vignette|La Première Junte, imagerie du début . Il est d’usage en Argentine de désigner par Primera Junta de Gobierno (Première Junte de GouvernementObservons que le terme junta n’a pas en espagnol la connotation négative qu’il a dans les autres langues, notamment en français, et désigne, de façon tout à fait générale, tout groupe de personnes aptes ou habilitées à prendre des décisions au nom d’une collectivité, quelle qu’en soit la taille et quelle que soit la matière concernée. Ainsi, un comité d’entreprise est appelé junta de empresa, le conseil communal junta municipal, etc. Pour mieux coller aux dénominations historiques originales, nous avons jugé opportun de garder le mot ― sous sa forme francisée de junte ― dans Première Junte, Grande Junte, Junte protectrice, etc., plutôt que d’adopter des appellations telles que Premier Comité de gouvernement, Grand Comité, etc., sans doute plus neutres, mais assez malcommodes et peu évocatrices.), ou plus simplement par Primera Junta, le comité de gouvernement instauré à Buenos Aires le vendredi , pour remplacer le vice-roi Baltasar Hidalgo de Cisneros, destitué à la suite de la révolution de Mai. La dénomination officielle de ce premier gouvernement autonome cependant était Junta Provisional Gubernativa de las Provincias del Río de la Plata a nombre del Señor Don Fernando VII (soit : Junte exécutive provisoire des Provinces du Río de la Plata au nom de notre seigneur Don Ferdinand VII), et illustre l’ambiguïté des nouvelles autorités quant à la poursuite ou non de l’allégeance à la couronne d'Espagne.

En dépit de cette apparence de continuité dont elle s’affubla (le masque de Ferdinand), la Junte eut à faire face à plusieurs séditions, ― dont, en particulier, celle de Córdoba, dirigée par le ci-devant vice-roi Jacques de Liniers, et implacablement réprimée ― et à l’opposition, ouverte ou secrète, de divers organes de l’ancien régime, tels que le Cabildo de Buenos Aires et la Real Audiencia ; les réfractaires furent bannis et renvoyés en Espagne.

Pour le reste, le nouveau gouvernement s’attacha à organiser le jeune État, en le dotant d’une série d’institutions nationales (bibliothèque nationale, établissements d’enseignement supérieur, journal officiel, académie militaire, etc.) et en mettant sur pied une armée organisée. Les principes sous-tendant l’action politique de la Première Junte sont ceux qu’avaient proclamés la révolution de Mai, savoir : la souveraineté populaire, le principe représentatif et fédéral, la séparation des pouvoirs, la durée des mandats, et la publicité des actes de gouvernement.

La vie politique de la nouvelle république fut d’emblée marquée par la rivalité entre Cornelio Saavedra, président de la Junte, et Mariano Moreno, secrétaire à la guerre, incarnant respectivement la tendance conservatrice, désireuse de perpétuer les rapports sociaux antérieurs, et la tendance plus radicale, œuvrant à l’émancipation de toutes les couches de la population.

Le siège du nouveau gouvernement fut établi dans le fort de Buenos Aires, qui avait été depuis 1776 la résidence des vice-rois du Río de la Plata et à l’emplacement duquel se dresse aujourd'hui la Casa Rosada. La Première Junte, qui au départ n’était composée que des seuls représentants de Buenos Aires, gouverna en tant que telle jusqu’au de la même année, date à laquelle elle se mua, en admettant en son sein les députés des provinces de l’intérieur, en la Junta Grande, la Grande Junte, qui gouverna jusqu’à l’avènement du premier triumvirat en . Les députés provinciaux appartenant en majorité au camp conservateur, cet élargissement de l’exécutif signifia un sérieux revers pour Moreno et porta celui-ci à démissionner.

Fondements théoriques et antécédents

La Première Junte, gouvernement autonome issu de la révolution de Mai, s’appliqua dans un premier temps à ne pas apparaître comme une rupture avec l’ordre préexistant, mais comme le prolongement de l’autorité souveraine du monarque Ferdinand VII, maintenu prisonnier en France. Cependant, les historiens conviennent en général que les proclamations de loyauté à l’égard de Ferdinand VII n’étaient pas authentiques, mais un faux-semblant, connu sous le nom de masque de Ferdinand VII, destiné à occulter les motivations indépendantistes réelles de ses initiateurs, dans le but d’éviter des représailles.

L’instauration de la Junte se fondait sur la théorie de la rétroversion de souveraineté, exposée par Juan José Castelli lors du cabildo ouvert, pendant la journée du . Cette théorie politique, qui était traditionnelle en Espagne, postulait le droit des peuples à conférer à une junte exécutive l’autorité ou le commandement en cas d’absence ou d’empêchement du monarque. En Espagne même, pendant la guerre d’indépendance espagnole, de telles juntes s’étaient constituées en vertu de ce principe dans les villes non encore tombées aux mains des troupes françaises, où, répudiant l’autorité du roi José Bonaparte, nommé par en remplacement du Désiré, elles faisaient fonction de gouvernement transitoire ou d’urgence, dans une tentative de sauvegarder la souveraineté de l’Espagne. En ce qui concernait l’Amérique espagnole, la plus importante de ces juntes était la Junte de Séville, laquelle revendiquait la souveraineté sur les possessions espagnoles d’outremer, en s’autorisant pour cela de ce que la province de Séville bénéficiait historiquement du monopole du commerce avec les Amériques ; cette junte, dont les revendications furent rejetées par les Espagnols américains, fut bientôt supplantée par le Conseil de Régence d’Espagne et des Indes, qui avait en son sein une représentation américaine. D’autre part, dès avant la formation de la Première Junte, d’autres tentatives similaires de mettre en place des juntes de gouvernement avaient existé dans la vice-royauté du Río de la Plata, mais aucune ne dura.

À ces fondements théoriques s’ajouta la théorie de la subrogation, selon laquelle, après la substitution de la junte à l’autorité vice-royale, l’ensemble des fonctions et dignités de celle-ci devait être assumé par le nouvel exécutif, cela impliquant en particulier que toutes les villes et cités étaient tenues de reconnaître son autorité.

S’ils étaient pénétrés des idées des Lumières et aiguillonnés par les mouvements démocratiques et républicains contemporains, les instigateurs de la révolution de Mai n’en avaient pas moins aussi des motivations d’ordre économique ; en effet, le monopole commercial détenu par la couronne d’Espagne, qui tendait à asphyxier l’économie locale, et que Buenos Aires s’ingéniait du reste à contourner par une contrebande à grande échelle, leur était aussi un objet de grande préoccupation.

Des hommes politiques locaux, tels que Juan José Castelli, ancien membre du Cabildo et conseiller juridique du vice-roi, qui souhaitaient une évolution vers une autonomie accrue et vers le libre-échange, invoquèrent donc la théorie politique espagnole traditionnelle de la rétroversion et arguaient que, le roi étant captif des Français, la souveraineté devait revenir au peuple. Ainsi le peuple devait-il exercer le gouvernement jusqu’au retour du roi, de la même manière qu’avaient procédé, deux ans auparavant, les sujets d’Espagne en établissant des juntes. Les révolutionnaires récusèrent l’autorité du Conseil de Régence sur le territoire américain, en se basant d’une part sur son manque de représentativité relativement aux territoires d’Amérique, d’autre part sur son absence de légitimité, attendu que l’organe qui lui avait transféré ses pouvoirs, la Junte suprême centrale, n’était pas habilitée à le faire. Le vice-roi et ses partisans tenaient en revanche que les colonies appartenaient à l’Espagne et n’avaient pas de relation politique avec le roi uniquement ; il s’ensuit qu’elles devaient obéissance à tout organe gouvernemental établi en Espagne et porteur de l’autorité légale, c'est-à-dire en l’espèce la Junte suprême centrale, ou son successeur, le Conseil de Régence. Lorsque le Conseil de Régence décida en 1810 de se dissoudre elle-même, les militants révolutionnaires de Buenos Aires crurent l’heure venue d’établir enfin un gouvernement local.

Instauration et composition

vignette|Le président de la Première Junte Cornelio Saavedra. vignette|250px|La Première Junte par Francisco Fortuny. Le cabildo ouvert (réunion extraordinaire du conseil municipal) qui fut convoqué le à Buenos Aires pour débattre de l’avenir politique du territoire, et auquel assistèrent plus de 200 notables appartenant à la haute administration, au clergé, aux guildes et à d’autres groupements, eut à subir la pression constante des milices criollos et d’une foule qui s’était massée devant le bâtiment du cabildo, sur la Plaza Mayor (actuelle place de Mai), et qui se campa sur les lieux jusqu’au . La pression de cette foule, qui appuyait la position des politiciens locaux, fut décisive, et amena les débats du cabildo ouvert à aboutir finalement à l’établissement de la Première Junte, premier gouvernement local autonome de ce territoire appelé à devenir plus tard l’Argentine, territoire sur lequel l’Espagne ne serait plus jamais en mesure par la suite de restaurer son autorité.

La Première Junte se composait comme suit :

Président Cornelio Saavedra

Secrétaires Mariano Moreno Juan José Paso

Membres votants (vocales) Manuel Alberti Miguel de Azcuénaga Manuel Belgrano Juan José Castelli Juan Larrea Domingo Matheu

D’emblée, dès les premiers jours du nouveau gouvernement, des désaccords se firent jour entre deux factions, l’une, plus radicale, dont le chef de file était le secrétaire à la guerre, Mariano Moreno, et l’autre, qui correspondait à l’aile conservatrice de la Junte et qui soutenait le président de celle-ci, Cornelio Saavedra.

Action gouvernementale

Une des premières mesures prises par la Junte fut d’exiger le serment d’obéissance ; l’Audiencia de Buenos Aires, le Cabildo et la Cour des Comptes s’y soumirent de mauvaise grâce. Afin d’impliquer le reste de la vice-royauté dans le processus révolutionnaire, une circulaire fut expédiée le aux autres villes et localités du territoire, les instruisant du changement politique intervenu, exigeant d’elles qu’elles reconnussent le nouveau pouvoir politique, et les requérant de désigner des représentants, qui auraient ensuite à se porter vers Buenos Aires pour se joindre à la Junte « dans l’ordre de leur arrivée ».

La Junte rédigea son propre règlement le . Les affaires du gouvernement furent réparties entre deux secrétariats : celui du Gouvernement et de la Guerre, pris en charge par Mariano Moreno, et celui des Finances, confié à Juan José Paso. Les milices, converties en régiments réguliers, fournirent la base d’une armée révolutionnaire nationale. La Junte reconnut le droit de pétition, déclarant que tout citoyen pouvait aviser la Junte de ses préoccupations en matière de sécurité et de bonheur public. Elle promulgua un décret portant création de la Gazeta de Buenos Ayres, journal officiel, mais en même temps outil de propagande du gouvernement. D’autres mesures de la Junte visaient à créer la Bibliothèque nationale, à mettre en place l’enseignement primaire, à se pencher sur les besoins des indigènes et sur la santé publique, à mettre sur pied la première escadrille navale et à organiser l’armée, à créer le Département de commerce et de guerre, à ouvrir l’École militaire de mathématiques, destinée à la formation des jeunes officiers, à permettre la construction de nouveaux ports pour faciliter l’exportation des productions locales, à favoriser la vente de terres dans les zones frontalières, pour inciter au peuplement de l’ensemble du territoire et exploiter les richesses naturelles, etc.