Le Front de libération jurassien (également appelé Front de libération du Jura), plus couramment désigné par le sigle FLJ, est un mouvement séparatiste jurassien ayant opéré entre et , mais de manière discontinue, lors de la Question jurassienne.
Défenseur de l'action directe, souvent violente, ce groupe vise à obtenir et promouvoir l'indépendance de la région jurassienne vis-à-vis du canton de Berne. Parmi ses cibles figurent notamment des entreprises appartenant à des pro-bernois, des infrastructures militaires, des voies ferrées, des exploitations agricoles, ainsi que des restaurants, hôtels et bâtiments administratifs cantonaux.
Le mouvement adoptait comme slogan : « Le Jura parle français ».
Historique
Contexte
La première affaire de « la place d'armes des Franches-Montagnes » jouera un rôle de catalyseur dans la Question jurassienne. En , le Département militaire de la Confédération, qui s'intéressait déjà à cette région depuis les années , engage secrètement des démarches en vue d'acquérir environ de terres agricoles pour y implanter une place d'armes destinée aux blindés.. Une fois informée, la population des vingt communes concernées exprime fermement son opposition, soutenue par une majorité des Jurassiens. Face à cette vive contestation et au contexte délicat dans la région, la Confédération décide de renoncer au projet et revend les terres acquises au canton de Berne, tout en conservant un droit de préemption. Le canton de Berne justifie alors cet achat en déclarant avoir acquis ces terrains afin .
En , le Département militaire relance son projet d'implantation dans les Franches-Montagnes (cette fois limitée aux communes de Montfaucon, Les Genevez et Lajoux), cette fois avec l'intention d'y établir un centre militaire pour les chevaux ainsi qu'une place d'armes pour la cavalerie. Pour ce faire, le canton de Berne revend les terres concernées à la Confédération. La population locale, qui s'était déjà fermement opposée à la création d'une place d'armes six ans auparavant, se sent trahie par les autorités fédérales et par le Conseil-exécutif bernois.. Les séparatistes saisissent cette affaire pour illustrer l'inaction du canton de Berne face à la Confédération et son incapacité à défendre la volonté des Jurassiens. La résistance locale s'engage.
En , le premier-lieutenant de l'armée suisse, Romain Berberat, prononce un discours en civil lors de la Fête du peuple jurassien, en tant que porte-parole des Jurassiens vivant à l'extérieur. Le , il est démis de son grade militaire par le Département fédéral militaire en raison de ses prises de position. Le Rassemblement jurassien dénonce cette décision, la qualifiant , et dépose plusieurs pétitions réclamant la réhabilitation de Romain Berberat ainsi que la démission de Virgile Moine...
Premier FLJ C'est dans ce climat de tensions que naît le Front de libération jurassien. Les 2 et , les premiers graffitis « FLJ », peints en rouge, apparaissent sur trois écussons bernois et trois panneaux de signalisation à Aesch, Brislach, , sur la sentinelle des Rangiers, ainsi que sur deux panneaux de chantier à Moutier.. Ce sigle, « FLJ », évoque alors pour la population le nom de « Front de libération du Jura », en résonance avec le FLN (Front de libération nationale), actif en pleine guerre d'Algérie l'année précédente.
Dans le contexte tendu du deuxième projet de place d'armes aux Franches-Montagnes, le FLJ s'engage rapidement dans une lutte active. Le , le FLJ incendie la baraque militaire de Goumois, où l’on retrouve des graffitis « FLJ » et « Vive Berberaz » sur les murs de soubassement. Le , le FLJ envoie une première déclaration de ses intentions à plusieurs journaux, et, le , le baraquement militaire de Bourrignon est à son tour incendié. Le groupe envoie également des lettres de menace à des personnalités politiques telles que Paul Chaudet, Pierre Balmer et Friedrich Traugott Wahlen.
Dans la nuit du , le FLJ incendie la ferme des « Joux Derrière », située sur des terrains vendus à la Confédération pour le projet de place d’armes. La police cantonale réagit par un déploiement massif dans la région, mobilisant une cinquantaine d'agents qui patrouillent les trois villages concernés, surveillent les fermes environnantes, procèdent à des écoutes téléphoniques et mènent des perquisitions nocturnes. Malgré ces efforts, dans la nuit du , la ferme « Sous-la-Côte » est elle aussi incendiée. Le , le FLJ utilise pour la première fois des explosifs : le chalet du « Mont-Soleil », appartenant au conseiller aux États bernois Charles Jeanneret, est détruit. Enfin, le , une explosion vise la scierie de Marc Houmard, président du groupe antiséparatiste des Patriotes jurassiens.
Le , un attentat à l’explosif est perpétré sur la voie des CFF à Studen. L'attentat, revendiqué par téléphone à plusieurs journaux par le FLJ, conduit la police à intensifier ses écoutes téléphoniques. En mars, à la suite de l'explosion qui vise le bâtiment de la succursale de la Banque cantonale bernoise à Delémont le , la police cantonale bernoise et la Division de police parviennent à identifier l'auteur des appels.
Le , la police procède à l’arrestation de Jean-Marie Joset, l’auteur des appels, ainsi que de son complice, Marcel Boillat. Les deux hommes finissent par avouer leurs actes, et le , Pierre Dériaz, un autre complice, est également arrêté. Le , lors d’une perquisition au domicile de Marcel Boillat, les enquêteurs découvrent de la peinture rouge, des mèches et des détonateurs. Les trois hommes sont emprisonnés et, le , ils passent à nouveau aux aveux.
Parallèlement, Lucien Meyrat et Jean-Louis Mettler fondent la « Société de secours aux militants victimes de la lutte pour la patrie jurassienne » (SSVJ), dont l'objectif est de récolter des fonds pour couvrir les honoraires des avocats des trois membres du FLJ, avec le soutien du Rassemblement jurassien.
Le procès s'ouvre le au Tribunal fédéral à Lausanne. Le , la cour pénale fédérale rend son verdict : Marcel Boillat est condamné à 8 ans de réclusion et à 10 ans de privation des droits civiques, tandis que Jean-Marie Joset écope de 7 ans de réclusion. Pierre Dériaz, quant à lui, reçoit une peine d’un an d'emprisonnement avec sursis.
Jean-Marie Joset est incarcéré au centre pénitentiaire de Bochuz, à Orbe, où il purgera sa peine tout en obtenant une maturité commerciale. Il est libéré le . Marcel Boillat s'évade le du centre pénitentiaire de Crêtelongue, à Granges, avec l’aide de Lucien Meyrat, puis s’enfuit. Il est finalement arrêté le à Madrid, en Espagne. Le , la Suisse demande son extradition au gouvernement espagnol, mais, le , les autorités espagnoles refusent cette demande et libèrent Marcel Boillat, qui se voit accorder l’asile politique.
Après la prescription de ses actes, il revient en Suisse en pour la , où il est accueilli en héros par les séparatistes.
« Les innocents de Courfaivre » En , dans le cadre des enquêtes sur les activités du premier FLJ, la police procède à l'arrestation de quatre jeunes séparatistes originaires de Courfaivre : André Tendon, Gilberte Tendon, André Bandelier et Bernard Schaffner, entre le 17 et le 20 du mois. Soupçonnés d’appartenir au FLJ et fondés sur des témoignages fabriqués de toutes pièces, ils sont placés en détention dans des conditions de secret absolu, sans accès à un avocat, et répartis dans quatre prisons distinctes du canton de Berne.Cependant, les et , deux attentats à l'explosif sont revendiqués par le FLJ. Ces actes, qui innocentent logiquement les quatre jeunes, ne sont pourtant pas pris en considération par le juge d'instruction, le président du tribunal et le préfet de Delémont, qui persistent à les accuser. Gilberte Tendon finit par fournir des informations factices à la police et est mise en liberté provisoire le . Plusieurs manifestations demandant la libération des jeunes innocents sont organisées, dont une le à Courfaivre et une silencieuse le à Berne.
Après l'arrestation des véritables membres du FLJ le et leurs aveux le , les trois autres jeunes sont libérés le , après deux mois de détention. Toutefois, la justice bernoise continue de leur reprocher d'être impliqués dans des actes de vandalisme, attribués au FLJ mais non revendiqués.
Le , la Cour suprême bernoise rend son jugement contre les trois jeunes. Le , ils déposent un recours auprès du Tribunal fédéral, qui sera rejeté en . Finalement, le , la justice prononce un non-lieu dans l'affaire des « innocents de Courfaivre ».
Cependant, durant l'été , Gilberte Tendon comparaît devant le Tribunal fédéral dans le cadre de la condamnation de Marcel Boillat et Jean-Marie Joset. Le , elle est reconnue coupable de faux témoignage et condamnée à 45 jours d'emprisonnement. Cette décision suscite des protestations de la part du Rassemblement jurassien et du Conseil communal de Courfaivre. Gilberte Tendon sera finalement réhabilitée par le Gouvernement jurassien le .
Une « Place des Innocents » a été nommée en leur honneur à Courfaivre.
Second FLJ Dès le printemps , d'autres attentats revendiqués par le FLJ se produisent dans le Jura. Alors que les membres fondateurs sont emprisonnés, la police intensifie ses recherches pour identifier les coupables. Il s'agit de Jean-Baptiste Hennin et Imier Cattin, qui sont arrêtés en . Les deux hommes avouent leurs actes le et sont incarcérés à l'établissement pénitentiaire de Thorberg, à Krauchthal.
Souffrant de dépression, Jean-Baptiste Hennin est interné à l'asile psychiatrique de Marsens. Il en profite pour s'évader le , avec l'aide de Lucien Meyrat. Après son évasion, il se rend à Paris et se présente aux autorités françaises pour se constituer prisonnier. Cependant, comme aucun mandat d'arrêt international n'existe à son encontre, il est relâché. Un mandat d'arrêt est finalement émis à son nom, et Jean-Baptiste Hennin est arrêté par la police française. Le Rassemblement jurassien et les milieux séparatistes interpellent le Conseil fédéral pour qu'il renonce à demander son extradition.
Le , la Cour d'appel de Paris accorde une liberté provisoire à Jean-Baptiste Hennin. Avant de rendre son jugement définitif, la cour demande un supplément d'information à la Suisse. En , le Conseil fédéral demande officiellement son extradition. Cependant, le de la même année, le gouvernement français refuse cette demande et accorde à Hennin le statut de réfugié politique le .
Le , la Cour d'assises du Jura condamne Imier Cattin à 4 ans et demi de réclusion et Jean-Baptiste Hennin à 6 ans et demi de réclusion.
Le , Lucien Meyrat est arrêté pour avoir aidé à l’évasion de Marcel Boillat et de Jean-Baptiste Hennin.
Troisième ou Nouveau FLJ Après les plébiscites jurassiens de 1974 et 1975, ainsi que la votation fédérale de , la République et Canton du Jura voit le jour. Dès l'accession à la souveraineté du nouveau canton le , les intérêts des mouvements séparatistes, principalement représentés par le Rassemblement jurassien, et ceux du Gouvernement jurassien commencent à diverger. Les mouvements séparatistes, sous la conduite de Roland Béguelin, continuent de suivre une ligne politique intransigeante. Leurs positions, inchangées depuis , reposent sur une critique acerbe et constante à l'encontre du Conseil exécutif bernois et du Conseil fédéral, qu'ils accusent d'inaction face à la Question jurassienne. Cette posture rigide entraîne des dissensions au sein même du camp séparatiste, certains y étant moins favorables. Le Gouvernement jurassien, lié par sa constitution à s'intégrer dans le cadre de la Confédération, adopte une approche plus modérée. Afin d'apaiser les tensions, il privilégie le dialogue et la réconciliation, cherchant à se rapprocher des antiséparatistes du Jura bernois et du Conseil exécutif bernois, tout en poursuivant le même objectif que les séparatistes : la réunification. Cependant, les relations entre Roland Béguelin et les autorités jurassiennes se dégradent progressivement, menant finalement à une rupture.