Mandel Szkolnikoff, dit Michel Szkolnikoff, né le à Szarkowszczyzna ( Шарковщина) dans l'Empire russe (aujourd'hui Sharkowshchyna en Biélorussie), présumé mort le à El Molar en Espagne lors d'une tentative d'enlèvement par les services secrets français, est un homme d'affaires, un trafiquant et un des principaux collaborateurs économiques dans la France occupée pendant la Seconde Guerre mondiale.

Moins connu que Joseph Joanovici, il n'en accumula pas moins une fortune considérable et fut décrit comme « l'homme qui poussa la pratique du marché noir à son point le plus extrême ».

Biographie Il existe de nombreux doutes, de zones d'ombre voire de légendes sur sa biographie. Les informations viennent en grande partie de déclarations, après la mort de Szkolnikoff, de témoins dans les différents procès qui suivirent la Libération, qui cherchaient souvent à se dédouaner, des différentes enquêtes administratives et judiciaires pour le séquestre des biens qu'il avait acquis sous l'Occupation mais également pour des disputes d'héritage. Szkolnikoff a lui-même souvent menti ou enjolivé son passé.

Origines Il naît en 1895 à SzarkowszczyznaIbid, p. 15, un petit bourg de la Russie blanche, à la population principalement juive, situé à une centaine de kilomètres de la Lituanie. Szkolnikoff indiquera être le fils de riches industriels possédant de nombreux immeubles en Russie impériale puis spoliés par les bolcheviques, mais cela ne semble pas avoir été le cas. Selon le récit après guerre de sa nièce Olga, il semble qu'il était issu d'une famille commerçante prospère ; son père Azjik vendait des tissus. Alors que Mandel est encore enfant, la famille s'installe en Lituanie, alors partie de l'Empire russe puis, toujours selon Olga, elle s'installe à Moscou, habitant dans une grande maison bourgeoiseIbid, p. 26 à 29.

« Juif apatride » Il est difficile de savoir si Szkolnikoff était juif ou karaïteIbid, p. 17 à 18, communauté qui dans la Russie impériale n'était pas considérée comme juive. Si l'idéologie nazie ne considérait pas non plus ces derniers comme juifs, cette distinction n'était pas toujours faite en pratique par les Allemands. Le régime de Vichy, lui, ne faisait pas la différence entre Juifs et Karaïtes (le karaïsme n'est alors ni connu, ni présent en France). Szkolnikoff sera considéré à son arrivée à Paris, pendant l'Occupation et dans l'immédiat après-guerre comme un juif russe ou un juif apatride. Les divers témoignages indiquent qu'il n'était pas religieux, ne pratiquant aucun culte. Lui-même indiquera selon les cas être de confession catholique, protestante ou orthodoxe. Ainsi son permis de séjour monégasque portait la mention « Orthodoxe »Ibid, P. 194 mais à l'Office des réfugiés russes de Nice, il sera enregistré comme observant le rite caraïte.

Premières affaires en Russie et pérégrinations en Europe En 1916, il est grossiste en tissu pour l'armée impériale (il indiquera plus tard avoir été le « fournisseur officiel de l'armée du Tsar »)Ibid, p. 16, puis après la révolution bolchevique, de la nouvelle Armée rouge.

Il se marie à Raisa Tchernobylski. Il fuit ensuite avec sa famille le régime communiste.

On retrouve sa trace dans les années 1920 en Pologne, à Varsovie puis à Dantzig où il exerce le métier de banquier et possède des propriétés. Il semble avoir fait faillite puis avoir fui en Belgique où il est condamné pour escroquerie.

Ses parents proches le suivent dans ses pérégrinations à travers l'Europe. Sa nièce Olga racontera ainsi que la famille a également séjourné un temps en Autriche.

Commerce dans le textile en France avant-guerre Il arrive en France dans les années 1930. En , il crée avec son frère Gessel la société Textima pour l'achat et la vente de tissus d'occasion et soldésIbid, p. 27 à 28, et en 1936, s'installe rue d'Aboukir, dans le Sentier à Paris où il va être alors connu sous le nom de « Monsieur Michel ». Son affaire semble vivoter mais lui paraît vivre déjà confortablement ; il possède ainsi une automobile américaine Cord. Il est mentionné qu'il aurait revendu des tableaux et bijoux prétendument rapportés de Russie. Il est pendant cette période plusieurs fois condamné, pour chèques sans provision ou exercice illégal de la médecine et du métier de banquier (probablement de l'usure). En 1937, à la suite de ces diverses condamnations, le tribunal ordonne son expulsion. Mais apatride, la sentence ne peut être exécutée et il est alors juste placé sous surveillance de la police mais peut continuer ses activités (il recrutera même, pendant l'Occupation, le policier de la DST qui était chargé de sa surveillance).

Ses affaires démarrent juste avant guerre par le négoce avec les grands magasins parisiens. Il va racheter également d'importants stocks à des concurrents dont les affaires périclitent.

Fournisseur de l'armée allemande au début de l'Occupation Mais ses affaires vont surtout prospérer sous l'Occupation. Dès novembre 1940., il fait affaire avec la Kriegsmarine qui va devenir son principal client. En effet, la Wehrmacht installe en France occupée différents bureaux d'achats, plus ou moins officiels, pour acheter toutes sortes de produits nécessaires à l'économie de guerre allemande et ce avec l'argent que l'État français doit verser en « frais d'occupation ». De par les clauses de l'Armistice, la France doit verser aux Allemands une indemnité journalière, au titre de ces frais, de de francs (près de la moitié du budget du pays à l'époque, soit d'euros actuels).. Ces bureaux d'achat vont alors encourager un marché noir à grande échelle, au plus grand profit de quelques intermédiaires, dont Szkolnikoff qui, par le volume d'affaires traité et l'importance des marges, vont se bâtir des fortunes rapides.

La Kriegsmarine est une des premières à ouvrir un tel bureau à ParisRenaud de Rochebrune - Jean-Claude Hazera, ibid, p. 194., dirigé par le Hauptmann (capitaine) Klaus. Szkolnikoff ne se limite d'ailleurs pas à leur vendre des textiles utiles. Il leur fournit également de la maroquinerie, des parfums ou d'autres produits de luxe. Dans ce but, des bureaux d'achat sont créés, les nombreux intermédiaires (Szkolnikoff, Marcel Boussac) étant payés par des bons au porteur délivrés par le commissaire allemand près de la Banque de France, , qui fut précédemment président du conseil d'administration de la banque d'État de Dantzig et a pu faire connaissance avec Szkolnikoff à cette occasion.

En décembre 1940, il acquiert la Société commerciale de l'océan Indien dont le seul client sera la Kriegsmarine. Au début de 1941, sur dénonciation, il est pris en flagrant délit de marché noir par la police économique française qui saisit alors une importante quantité de tissus. Les Allemands interviennent, ils font clore l'affaire et restituer la marchandise. Le rapport de la police constatera que la Kriegsmarine avait versé à Szkolnikoff dix millions de francs en , vingt millions en février et soixante millions en mars.

Par ses contacts avec celle-ci, Szkolnikoff va alors rencontrer au printemps 1941. l'Allemande Ellen Elfrieda Sanson, née Tiez en 1898. Surnommée Hélène, elle travaille pour l'approvisionnement de la marine allemande. « Aryenne » mais mariée le à un industriel juif allemand du meuble, Eugène Sanson, elle avait fui le régime hitlérien avec son époux en 1933 et ils s'étaient installés à Paris. Lors de la débâcle en juin 1940, ils s'étaient réfugiés en province. Elle reviendra seule dans la capitale. Ayant dû entrer en contact avec les autorités militaires allemandes pour récupérer son appartement occupé par des soldats, les Allemands lui demandèrent de travailler pour eux. Elle « s'associera » alors avec un fourreur juif parisien installé au 7 rue Sainte-Anne dans le quartier de l'Opéra, Fabius Finkelman (mais qui, « non protégé », sera ensuite déporté ou fusillé en ) et elle deviendra fournisseur de la Kriegsmarine. Szkolnikoff et elle vont travailler ensemble et rapidement, elle deviendra sa maîtressePierre Abramovici, Szkolnikoff, le plus grand trafiquant de l'Occupation, p. 45 à 47..

Plusieurs entreprises textiles en France et en Belgique commencent alors à travailler presque exclusivement pour Szkolnikoff, comme une bonneterie à Lyon et une autre à Troyes qui produit des bas de soie, un gros fabricant belge de bâches, un industriel du lainage à Roubaix, un tisseur à Castres, deux filatures à Rouen et deux autres dans les Vosges, une fabrique de cotonnades dans les Vosges... Des apporteurs d'affaires lui permettent aussi de fournir des produits de luxe comme du parfum ou des produits alors difficiles à trouver comme du fromage.

Fournisseur de la SS À partir de 1942, la SS prend le dessus sur la Wehrmacht comme autorité d'occupation. Hélène Sanson va alors introduire Szkolnikoff dans le premier cercle SS en France en le présentant au protestant Hauptsturmführer Fritz Engelke, responsable à Paris du WVHA (Wirtschaftsverwaltungshauptamt ou Office central pour l'administration économique), chargé des fournitures des troupes SS et à son épouse (d'autres sources indiquent que c'est Max Lüchen, de l'administration militaire allemande qui aurait présenté Engelke à Szkolnikoff). Engelke, parfait francophone et ancien secrétaire d'Himmler, a une réputation d'efficacité. Les deux couples sympathisent et deviennent intimes, passant leurs week-ends et vacances ensemble. Szkolnikoff va alors augmenter ses bénéfices, rachetant à vil prix des marchandises dont il savait qu'elles allaient être saisies, pour les revendre plus cher aux SS.

Ses revenus sont alors estimés à un à deux millions de francs par mois, une somme considérable pour l'époquePendant l'Occupation, le salaire moyen d'un ouvrier est de à francs par an, celui d'un directeur d'agence bancaire de francs par an. Source : Pierre Abramovici dans Au cœur de l'Histoire de Franck Ferrand, Europe 1, 29 janvier 2014.

Entre mi-1941 et mi 1943, le chiffre d'affaires et les bénéfices de Szkolnikoff explosent. Il est difficile de les quantifier puisque, depuis fin 1940, Szkolnikoff ne tient plus de comptabilité. Mais les volumes représentent sans doute des trains entiers de marchandises et plusieurs milliards de francs.

En août 1943, alors que Engelke se trouve en déplacement en Allemagne, Szkolnikoff et sa maîtresse sont arrêtés par le service de la Gestapo chargé de la répression du marché noir et ses demeures sont perquisitionnées. Engelke, à son retour à Paris, aura quelques difficultés à le faire relâcher. Par la suite, Szkolnikoff va se placer complètement sous l'aile d'Engelke, ne traitant plus qu'avec le service économique de la SS et se consacrant surtout à l'acquisition immobilière qu'il avait commencée l'année précédente.

Immobilier et hôtellerie Il fonde de multiples sociétés immobilières et hôtelières ayant leur siège à Monaco (le prince Louis II de Monaco entretenait depuis 1936 des liens financiers privilégiés avec l'Allemagne nazie). Szkolnikoff obtient d'ailleurs un titre de résident monégasque.

Il va ainsi racheter de nombreux palaces sur la côte d'Azur : sept hôtels dont le Louvre et le Windsor à Monaco, Le Plaza à Nice, le Majestic mais aussi à Aix-les-Bains (le Grand Hôtel), à Biarritz et un à Paris (le Grand Hôtel de Paris, boulevard de la Madeleine). Ces achats sont facilités par le fait que la plupart de ces hôtels de luxe se sont fortement endettés, avec la crise de 1929, auprès de la Foncière du nord, société elle-même en difficulté dont Szkolnikoff prendra le contrôle.

Il n'est pas clair si, dans ces acquisitions hôtelières, Szkolnikoff a agi pour ses seuls intérêts ou aussi pour des intérêts allemands. Ces derniers s'intéressaient alors fortement à l'industrie du tourisme français et souhaitaient créer un grand groupe hôtelier international sous le contrôle de Göring.