vignette|300 px|Hôtel de ville de Montréal, et son balcon d'où le général de Gaulle a dit cette phrase.
est la phrase-clé du discours du de Charles de Gaulle, prononcée depuis le balcon de l'hôtel de ville de Montréal, face à la foule réunie sur la rue Notre-Dame.
S'inscrivant dans le contexte de la Révolution tranquille, cette déclaration marque un tournant dans le développement des relations internationales du Québec. Elle a permis de sensibiliser la scène internationale à l'existence du Québec et à la question de son avenir politiqueAlain Peyreffite, C'était de Gaulle, Paris, Gallimard, 2002, p. 1544-1545..
Saluée au Québec comme un appui à la cause de l'indépendance, critiquée par les tenants du fédéralisme canadien, cette phrase illustre le rapprochement sans précédent entre le Québec et la France sous Charles de Gaulle et Daniel JohnsonCette déclaration s'inscrit dans la logique du général de Gaulle, attachée à l'idée de l'indépendance des nations et sensible à l'impact historique de la perte de la Nouvelle-France par la France à la suite du traité de Paris de 1763..
Contexte Relations entre Charles de Gaulle et le Québec L'intérêt de Charles de Gaulle pour l'histoire de la France en Amérique remonte à sa jeunesse. Fils d'un enseignant très cultivé, le futur général a été élevé dans une culture faisant une large part à la religion catholique et au patriotisme français. D'esprit curieux, en 1913, alors qu'il n'a que 23 ans, le sous-lieutenant de Gaulle prononce devant ses confrères une conférence sur le thème du patriotisme (« un amour profond de la nation […] pour toutes les grandes causes »). Pour illustrer cette vertu, de Gaulle cite en exemple trois héros de l’histoire de France. En 1937, il retrouve l’histoire de la Nouvelle-France à l’occasion d’un devoir scolaire de son fils portant sur la perte du Canada par la France. Parmi ces héros se trouvait le défenseur de Québec en 1759, Louis-Joseph de Montcalm : « Qui donc osera proscrire de son âme le feu sacré qui animait une Jeanne d’Arc, l’enthousiasme généreux qui enflammait un Du Guesclin, le sublime amour qui faisait Montcalm héroïque et qui, plus tard, transformait des criminels en héros et en défenseurs de la LibertéCharles de Gaulle, Lettres notes et carnets 1905-1941, Paris, Robert Laffont, 2010, p. 72, cité dans Roger Barrette, De Gaulle. Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec, Éditions du Septentrion, 2019, p. 44. ».
Fortement marqué par ses lectures sur l'histoire du Québec (ainsi que par le roman Maria Chapdelaine de Louis Hémon), Charles de Gaulle cherche le soutien des Québécois durant la Seconde Guerre mondiale. Le , alors qu'il est en exil à Londres, le général de Gaulle invite les Québécois à se joindre aux forces de la France libre, déclarant que « personne au monde ne peut comprendre la chose française mieux que les Canadiens français.Le lendemain, le , il est condamné à mort par le régime de Vichy. ». Cet appel entendu, à la fin de la guerre, Charles de Gaulle viendra en visite à Québec et à Montréal pour une première fois, du au ..L'année suivante, le , il effectue une visite à Ottawa, sans toutefois revenir au Québec. « Mission courte mais riche en résultats », La Presse, 30 août 1945, p. 13. Consulté le 14 février 2023.. Toutefois, il n'a pas l'occasion de prendre contact avec la population québécoise.
À la suite de son retour à la vie publique, en tant que président de la République française, Charles de Gaulle effectue une deuxième visite au Québec, les et .. Il est alors reçu à Québec par le premier ministre Antonio Barrette, et à Montréal par le maire Sarto Fournier. Cette deuxième visite au Québec marque le général de Gaulle. Après avoir constaté les progrès et les développements économiques et industriels réalisés par les Québécois malgré leur situation minoritaire au Canada, à son retour en France, le président confie à son ministre de la Culture André Malraux : « Il y a, me semble-t-il, un énorme potentiel français au Québec. Veuillez vous en occuperGeorges-Émile Lapalme, Mémoires, tome III : le paradis du pouvoir, Montréal, Leméac, 1973, p. 47. ».
À la suite des élections de 1960, le Québec et la France entament une nouvelle ère de collaboration. Le Québec et la France multiplient les occasions de resserrer leurs liens économiques, culturels, politiques et diplomatiques. Ainsi, reprenant un projet esquissé en , une Maison du Québec à Paris est ouverte le Roger Barrette, De Gaulle. Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec, Éditions du Septentrion, 2019, p. 83-85, 95-101.. En , le gouvernement français charge le journaliste et diplomate Pierre-Louis Mallen de se rendre à Montréal pour ouvrir des bureaux de l'Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF). Le but est d'assurer une présence permanente au Québec de la radiotélévision française pour alimenter la France en émissions sur les réalités québécoisesJean Lacouture, Charles de Gaulle, t. 3 : Le souverain, 1959-1970, Éditions du Seuil, 1984, p. 509-513. Consulté le 14 février 2023.Roger Barrette, De Gaulle. Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec, Éditions du Septentrion, 2019, p. 108-110.. Puis, à l'invitation du ministre Georges-Émile Lapalme, la France présente à Montréal, du au , une importante exposition technique et culturelle. Le ministre des Affaires culturelles André Malraux vient l’inaugurer et se rend à Québec par la suiteRoger Barrette, De Gaulle. Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec, Éditions du Septentrion, 2019, p. 111-114.. Enfin, le , la coopération franco-québécoise se concrétise par la signature officielle à Paris du premier accord France-Québec dans le domaine de l'éducation. Il s'agit de la première fois que le Québec signe une entente officielle avec un pays souverain. Cette entente deviendra le socle de la présence du Québec au niveau international et le point d’appui de la théorie constitutionnelle du prolongement externe des compétences internes du Québec (la doctrine Gérin-Lajoie)Roger Barrette, De Gaulle. Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec, Éditions du Septentrion, 2019, p. 116-117.Un deuxième accord France-Québec (dans le domaine culturel) sera signé à Québec le 24 novembre 1965 par le ministre des Affaires culturelles Pierre Laporte et l'ambassadeur de France au Canada François Leduc..
Motivations françaises thumb|left|upright=1.0|Charles de Gaulle en 1967. Au début des années 1960, des graffiteurs du Réseau de résistance pour la libération nationale du Québec (RR) diffusent déjà sur les monuments, édifices et lieux publics le slogan « Vive le Québec libre ! ». Ce slogan est aussi utilisé par le Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) et par le Front de libération du Québec (FLQ) dès 1963..
Malgré la position préconisée par le Parti libéral de Jean Lesage quant à l'avenir du Québec au sein du Canada, le général de Gaulle favorise plutôt l'option de l'indépendance politique. Cette position rompt avec la longue tradition de prudence des visiteurs français au Canada : en 1854, le commandant Paul Henry de Belvèze avait rétabli les relations commerciales entre la France et le Canada, et en 1921, le maréchal Fayolle avait été ému par l'accueil des Canadiens français, mais tous deux avaient ménagé les susceptibilités britanniques et fédérales. De même, Pierre Mendès France, venu en visite officielle au Canada en 1954, avait admiré le pays en ami du premier ministre Lester B. Pearson, sans avoir eu plus qu'une conversation protocolaire avec Maurice Duplessis. Se confiant à son ministre de l'Information Alain Peyrefitte, en , le président constate qu'« [e]n réalité, les Canadiens anglais ne comprennent pas les Canadiens français. On peut même dire qu’ils ne les aiment pas. […] Un jour ou l’autre, les Français se rebelleront contre les Anglais. Du moins au Québec, puisque partout ailleurs au Canada, ils sont minoritaires… Pourquoi aurions-nous donné l’autodétermination aux Algériens, et pourquoi les Anglais ne l’accorderaient-ils pas aux Français du Canada? Un jour ou l’autre, le Québec sera libreAlain Peyreffite, De Gaulle et le Québec, Montréal, Stanké, 2000, p. 17. ».
Selon l'historien Édouard Baraton, la volonté de de Gaulle de soutenir l’indépendance du Québec s'appuie sur l'idée d'une commune appartenance des Canadiens français et des Français à un même ensemble national. Cette commune appartenance impliquait, pour le chef de l'État français, le devoir de promouvoir les intérêts des « Français du Canada ».. Selon la conception gaullienne, issue d'un héritage idéologique composite reprenant des idées exprimées depuis deux siècles, les Canadiens français sont avant tout des Français du Canada vivant dans une situation de sujétion du fait de la Conquête de 1759-1760. L'assimilation par les dirigeants français des Canadiens français à des nationaux français débouchera sur la rédaction d'un projet de « loi du retour » permettant de réaffirmer la nationalité française rémanente des Canadiens d'origine française. Dès lors, l'objectif du chef de l'État français est de procéder grâce aux circonstances à la destruction du Canada issu de l'acte de l’Amérique du Nord britannique pour aboutir à la création d'une « République française du Canada », incarnation américaine de la nation française, ou de fonder une confédération égalitaire canadienne dans laquelle le Québec aurait toute sa place, et dans laquelle les revendications politiques et culturelles des Québécois seraient pleinement reconnues par la majorité canadienne anglophoneUn article de Peyrefitte intitulé De Gaulle : « Il y aura une République française du Canada » est mentionné dans https://books.google.ca/books?isbn=2811130322..
Une autre motivation du général de Gaulle aurait été l'existence de gisements d'uranium au Québec (notamment dans la région de Chibougamau) et au Canada (en Saskatchewan et en Ontario), alors même que la France est en train d'améliorer son arsenal nucléaire.. En soutenant un mouvement qui menaçait de faire perdre au Canada une partie de son territoire, de Gaulle souhaitait faire pression sur le gouvernement fédéral canadien pour obtenir la livraison de 500 tonnes d'uranium, pour l'ajouter à déjà obtenues du Gabon et du Madagascar, lui étant nécessaires pour l'élaboration de la seconde génération de la force de frappe nucléaire française. Relayant les fuites, un article du Chicago Tribune du explique : « De Gaulle avait tenté d'acheter de l'uranium canadien en 1966. Mais l'accord est tombé à l'eau, la France ayant refusé les conditions canadiennes selon lesquelles l'uranium devait être utilisé à des fins pacifiques et son usage devait faire l'objet d'inspections. (…) Un Québec souverain pourrait établir ses propres règles sur la vente d'uranium et serait affranchi des contraintes imposées par la commission canadienne de contrôle de l'énergie atomique“Call Quebec Uranium Key To French Stand”, Chicago Tribune, 18 décembre 1967. ».
Tensions diplomatiques entre Paris et Ottawa À la fin de 1966, le Canada se prépare à célébrer le centième anniversaire de la Confédération. En prévision de cet événement, l'ambassadeur de France à Ottawa François Leduc invite le président français à faire part de ses vœux au gouvernement canadien. Irrité, le général répond par télégramme le : « Il n’est pas question que j’adresse un message au Canada pour célébrer son “centenaire”. Nous n’avons à féliciter ni les Canadiens ni nous-mêmes de la création d’un “État” fondé sur notre défaite d’autrefois et sur l’intégration d’une partie du peuple français dans un ensemble britannique. Au demeurant cet ensemble est devenu bien précaireArchives de la Fondation Charles de Gaulle, dossier AC105, cité dans Roger Barrette, De Gaulle. Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec, Éditions du Septentrion, 2019, p. 130. ».