyme de Maurice Devire), Betz fréquente les cercles littéraires où il croise Cocteau, Malraux, prend part au mouvement intellectuel des « Moins de trente ans » : lors de dîners réunissant de jeunes intellectuels et artistes soucieux de débattre et de s’élever contre l’académisme ambiant, le jeune homme croisera d’autres jeunes écrivains en devenir (Julien Green, Claude Aveline, Jean Cassou, Emmanuel Bove, Marcel Achard, Francis Carco, Marcel Pagnol, André Beucler, Armand Salacrou), des musiciens (Georges Auric, Poulenc), des acteurs (Pierre Fresnay, Pierre Brasseur), de futurs éditeurs (Jean Fayard) ou journalistes (Pierre Lazareff), voire des sportifs (Jean Borotra).
L’année 1923 : Rouge et blanc ; Les Cahiers de Malte Laurids Brigge Bien qu’il continue d’exercer comme avocat afin d’assurer sa subsistance, Maurice Betz connaît en 1923 un succès notable dans sa carrière littéraire. Il voit paraître cette année-là son premier roman, Rouge et blanc (Albin Michel), consacré à la situation de l’Alsace sous la coupe wilhelminienne. L’ouvrage, qui porte le même titre qu’un recueil de poèmes de l’Alsacien René Schickele (Weiß und Rot, 1920), a pour cadre le lycée de Colmar et retrace la trajectoire de deux lycéens, l’un Alsacien, l’autre Allemand, dont l’amitié se trouve mise à rude épreuve à la fois par la direction de l’école (le proviseur Neise est une réminiscence à peine masquée du fameux Gustav Gneisse), par les parents des deux familles, les mentalités revanchardes et les aléas de l’Histoire (le déclenchement de la Grande Guerre).
Le jeune écrivain se profile en cette même année comme traducteur : un tiers du roman de Rainer Maria Rilke Les Cahiers de Malte Laurids Brigge paraissent en effet chez Delamain et Boutelleau (Stock), dans la traduction de Maurice Betz. À l’occasion d’une collaboration avec l’éphémère revue anarchiste et avant-gardiste Action : Cahiers individualistes de philosophie et d’art, l’avocat Betz avait rencontré le critique d’art Florent Fels chargé bientôt de fonder chez Stock une collection de littérature, « Les Contemporains : Œuvres et portraits du », dans laquelle Fels « publiait des textes d’auteurs plus ou moins consacrés, que présentaient en des préfaces parfois sévères de jeunes écrivains qui trouvaient là une première occasion d’affirmer leurs goûts » (Rilke vivant, ). Fels avait alors demandé à Betz le nom de quelques auteurs germaniques susceptibles de rejoindre cette collection nouvellement lancée par Jacques Chardonne chez Stock : outre Stinnes de Maximilian Harden, le jeune avocat suggéra le nom d’un « poète allemand complètement inconnu en France, Rainer Maria Rilke » et proposa de traduire une partie de son roman phare, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, dont André Gide avait proposé des extraits dès 1911 dans La Nouvelle Revue Française. Le roman de Rilke, traduit partiellement, connaît un succès d’estime auprès du public français et sera traduit intégralement par Maurice Betz dans les années qui suivent : l’ouvrage sort en , non chez Stock, mais chez les frères Émile-Paul, maison de moindre envergure, moins portée vers la littérature étrangère. Le nom de Betz sera cependant dès lors indéfectiblement lié à celui du poète pragois de langue allemande.