Abraham ben Ezra ( Avraham ben Meïr ben Ezra parfois lu Even Ezra, arabe Abu Isḥaḳ Ibrahim ibn al-Majid ibn Ezra) est un rabbin andalou du (Tudèle, circa 1092 - Calahorra, circa 1167).

Grammairien, traducteur, poète, exégète, philosophe, mathématicien et astronome, il est considéré comme l’une des plus éminentes autorités rabbiniques médiévales.

Éléments biographiques

Première période

Membre de la famille Ibn Ezra, qui jouit d'un grand renom en Espagne, Abraham ibn Ezra serait, selon Moïse ibn EzraCf. Steinschneider, Catalogus Librorum Hebræorum in Bibliotheca Bodleiana, Berlin, 1852-60, colonne 1801 (dont il est probablement un parent éloigné), natif de TudèleIl est actuellement admis qu'il serait natif de Tudèle et non de Tolède comme indiqué dans Jewish Encyclopedia. Voir Tzvi Langermann, Abraham ibn Ezra, The Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2006 et se serait installé ensuite à Cordoue. Abraham ibn Ezra mentionne tantôt l'une, tantôt l'autre comme le lieu de sa naissance.

La vie d'Abraham ibn Ezra se divise en deux périodes : dans la première, Abraham ibn Ezra se construit une réputation de poète et de penseur, dans son Espagne natale. Il y fréquente assidûment les plus prestigieux érudits de son temps, dont Joseph ibn Tzaddik, Juda Halévi, avec lequel Abraham ibn Ezra aurait voyagé dans les communautés d'Afrique du NordC.H. Toy & W. Bacher, Salomon ibn Parhon, in Jewish Encyclopedia, éd. Funk & Wagnalls, 1901-1906, et Moïse ibn Ezra. Ce dernier fait les louanges du philosophe religieux (mutakallim) et de l'homme éloquent, tandis qu'un jeune contemporain, Abraham ibn Dawd, le qualifie, à la fin de sa chroniqueRaABaD, Sefer ha-Ḳabbalah, ed. A. Neubauer, Oxford 1881, de dernier grand homme à avoir fait la fierté du judaïsme espagnol, et de grand poète, qui « a renforcé les mains d'Israël avec des poèmes et des mots de consolation. »

Selon de nombreuses sources, Abraham a passé le plus clair de cette période à s'occuper de poésie, mais il poursuit également d'autres savoirs scientifiques, comme l'indique sa production littéraire dans sa seconde période. Son commentaire biblique, notamment, comprend nombre de ses discussions philosophiques avec Juda Halévi d'une part, et de ses débats avec des représentants du karaïsme, un mouvement juif scripturaliste, adversaire du judaïsme rabbinique traditionnel, auquel se rattache Ibn Ezra.

Ibn Ezra ne donne aucune indication précise quant à sa famille. Cependant, on peut déduire de la glose dans son long commentaire sur Exode 2:2 qu'il avait eu cinq enfants, dont seul Isaac est mentionné, les autres étant sans doute morts en bas âge. Isaac ibn Ezra, qui était peut-être le beau-fils de Juda Halevi, est à bord du bateau qui mène ce dernier en Égypte. Il se sépare alors de lui et fait route vers Bagdad, où il compose en 1143 des poèmes à la gloire de son maître Abu al-Barakat Hibat Allah. Peu après, il le suit dans sa conversion à l'islam, au grand désarroi de son père. C'est probablement dans l'espoir de le ramener au judaïsme qu'Abraham ibn Ezra effectue un premier voyage en Orient (Égypte, terre d'Israël et Irak)IBN EZRA, ABRAHAM, un article du Dictionnaire Encyclopédique du Judaïsme, pp. 487-488, publié sous la direction de Geoffrey Wigoder, adapté par Sylvie Anne Goldberg, Bouquins, Robert Laffont, 1996 ., bien que la conquête almohade ait également pu y jouer un rôleWacks, David, The Poet, the Rabbi, and the Song: Abraham ibn Ezra and the Song of Songs — Wine, Women, and Song: Hebrew and Arabic Literature in Medieval Iberia, Newark, Del.: Juan de la Cuesta Hispanic Monographs, 2004. 47-58.. Au cours de ce voyage, il rachète le terrain de la synagogue Ben Ezra du Caire (également appelée synagogue al-Gueniza, car sa gueniza est la plus importante et plus étudiée au monde) pour dinarsThe Synagogue of Ben Ezra, sur le site Ask-Aladdin.com

Seconde période

Dans la seconde partie de sa vie, Ibn Ezra est un solitaire sans attaches, pérégrinant au gré des vents, résidant à chaque étape pendant plusieurs années.

Abraham ibn Ezra se considère comme un exilé, rappelant souvent qu'il est Abraham ibn Ezra l'Espagnol (haSefaradi). Il évoque son amour pour sa patrie perdue, notamment dans une élégie sur les persécutions des Almohades, qui commencent en 1142 ; il y énumère les communautés d'Espagne et d'Afrique du Nord détruites. Par ailleurs, il écrit dans son commentaire sur le Lévitique, à propos de la prescription des quatre espèces, dont il faut prendre une branche ou un fruit pendant la fête des TabernaclesLévitique 23:40, que « celui qui est exilé des pays arabes vers les terres d'Edom (l'Europe chrétienne) comprendra, s'il a des yeux, la signification profonde de ce commandement. » Dans l'un de ses poèmes les plus connus, Nedod Hessir Oni, il se décrit comme un étranger, écrivant des livres et révélant les secrets de la connaissance. De fait, il est le seul exemple connu d'érudit errant à avoir développé une activité littéraire aussi riche et importante dans des conditions aussi peu favorables.

C'est en 1140 que commencent ses voyages, Ibn Ezra ayant composé plusieurs livres à Rome cette année, afin de propager la science judéo-espagnole parmi les Juifs italiens, qui n'entendent rien à l'arabe. Il en fera de même à Lucques, Mantoue, Vérone, avant de se rendre en Provence puis vers le nord de la France, et en 1158, en Angleterre, Ibn Ezra ayant séjourné à Londres et à Oxford.

Abraham ibn Ezra en Provence

Ibn Ezra se rend en Provence avant 1155, faisant halte dans la ville de Béziers, où il écrit un livre sur les Noms divins, dédicacé à ses patrons, Abraham ben Ḥayyim et Isaac ben Judah. Jedaiah Ben Abraham Bedersi, natif de la ville, parle de son séjour avec enthousiasme, plus de 150 ans après les faitsCf. Salomon ben Adret, responsa (Venise 1545) . Juda ibn Tibbon de Lunel, contemporain d'Ibn Ezra, atteste lui aussi de l'importance historique que prit pour les Juifs de Provence le séjour d'Ibn Ezra dans le Sud de la FranceIbn Tibbon, préface au Sefer HaRiḳmah (Berlin 1897). Ibn Ezra est à Narbonne en 1139 ou peu avant, et fait ensuite route vers le Nord de la France.

Abraham ibn Ezra dans le Nord de la France Pendant longtemps, les spécialistes ont cru voir dans רדוס (Redos en hébreu), la preuve qu'Abraham ibn Ezra séjourna à Dreux (דרוס, « Dros » en hébreu). Ce nom fut même corrigé en רודס Rodos ou Rodes. Cette correction sera à l'origine d'une croyance erronée qu'il soit allé à Rhodes ou à Rodez. Les travaux de J. Schirmann repris par l'historien Norman Golb, montrent que cela est dû à une déformation de la dernière cursive. Il fallait y lire « RDOM » (Rouen) et non « REDOS ». Dans cette ville se trouvait une école rabbinique importante où enseignait le Rashbam, petit-fils de Rachi. À son arrivée en 1149, Ibn Ezra rédigea un poème à la gloire de son hôte normand et de son commentaire de la Torah "le salut de tous ceux pour qui l'écriture sainte est obscure" et dont le regard "contemple les secrets du Seigneur"Jacques-Sylvain Klein, La Maison Sublime. L'École rabbinique et le Royaume juif de Rouen, p. 52, éditions Point de vues, Rouen, 2006 . La présence de ces deux figures remarquables attira de nombreux érudits à la yeshiva de Rouen. C'est après avoir récupéré d'une maladie contractée à Rouen, qu'Ibn Ezra entreprend un nouveau commentaire du Pentateuque. Dans la préface à l'Exode (1153), expliquant ce choix dans la préface de l'ouvrage : "Le Seigneur l'a aidé à recouvrer la santé et c'est alors que je fis vœu de commenter la Torah donnée sur le Sinaï". Ibn Ezra complète plusieurs autres travaux exégétiques (les Psaumes et les Petits Prophètes en 1155, le Livre de Daniel et (après un séjour en Angleterre) le Livre d'Esther et le Cantique des CantiquesJacques-Sylvain Klein, La Maison Sublime. L'École rabbinique et le Royaume juif de Rouen, p. 49-51, éditions Point de vues, Rouen, 2006 . C'est aussi à Rouen qu'Ibn Ezra prend contact avec une autre figure majeure de son temps, le tossafiste Rabbenou Tam, frère du Rashbam. Rapidement, les relations se détériorèrent entre Ibn Ezra et ce dernier à cause de leurs conceptions différentes. Le Rashbam insistait sur le sens premier du texte. Abraham ibn Ezra l'accusa dans son Epître sur le sabbat de vouloir inverser la comptabilisation des jours et des nuits durant la Création. Ibn Ezra critiquera vivement ce dernier dans son "Epître sur le sabbat" écrite en 1158 à Londres à l'intention d'un discipleJacques-Sylvain Klein, La Maison Sublime. L'École rabbinique et le Royaume juif de Rouen, p. 52-53, éditions Point de vues, Rouen, 2006 .

La fin du voyage En 1160, Abraham ibn Ezra est de nouveau en Provence, et traduit à Narbonne un traité astronomique à partir de l'arabe. Si les dates données dans le poème concluant son commentaire sur le Pentateuque sont correctes, Ibn Ezra serait mort à Rome, où il aurait également entamé son dernier traité grammatical, Safa Beroura, demeuré inachevé. Les vers d'introduction à ce livre, dédié à son disciple Salomon, ont en effet tout d'un testament : il y exprime l'espoir que ce livre « soit un legs pour Abraham le fils de Meïr, et qu'il préserve sa mémoire de génération en génération. »

Abraham ZacutoA. Zacuto, Youḥassin, éd. Londres 1857, p. 218 avance, sans preuves, qu'Ibn Ezra serait mort à Calahorra, à la frontière de la Navarre et de l'Aragon, le . Le commentateur d'Ibn Ezra, Joseph ben Eliezer Bonfils (Tsafnat Paaneach), affirme qu'il serait mort en la Terre d'Israël où il serait finalement arrivé à la fin de sa vie. Enfin, Moïse Tako ben Hisdaï, son contemporain, a écrit qu'il serait décédé "parmi les enfants d'Angleterre".

Portrait dans le psautier de Blanche de Castille Judith KogelPage individuelle de Judith Kogel sur le site internet de l'Institut de recherche et d'histoire des textes (CNRS). et Patricia StirnemannPage individuelle de Patricia Stirnemann sur le site internet de l'Institut de recherche et d'histoire des textes (CNRS). ont été les premières à proposer de voir dans la peinture liminaire du Psautier dit de Blanche de Castille (folio 1v) la représentation d’un événement historique auquel aurait participé Abraham Ibn Ezra.

Cette identification proposée à la personne d'Abraham Ibn Ezra, largement partagée par la communauté scientifique, se fonde sur l'observation de plusieurs conventions picturales en vigueur dans ce riche psautier latin, datant du .

Dans cette image, le personnage central est un astronome juif, tenant une règle de mathématicien et levant à hauteur des yeux un astrolabe, outil de prédilection des astrologues, au sujet duquel Abraham Ibn Ezra a rédigé plusieurs traités.

Les deux clercs chrétiens sont assis de part et d’autre. Le premier, barbu et doté d'une longue toge (il s'agit donc d'un clerc expérimenté de rang élevé selon les conventions picturales) présente au maître juif un livre en caractères pseudo-hébreux. Ce dernier, tout en illustrant ses propos à l’aide de l'astrolabe, semble dicter la traduction du texte au deuxième clerc plus jeune car représenté glabre et au mollet apparent (!). Cette scène de retranscription correspond bien à un évènement connu de la vie d'Ibn Ezra qui aurait lui-même assuré la traduction de son ouvrage sur l'astrolabe, Keli ha-neḥoshet, en latin.

Ses œuvres

Exégèse

250px|right|thumb|Le Livre de l'Exode avec le commentaire d'Abraham bar Meir ibn Ezra HaSefaradi, avec un poème introductif de l'auteur, Naples 1488 Sefer HaYashar