Le Yuè ou Yú Yuè, Yut en yuè, était un État autochtone, non chinois, de la Chine orientale durant la période des Printemps et des Automnes. Il devint au début du l'un des principaux Royaumes combattants en absorbant le royaume de Wu, son voisin septentrional peuplé de Yuè sinisés. Sa capitale septentrionale Langya est transférée en à Suzhou, près de l'actuelle Shanghai. Lourdement défait en par le royaume de Chu, son voisin occidental, le Yuè cède à celui-ci la majeure partie de son territoire en
Sinisé à partir de 222 av. J.-C. sous le règne de l'unificateur de la Chine Qin Shi Huang, le Yú Yuè perdure en Chine du Sud à travers son aristocratie repliée dans le bassin du fleuve Min, où elle fonde en 202 av. J.-C. le . Une colonie de la côte de l'actuel Zhejiang prend son indépendance en 193 av. J.-C. et fonde le ou Yuè oriental. Ces deux États sont submergés en par le Nanyue ou Yuè méridional, autre colonie de marchands chinois située plus au sud dans l'actuel Guangdong, et annexés avec lui en 111 av. J.-C. par la Chine des Han, venus du Nord.
Étymologie L'idéogramme Yuè ou Yueh, 戉 en écriture traditionnelle, 越 en écriture moderne, se prononce comme celui signifiant lune 月 mais a une étymologie différente, [wjat]W. H. Baxter, A Handbook of Old Chinese Phonology, , Mouton de Gruyter, Berlin, 1992 . ou [gjwat]B. Karlgren, , 303e & 305a, musée des antiquités de l'Extrême-Orient, Stockholm, 1957. en chinois archaïque. Il est basé sur un signe dessinant une hache crochue, sorte de hallebarde, qui est associé à des termes relatifs aux militaires. Il se prononce Viet en vietnamienC. Michele Thompson, « The Viêt Peoples and the Origins of Nom », in , , , université de Pennsylvanie, Philadelphie, mars 2000 . et Iout [yut] en cantonais contemporain.
vignette|gauche|redresse|110px|Fait pour la personne du en capitales sigillaires dite aviaires, propres au Yú Yuè du (Yuè, en haut à droite). Depuis l'Antiquité chinoise jusqu'à l'époque moderne, ce terme de Yuè désigne toutes sortes d'États frontaliers de l'Empire du Milieu, tels le Tiānyuè, le Nanyue c'est-à-dire Yuè du sud, dont le nom a été conservé par sa partie méridionale et futur Nam Viet, le , le Kanyuè, qui a donné son nom à la rivière Kan et son bassin, tous regroupés indistinctement sous une expression signifiant multitude barbareW. Meacham, « Defining the Hundred Yue », in Bulletin of the Indo-Pacific Prehistory Association, , , CNRS UMR 7055, Nanterre, 1996, .. Dans la classification sinocentriste Hua-Yi, Yuè est cependant réservé à des peuples orientaux ou méridionaux, comme Hu () l'est aux Turco-mongols, tels les Xiongnu septentrionaux.
À la fin du , l'épigraphiste Sun Yirang, reprenant la géographie traditionnelle, identifie le Yuè à la 揚此州地苞百越,揚、越聲轉,義亦同,揚州當因揚越得名,猶荊州之與荊楚義亦相因矣., l'une des tracées sur le sol chinois par le monarque mythique Yu le Grand qui a donné son nom au fleuve Yangzi Jiang 揚子江. Les supposés ancêtres des Yuè, appelés pour cette raison Yang Yuè, sont en effet situés par une tradition chinoise conquérante dans la plaine du fleuve BleuW. Meacham, « Defining the Hundred Yue », in Bulletin of the Indo-Pacific Prehistory Association, , , CNRS, Nanterre, 1996.. Pourtant Yuè désigne des hommes également qualifiés de sauvages des montagnes (), c'est-à-dire les habitants au-delà du fleuve.
Selon le Shiji, le nom de Yú aurait été attribué par Wú, le fondateur du Yú Yuè. Ce roi mythique, appelé depuis Wú Yú, c'est-à-dire Wú de Yú, avait été envoyé par son père, le roi Shao Kang, restaurer la tombe de leur ancêtre Yu le Grand sur le mont Kouaïtchi. Cette généalogie légendaire permettait aux souverains du Yú Yuè de prétendre descendre eux aussi de la Dynastie Xia. La désignation Yú Yuè n'est donc peut être qu'un tardif jeu de mots, ou d'accent. En effet, sur un sceau retrouvé en 1965, le premier roi du Yú Yuè se désigne non comme roi du Yú Yuè mais comme roi du Yuè.
Il est en outre plausible que Woú, qui désigne un royaume frère, ait la même étymologieEric Henry, « The Submerged History of Yuè », in , , , Université de Pennsylvanie, Philadelphie, mai 2007 ., [Viut], forme évoluée de [wjat]. Le même signe de la hallebarde ( se retrouve dans une autre accentuation de la syllabe dans le terme woǔchoù 武术, qui signifie art martial.
Histoire Préhistoire (2000-850 av. J.-C.) vignette|gauche|redresse|La statuette d'un serviteur déposée traditionnellement dans les tombes royales porte les tatouages caractéristiques. Le Yú Yuè émerge, comme le Wú (), au cœur d'une civilisation de tumulus, dont le plus ancien exemplaire a été découvert dans les monts Tiantai, dans le Tchökiang. Cette civilisation a prospéré depuis le début du deuxième millénaire, c'est-à-dire postérieurement à celle de Liangjou, sur un territoire qui dépasse largementKim Hayes, «On the Presence of Non-Chinese at Anyang», in , , , Université de Pennsylvanie, Philadelphie, avril 2004, . l'extension future de ces deux États. Plus de vingt mille de ces tumulus ont été dégagés dans le sud est de la Chine actuelle. Leur type de construction évoque celui de tumulus sibériens. Ils ont livré les artefacts d'une civilisation très différente de la civilisation d'Erligang.
Ces Yuè diffèrent des Chinois par leur musique, leur religion, leur régime alimentaire, leur urbanisme, leur architecture navale, leurs armes, leurs habitudes funéraires excentriquesHeather Peters, « Tattooed Faces and Stilt Houses: Who Were the Ancient Yue? », in , , , université de Pennsylvanie, Philadelphie, avril 1990, .. Contrairement aux Chinois de l'Antiquité, ils implantent leurs villages aux sommets de montagnes et construisent leurs maisons sur pilotis. Ils portent les cheveux courts, se tatouent, marchent pieds nus, portent des vêtements à manches et jambes courtes typiques des marins. Ils cultivent des vertus opposées à la sagesse traditionnelle chinoise, fierté, audace, prise de risque. Les Yuè sont pêcheurs comme les Chinois sont paysans. Leur art de la guerre est aussi très différent. Ils utilisent de hauts tambours de guerre en cuivre, pratiquent la rapine et préfèrent la tactique de guérilla.
Les éléments d'écriture idéogrammique relevés sur les sceaux montrent une graphie tortueuse dite aviaire, différente des vermicelles utilisée dans le Woú, et leur langue austroasiatiqueJ. Norman & Tsu-lin Mei, « The Austroasiatics in Ancient South China, Some Lexical Evidence.», in , , , Saint Augustin, 1976., au monosyllabisme moins affirmé, est incompréhensible par leurs voisins du Tchou. Un apparentement, via une domination aristocratique par exemple, avec des autochtones austronésiens, peuples marins issus de la civilisation de Hemudu qui a vu naître la riziculture, chez lesquels le tatouage joue un rôle socialCarrie E. Reid, « Early Chinese Tattoo », in , , , Université de Pennsylvanie, Philadelphie, juin 2000, . et dont la présence est attestée jusqu'en W. H. Goodenough, Prehistoric Settlement of the Pacific, vol. 86, V, , APS, Philadelphie, 1996 . voire en 620W. H. Goodenough, Prehistoric Settlement of the Pacific, vol. 86, V, , APS, Philadelphie, 1996, ., n'est pas exclu.
Un réservoir de mercenaires (850-507 av. J.-C.) Le recueil sinocentré d'archives et de traditions écrit à la fin du que sont les Mémoires du copiste fait entrer les Yuè dans l'histoire au début du en tant que vassaux du royaume de Tchou. Vers 887 av. J.-C., le roi de cet État du centre de la Chine actuelle, Hsióng Ts'oú, confie à son second fils Jí Tchī la régence d'une marche en pays Yuè et reçoit le titre de roi du Yuè 越章, c'est-à-dire du fief Yuè. Monté sur le trône après l'assassinat de son frère aîné Hsióng Kang par son frère cadet Hsióng Yan, Jí Tcī abdique en faveur de ce dernier et se réserve un apanage, mentionné sous le nom de Koui 夔 dans les vingtième, vingt et unième er deux derniers chapitres, intitulés Yuè Yǔ 越語, que le Discours des royaumes consacre au Yuè.. Comme beaucoup de voisins « barbares », les jeunes Yuè font métier de soldats dans l'armée des Chinois.
L'entrée des Yue sur la scène militaire chinoise (506-472 av. J.-C.) Les historiographes chinois, transcrivant les Annales de Bambou, réserve tardivement le terme de Yuè à un État situé précisément au sud de l'embouchure du Yangzi Jiang, dans l'actuel Zhejiang, le Yú YuèJ. Legge, The Chinese Classics, vol. III "The Shoo King or The Book of Historical Documents", IV, , rééd. , Hong Kong, 1960..
Le 25 décembre 506 av. J.-C., le roi du Chu, Zhao, est défait à la Bataille de Boju par les armées du roi du Wu, , conduites par le général Sun Tzu. Sa capitale Ying est prise au terme d'une campagne de cinq autres batailles, malgré la victoire de son général à la bataille de la rivière Yongchi. L'année suivante, il est restauré sur son trône à la suite d'une victoire remportée grâce à l'appui du souverain de Qin, , mais, en 504 av. J.-C., après avoir subi un désastre naval sur le Yangzi Jiang, il doit déplacer sa capitale vers le nord, à .
Dès lors, le roi Zhao n'aura de cesse d'enrôler les guérilléros du Yú Yuè pour prendre à revers le Wu. Le Yú Yuè se situe sur la rive méridionale du Delta du Yangzi Jiang, le Wu, au nord, dans l'actuel Jiangsu. La réaction s'abat dix ans plus tard sur le Yú Yuè. Youn Chang, dirigeant qui a assis son pouvoir par le louage de mercenaires au roi Zhao, est sévèrement défait en 494 av. J.-C. par Fu Chai, le fils du défunt monté sur le trône du Wu quelques mois plus tôt. Moyennant des dessous de table et des intrigues de palais qui ont donné naissance à la légende de la belle espionne Xi Shi, Youn Chang préserve l'indépendance de son royaume.
vignette|gauche|L'épée de parade de Goujian en bronze gravée au nom du fondateur du Yú Yuè et retrouvée en 1965 loin de la frontière occidentale de ce royaume. Selon la légende, le fils de Youn Chang, , et le futur ministre Fan Li sont détenus trois ans en otages à la cour de Fu Chai, d'où ils ramèneront un programme de réformes politiques et administratives qui hausseront le Yuè au premier plan. Ce qui est attesté par les historiens, c'est qu'en 482 av. J.-C., , venge son père, décédé en 497 av. J.-C., en s'emparant par surprise de Wu, capitale homonyme du royaume. L'armée de Fu Chai, embarquée sur le Grand Canal dont les travaux se sont terminés quelques mois plus tôt, est entièrement mobilisée sur son front nord par la conquête du royaume de Qi. S'ensuivent neuf années de campagne qui se soldent en 472 av. J.-C. par l'annexion du Wu grâce à l'appui militaire du roi de Chu, Hui, le fils et successeur de Zhao.
Un nouvel hégémon (471-380 av. J.-C.) vignette|Les Yuè, puissance orientale dans le champ de bataille des Royaumes combattants, dont sortira finalement vainqueur le plus occidental Ts'in. La chronique rédigée au milieu du par le moine bouddhiste Kian Jen, le Yuè Kioué Choū ou Archives perdues du royaume de Yuè, rapporte que le conquérant pousse son hégémonie vers le nord jusque dans le sud du Chantoung, à distance duquel il dresse en sa nouvelle capitale, Láng Yé 琅玡. Il y reçoit une ambassade ostentatoire envoyée par Āikōng, le souverain du Lǔ aux frontières duquel il arrête son expédition.
Dominant les deux rives du cours inférieur du fleuve et la côte durant un demi-siècle, le nouveau Yuè, désormais appelé exclusivement Yú Yuè, est réputé pour la qualité de son travail du métal, en particulier celui des épées. Des exemplaires composés d'un alliage spécial de bronze sulfuré et arsénié ont été retrouvés sans altération du tranchant, ni traces d'oxydation tant les fourreaux sont ajustés. est l'initiateur d'une politique nataliste qui interdit le mariage entre personnes d'âges disparatesM. Granet, La Civilisation chinoise. La Vie publique et la vie privée., , La Renaissance du livre, 1929, réed. Albin Michel, Paris, mai 1994., mais à sa mort le territoire est dirigé par une multitude de vassaux turbulents.