La D’autres traductions francophones peuvent être trouvées, comme Les Pèlerinages du moine Ippen, Rouleaux enluminés de la vie du moine itinérant Ippen ou Rouleaux peints du renonçant Ippen. est un ensemble d’emaki (rouleaux narratifs peints) rapportant la vie d’Ippen (1234–1289), moine bouddhique fondateur de l’école amidiste Ji shū au Japon. Parmi les différents emaki portant ce titre, la version originale de 1299, nommée , est la plus réputée et la plus connue. Un deuxième emaki du nommé , d’un style plus accessible, raconte également la biographie du moine. De nombreuses copies de ces deux emaki originaux ont été réalisées par la suite, l’ensemble étant donc souvent regroupé sous le terme d’Ippen shōnin eden.

L’Ippen hijiri-e, version originale créée par Shōkai et peinte par En-I, se compose de douze rouleaux de soie, matériau très onéreux, alternant textes calligraphiés et peintures. Le style pictural et la composition des illustrations sont inédits dans l’art des emaki, s’inspirant tant du yamato-e japonais (le style traditionnel de la cour impériale) que du paysage chinois au lavis des Song et s’inscrivant dans les tendances réalistes de l’art de l’époque de Kamakura. De nos jours, l’œuvre demeure la plus ancienne biographie d’Ippen et présente un aperçu inestimable de la vie quotidienne, de la pratique religieuse ainsi que de nombreux paysages et lieux typiques du Japon médiéval, si bien qu’elle est grandement étudiée tant par les historiens que par les historiens de l’art.

Le Yugyō shōnin engi-e, achevé entre 1303 et 1307 sous la conduite de Sōshun en dix rouleaux de papier, porte sur les biographies d’Ippen et surtout de son successeur Taa. Moins raffiné, il a une vocation prosélyte et vise à asseoir la légitimité de Taa comme cofondateur de l’école. Cette version, détruite de nos jours, nous est parvenue à travers ses diverses copies.

Contexte Arts des emaki

vignette|gauche|upright=1.2|alt=Ippen s’éloigne par la gauche de la vaste maison familiale à droite.|Ippen quittant sa maison à treize ans pour commencer son apprentissage du bouddhisme. Rouleau , section 1.

Apparu au Japon vers le grâce aux échanges avec l’Empire chinois, l’art de l’emaki se diffuse largement auprès de l’aristocratie à l’époque de Heian. Un emaki se compose d’un ou plusieurs longs rouleaux de papier narrant une histoire au moyen de textes et de peintures de style yamato-e. Le lecteur découvre le récit en déroulant progressivement les rouleaux avec une main tout en le ré-enroulant avec l’autre main, de droite à gauche (selon le sens d’écriture du japonais), de sorte que seule une portion de texte ou d’image d’une soixantaine de centimètres est visible. La narration suppose un enchaînement de scènes dont le rythme, la composition et les transitions relèvent entièrement de la sensibilité et de la technique de l’artiste. Les thèmes des récits étaient très variés : illustrations de romans, de chroniques historiques, de textes religieux, de biographies de personnages célèbres, d’anecdotes humoristiques ou fantastiques…

L’époque de Kamakura (), dont l’avènement suit une période de troubles et de guerres civiles, est marquée par l’arrivée au pouvoir de la classe des guerriers (les samouraïs). Cette période politiquement et socialement instable offre un terrain propice au prosélytisme pour le bouddhisme, que ce soit à travers la représentation des sūtra ou le récit illustré de la vie des moines illustres. Sous l’impulsion de la nouvelle classe guerrière au pouvoir et des nouvelles sectes bouddhiques, la production artistique y est très soutenue et les thèmes et techniques plus variés encore qu’auparavant, signalant l’« âge d’or » de l’emaki ().

La Biographie illustrée du moine itinérant Ippen s’inscrit dans ce contexte-là, les biographies de moines (kōsōden-e ou eden) étant très populaires à l’époque de Kamakura, le thème étant favorisé par l’émergence de nombreuses écoles bouddhiques de la Terre pure.

Ippen et l’école Ji shū

vignette|alt=Deux groupes de personnages se rencontrent sur un chemin de montagne.|Ippen (vêtu de noir sur la droite) rencontre un moine dans les montagnes de Kumano. Rouleau , section 1.

Les différentes versions de la Biographie illustrée du moine itinérant Ippen rapportent la vie d’, moine bouddhiste fondateur de l’école Ji shū en 1274, une des branches du bouddhisme de la Terre pure qui supplantent au Japon les anciennes écoles ésotériques et élitistes à l’époque de Kamakura. Suivant les principes de la Terre pure, Ippen enseigne que le Bouddha Amida (Amitābha) accueille en son paradis toute personne qui aura foi en lui ; il initie les fidèles à la récitation quotidienne du nom du Bouddha Amida (nenbutsu) et aux rituels de danses et de chants extatiques (odori nenbutsu), pratique religieuse simple et accessible à tous, même les miséreux et les non-instruits. D’après les récits d’alors, cette doctrine lui aurait été révélée par une manifestation du Bouddha ; Ippen consacre ensuite sa vie à voyager dans tout le Japon, notamment les zones rurales, pour transmettre ce message (« Voyage et salvation au quotidien » dans Lecture explicative de l’Ippen hijiri-e : les images immobiles qui bougent).

vignette|gauche|alt=Dans un bâtiment en bois ouvert sur les côtés, une troupe de moines en robe noire ou grise danse en rond.|Détail montrant Ippen et ses disciples pratiquant l’odori nenbutsu à Kyoto. Rouleau VII, section 8.

Né en 1239, Ippen est le second fils d’une famille du clan de samouraïs Kōno de la province d'Iyo. Il entre en religion à quinze ans et étudie les enseignements du bouddhisme de la Terre pure (Jōdo au Japon) à Dazaifu auprès de , lui-même disciple de , avant de se consacrer à la méditation en ermite dans les montagnes. À l’été 1274, Ippen est en retraite à Kumano, lieu sacré du shinto. Selon la légende, il y reçoit une révélation (gongen) qui l’invite à répandre la foi d’Amida dans tout le pays : tout homme peut accéder à la Terre pure (ōjō) du bouddha Amida par le nenbutsu, c’est-à-dire la récitation de l’invocation de son nom. Dès lors, Ippen voyage dans les temples et sanctuaires du Japon pour répandre cette doctrine. Le moine prend également le nom d’Ippen et mène une vie de pèlerin itinérant, distribuant des tablettes où est inscrit le nenbutsu. Signe d’une époque où l’enseignement religieux se fait plus populaire et accessible, Ippen prêche dans tous les lieux du quotidien : relais, marchés, villages… Il accompagne ses récitations du nom d’Amida par des danses extatiques (odori nenbutsu) qui séduisent la populace par leur . Il tombe malade en 1289 et meurt à Hyōgo (de nos jours Kobe) au Kannon-dō (Shinkō-ji). Peu avant sa mort, il aurait brûlé la majeure partie de ses écrits.

Il semble qu’Ippen convertit une large frange de la population à sa doctrine, peut-être plus de . Du milieu du jusqu’au début du , le Ji shū fait probablement partie des écoles amidistes les plus populaires du Japon. Toutefois, au , elle perd fortement de son influence et n’est plus qu’un mouvement religieux minoritaire au Japon de nos jours..

Versions de la biographie

Plusieurs emaki narrent la vie d’Ippen, qui sont collectivement connus sous le titre Ippen shōnin eden. Ils se répartissent en deux lignées : ceux issus de la version de (disciple et jeune frère ou neveu d’Ippen) réalisée en 1299 et ceux issus de la version de (élève de , lui-même disciple d’Ippen) achevée entre 1304 et 1307, aujourd’hui perdue. La version de Shōkai, la plus ancienne et la plus réputée, est connue sous le nom d’Ippen hijiri-e et celle de Sōshun sous les noms de Yugyō shōnin engi-e ou Ippen shōnin ekotoba den. Diverses copies directes ou indirectes des versions de Shōkai et Sōshun existent, comme celle du Shinkō-ji (1323), plutôt burlesque dans la veine du mouvement otogizōshi, celle du Miei-dō (seconde moitié du ou début du ), copie proche de l’original de 1299, ou celle du Kōmyō-ji (à Yamagata, réalisée en 1594 par Kanō Eitoku) visant à l’extraordinaire. La liste exhaustive, hors collections privées et fragments, des temples ou institutions possédant une copie de nos jours est : dans la lignée de la version de Shōkai au Kankikō-ji (Kyoto) : le Shinzenkō-ji (Kyoto, version dite Miei-dō-bon, aujourd’hui entreposée à la bibliothèque Sonkyōkaku bunko et dans la collection de la famille Kitamura), le Daigan-ji (Niigata) et le musée d'art Fujita (Osaka) ; dans la lignée de la version de Sōshun au Shōjōkō-ji (Fujisawa ; la version originale a été perdue, mais le temple en possède lui-même une copie) : le Konren-ji (Kyoto, deux exemplaires), le Shinkō-ji (Kobe), le Kōmyō-ji (Yamagata), le Senshō-ji (Niigata), le Raigō-ji (Niigata), le Konkō-ji (Kyoto), le Jōshō-ji (Onomichi) et le Kondai-ji (Nagano). En incluant les collections privées, il existe vingt exemplaires complets ou incomplets de cette version selon H. Sasaki.

Les biographies mélangent probablement ponctuellement la vie d’Ippen avec d’autres moines comme Hōnen, notamment sur son apprentissage Tendai. D’autres moines célèbres virent d’ailleurs également leur biographie couchée sur des emaki, dont Hōnen et Shinran.

Version de Shōkai (1299) : Ippen hijiri-e Description vignette|upright=1.5|alt=Vue lointaine d’un sanctuaire rougeâtre adossée à une montagne, en bord de mer.|Ippen arrivant au sanctuaire d’Itsukushima-jinja à Miyajima où les jeunes filles de l’île dansent en son honneur au centre ; on distingue à droite le célèbre torii flottant. Rouleau , section 2.

La toute première version, dite de Shōkai (disciple et proche d’Ippen de son vivant), est achevée en 1299, dix ans après la mort du moine et reste la plus connue et la plus étudiée dans l’histoire et l’histoire de l’art : avec elle, l’art de l’emaki atteint . L’œuvre se compose de douze rouleaux de de haut sur de long, qui ont la particularité d’être en soie et non en papier comme le plus souvent (probablement pour marquer l’importance du moine). Le nombre de douze rouleaux renverrait quant à lui à Amida en tant que Bouddha aux douze rayons de lumière.

Sa création en 1299 est attribuée à Shōkai, auteur du texte, tandis que les peintures sont réalisées sous la direction du peintre , probablement disciple d’Ippen de son vivant, comme en témoigne la retranscription fidèle de sa vie et qui pourrait être un prêtre haut placé du Onjō-ji ou un peintre professionnel lié à la cour impériale. Le rôle exact d’En-I reste soumis à interprétation : la taille de l’emaki et des variations de styles suggèrent que plusieurs assistants ont probablement collaboré sous la direction du maître. Des études stylistiques permettent de lier les peintures avec les ateliers des temples Onjō-ji (Mii-dera) et Shōgo-in, en raison de la proximité avec des mandalas conçus par ces ateliers). Quatre styles principaux ont été identifiés pour les calligraphies, œuvre de plusieurs aristocrates de la cour impériale dirigés par Sesonji Tsunetada et réalisées séparément sur des coupons de soie de couleurs variées.

Le commanditaire n’est pas connu avec certitude ni nommé sur le colophon. La qualité et la richesse de l’œuvre réalisée sur soie, matériau de luxe et support d’un seul autre emaki connu de nos jours (le Kasuga gongen genki-e), suggèrent fortement une commande d’un riche mécène de la cour pour en faire offrande au Kankikō-ji, probablement converti au Ji shū. L’hypothèse la plus couramment avancée sur l’identité de ce mécène est celle du grand chancelier Kujō Tadanori.

Reconnu trésor national du Japon, l’emaki appartient au temple Kankikō-ji de Kyoto (fondé par Shōkai avec le support de Kujō Tadanori), mais est de nos jours conservé aux musées nationaux de Kyoto et de Nara. Une partie du rouleau 7, entreposée au musée national de Tokyo depuis 1951 et un fragment du rouleau 6 appartenant à un collectionneur privé ont été détachés au début de l’ère Meiji. Leur état de conservation est généralement bon, malgré quelques fragments perdus ou effacés.

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