est un film expérimental canadien de Michael Snow, réalisé entre 1972 et 1974.
Principe
Ce film expérimental au titre extravagant est une réalisation majeure dans l’œuvre de Michael Snow. Destiné à un public anglophone, il présente 26 scènes successives (une référence à l'alphabet latin), chacune étant une variation dans le rapport entre son et , que ce rapport soit physique, sémantique ou métaphorique. Au passage, le film s’intéresse aussi aux notions de création, par le biais de la mise en abime et l'autoréférence, à la politique et au sexe. Il peut être considéré comme une tentative de « film encyclopédique ». Malgré son titre, il n'a que peu de rapport narratif avec la nouvelle de Denis Diderot, Le Neveu de Rameau.
le Titre L'étrange titre est en réalité un jeu entre différents niveaux de lecture et de références : le roman de Diderot (figure historique réelle et connue) a été offert à Snow par Dennis Young (figure réelle mais peu connue, faisant partie de l'entourage proche de Snow). Dans son titre Diderot fait référence à Jean-Philippe Rameau (compositeur du français, donc figure historique réelle dans l'entourage proche de Diderot) et surtout à son neveu (personnage réel mais rendu fictif par Diderot). Wilma Schoen est une anagramme de Michael Snow (donc figure réelle devenue fictive par le biais d'un alter ego, à la manière de Rrose Sélavy). Le « x » utilisé dans « thanks » est un jeu entre le son et la représentation du son, sujet du film.
four/fore/for/4 Durant l'ensemble du film, quelle que soit la séquence, l'ensemble de phonèmes [foɹ] et ses homophones sont comptés lorsqu'ils sont prononcés par un des personnages. Ceci dans le cas du chiffre quatre (four), de la préposition for, ou tout simplement du phonème compris dans un mot quelconque comme before, forward ou reformation. Ce décompte devient volontairement absurde puisqu'il comprend aussi le chiffre 4 quand il apparait visuellement sous sa forme symbolique, sans forcément avoir été prononcé. Comme le décompte est toujours présent de façon visuelle dans l'image (par des cartons insérés au montage dans Plane, écrit sur le mur à l'arrière-plan de Embassy...) les 4 du décompte sont donc eux-mêmes comptés. Cette énumération aberrante, surtout arrivé au quarantième for, se joue du lien entre son et représentation du son, mais de façon parodique car inutilisable et fausse. Des jeux de mots semblables existent ailleurs dans le film sur 1, 2 et 3. Dans Plane, Debbie dit « There are three ones: 1, one and one »en français « Il y a trois un, 1, un et quelqu'un », Dans Polyphony, Marie dit « By the way, the are 4 twos, the numeral 2, the number 2, the preposition "to" and the adverb too" »»Au fait, il y a 4 deux, le chiffre 2, le numéro 2, la préposition "à" et l'adverbe "aussi" » et dans Bus, on entend une voix off qui dit « there are two threes »»Il y a deux trois ». Des extraits du scénario sont largement reproduits dans The Collected Writings of Michael Snow: The Michael Snow Project, Toronto, 1994.
Séquences
Les titres sont des titres de travail et n'apparaissent pas dans le film lui-même. Chaque titre est en anglais. Les scènes sont séparées par des flashs colorés (rappelant les films de Paul Sharits) dont le rythme change au long du film. Chaque séquence a une durée différente, allant de quelques minutes à presque une heure pour Embassy et Hotel.
Whistling (Sifflant)
L'artiste sous différents angles est vu en train de siffler des mélodies et rythmes simples. Il tient un micro plus ou moins loin de ses lèvres provoquant dans variations dans le volume et suggérant l'espace du son.
Focus (mise au point)
Une mise au point est faite sur le mot « Focus » (Mise au point). On entend en français puis en allemand la biographie écrite du musicien Jean-Philippe Rameau lue par une voix off depuis une pochette de vinyle.
Mom (Piano) (Maman (Piano))
Marie-Antoinette Roy, la mère de Snow, assise à un piano poursuit la lecture de la biographie de Rameau en espagnol. Avec les scènes précédentes c'est aussi un jeu de mots sur l'artiste Whistler et son célèbre tableau Arrangement en Noir et Gris (1871), connu populairement comme Whistler's Mother (qui pourrait aussi se traduire par « la mère du siffleur »).
Crédits (Générique)
Sur une vue d'un train allant de gauche à droite, un générique se déroule du bas vers le haut tout en étant lu en voix off par quelqu'un qui souffre de bégaiement. La plupart des noms sont des anagrammes du nom de l'artiste. On nous apprend que le film est inspiré du Décaméron de Boccace et de la Bhagavad-Gita, et qu'il est dédié à Alexander Graham Bell.
Mental (1)
Une boîte de bonbons à la menthe est présentée à la caméra sous tous les angles. Scène muette.
Voice scene (scène de la voix)
Dans un bureau trois figures sont intriguées par une voix off qui, selon leurs dires, se balade d'un objet à un autre : un stylo, un fromage, un prétendu portrait de Winston Churchill ou un iceberg dans l'arrière-plan d'une scène d'hiver sur un calendrier au mur. Le spectateur n'entend pas de variation dans la voix, il doit faire confiance aux protagonistes de la scène afin de savoir ce qui est en train de parler. La calendrier tombe du mur, puis la scène entière tombe de l'écran.
Plane (Avion/plan/niveau/clair…)
Dans un avion, cinq personnages, Debbie (hôtesse de l'air), Harry, Natalie, Alf puis un pilote, Sam, qui les rejoint vers le milieu de la séquence. La caméra, tenue main, ne cesse de bouger et tout est réalisé en tourné-monté provoquant des distorsions de son. L'image suit les figures qui ont des conversations à priori absconses. Il s'agit surtout de jeux de mots complexes et d'un discours sur la possibilité d'avoir du recul sur soi-même. Snow apparait un instant, jouant de la trompette. On finit par voir que les figures répètent des phrases que l'artiste leur demande de lire hors caméra avant chaque prise de vue.
Sink (Évier)
Les mains de l’artiste tapent un rythme sur un évier de cuisine comme s'il s'agissait d'une batterie. L'évier est progressivement rempli d'eau, puis vidé.
Dennis Burton
Séquence en vidéo. Le peintre canadien Dennis Burton est assis tel un présentateur de télévision, lisant un texte incompréhensible. Ses intonations affectent l'image vidéo par des distorsions et des couleurs anormales. À la fin, on comprend la fonction de son langage, les mots (anglais) sont simplement découpés selon leurs syllabes et reformés avec des espaces créant une structure de texte inhabituelle et donc difficilement compréhensible d'un premier jet.
Polyphony (Polyphonie)
Quatre personnages, Janet, Marie, Gloria et Paul, sont dans un appartement. Ils tiennent leurs scripts dans les mains, et lisent leur texte. Ce texte est plein de trous. La bande son de cette séquence est ensuite jouée (en direct) et les protagonistes rejouent la scène en comblant les vides de la première version, tout en y ajoutant des informations. La scène est de nouveau enregistrée, puis rejouée. En tout, trois superpositions sonores ont lieu, toutes les unes à la suite des autres (d'où le titre de travail, polyphonie). Le scénario simple (une petite soirée entre amis qui écoutent des pièces de clavecin de Jean-Philippe Rameau ; Janet part au magasin acheter des bières pendant que Paul drague Marie sous les yeux de Gloria qui annonce la chose au retour de Janet. Celle-ci répond qu'elle n'est pas étonnée et semble ne pas vouloir voir la réalité en face) devient totalement impossible à suivre tant l'ensemble est déconstruit et superposé (car au-delà du travail de superposition sonore, et de mise en scène évidente par la lecture du texte, les évènements de la narration sont joués dans le désordre). À la fin, la scène est reprise avec d'autres comédiens, et s'interrompt avec Amy Taubin qui répond au téléphone à côté d'une chaise jaune : c'est une reprise de la fin du film Wavelength de 1967.
Bus (Autobus)
La bande son reprend un texte traitant de la vraisemblance grandissante de l'image filmée grâce aux nouvelles technologies. L'image montre plusieurs personnes assises au fond d'un autobus de ville qui parcourt les rues de Toronto. Des trous réalisés directement dans la pellicule interviennent sur l'image. Les utilisateurs du bus semblent les percevoir au-dessus de leurs têtes.
Fart (Pet)
Sous le 'regard' d'une caméra et de son opérateur, quatre personnages prennent le thé dans un salon. La scène s'ouvre sur un zoom arrière, et les paroles des figures sont totalement incompréhensibles. On comprend par les gestes et les expressions qu'une odeur désagréable a envahi la pièce. La maitresse de maison sort et revient avec un désodorisant en bombe. La scène est ensuite jouée à l'envers, révélant que les textes étaient lus dans le mauvais sens. Certains mots deviennent compréhensibles, mais leur ordre est inversé.
Dub (Doublage)
La scène est filmée devant une mise en scène de mannequins dans une salle du Musée royal de l'Ontario montrant la vie des Amérindiens. Quatre personnages (deux hommes et deux femmes) habillés de vêtements colorés parlent de la notion d'artifice et ensuite d'un bruit d'orage qu'ils viennent d’entendre. La scène est entièrement doublée en studio, mais sans le moindre effort de synchronicité entre les mouvements de lèvres et les paroles. Le son semble donc avoir une vie totalement indépendante de la scène filmée. Petit à petit, l'image est refilmée et devient de plus en plus floue, alors que le son se déforme et s'enrichit d'extraits sonores, de paroles entendues d'une télé ou d'une radio, de cris d'animaux, et même d'un extrait du commentaire off de la séquence Commentator. À la fin, la séquence devient un film totalement abstrait de couleurs et de sons.
Piss duet (Duo pour pipi)
Un homme et une femme nus urinent dans des seaux. Le son est amplifié par des micros.
Embassy (Embassade)
Dans des salons au décor Louis XVI très officiel, cinq personnages (Gloria, Vivian, Peter, Tom, un éclairagiste, un preneur de son et une jeune femme japonaise presque toujours muette appelée Alexia) joués par des figures du cinéma Underground et de l'art contemporain de l'époque, exercent sons, onomatopées, et des jeux étranges. Chaque personnage qui parle, ou plus précisément chaque origine des sons, est successivement éclairée par un assistant muni d'un spot et amplifiée par un autre tenant un micro. Tom (joué par l'artiste Nam June Paik) tente vainement de réinterpréter A Hard Rain's a-Gonna Fall de Bob Dylan après en avoir écouté l'enregistrement. Vivian, jouée par Helene Kaplan, fait la remarque que le magnétophone arrive à contenir un énorme orchestre. Les figures écoutent des enregistrements de jazz puis des caquètements de poules. Le magnétophone est jeté en dehors du plan de l'image par un des personnages, mais lorsque la scène reprend, le son est toujours présent. L'hymne national canadien O Canada est chanté par Peter (Bob Cowan) et interprété en play back par Gloria (jouée par la critique Annette Michelson) avant qu'elle ne donne un cours magistral (fantaisiste) sur l'étymologie du mot français « chaise » et de l'anglais « chair ». L'intervention d'un ton docte est traduite en direct en coréen avant d'être répétée en canon par tout le monde. Enfin, une liste de « sujets intéressants » est donnée dans l'espoir vain de lancer une conversation. La scène semble être une parodie des discours officiels et des retransmissions télévisées de politiciens depuis des quartiers officiels. À la fin, l'ensemble des décors vides est filmé, puis on demande à une jeune femme japonaise nommée Alexia (dont le nom rappelle l'alexie), muette depuis le début, de tenir un verre à vin contre le mur afin d'écouter s'il y a des gens dans la pièce voisine. La réponse n'est pas donnée.
Commentator (Commentateur)