300px|thumb| Le fort et la grève en contrebas, aquarelle d'Emeric Essex Vidal (1816). Le fort de Buenos AiresSelon Architecture. Méthode et Vocabulaire de Jean-Marie Pérouse de Montclos, le mot forteresse désigne, dans l’architecture médiévale (c’est nous qui soulignons), une place-forte dont la fonction est purement militaire. En revanche, le terme fort désigne, dans l’architecture classique et moderne, une place-forte contenant une garnison, servant d’appui dans le système de défense d’une frontière ou d’une ville (). Il s’agit donc clairement, dans le cas de la place-forte de Buenos Aires, d’un fort au sens classique et moderne, de conception et de construction du reste fort différentes de la forteresse médiévale. Il semble que la langue espagnole ne fasse pas aussi strictement cette distinction, et le terme fortaleza apparaît çà et là dans les diverses dénominations données à cet ouvrage au cours de ses trois siècles d’existence. Si nous reprenons telles quelles ces dénominations, en les traduisant mot à mot, et si donc il advient que nous utilisions le vocable forteresse dans lesdites dénominations, nous privilégions partout ailleurs l’usage du terme fort, plus correct sémantiquement et historiquement. était une place-forte destinée à défendre la ville de Buenos Aires et à servir de logis aux autorités coloniales résidant dans la ville. L’ouvrage, dont la construction commença en 1595 et se termina, après plusieurs remaniements, vers le début du , se trouva entièrement démoli en 1882.
Doté d’abord du nom de Real Fortaleza de Don Juan Baltasar de Austria, puis, au , de celui de San Miguel de Buenos Aires, le fort se dressait sur la berge du río de la Plata, laquelle à cette époque n’était éloignée que d’une centaine de mètres de l’actuelle place de Mai, et occupait l’emplacement sur lequel se trouve aujourd’hui la Casa Rosada, siège du pouvoir exécutif de la République argentine. Au fil des décennies, il vint à être renforcé d’une muraille de pierre, cerné d’un fossé l’entourant entièrement, pourvu d’un pont-levis le faisant communiquer avec la place, cantonné de bastions, armé de canons, et garni, au-dedans de son périmètre, de divers édifices.
Acarète du Biscay, voyageur français, en fournit la description suivante en 1658 :
Son but initial était d’éviter que des pirates européens, c'est-à-dire essentiellement anglais, hollandais et portugais, ne pussent s’emparer de la ville.
Il fut utilisé comme lieu de résidence par les autorités coloniales espagnoles jusqu’à la révolution de Mai de 1810, puis (hormis quelques périodes durant la Confédération argentine) comme siège par les gouvernements criollos indépendants, jusqu’à la présidence de Julio Argentino Roca, qui donna l’ordre en 1882 de démolir le peu qui en subsistait ; le site, outre qu’il avait quasiment perdu toute valeur défensive, ne pouvait plus en effet, aux yeux des autorités d’alors, apparaître digne de la capitale, qui en ces années-là s’agrandissait et se modernisait rapidement.
C’est aussi dans le fort que William Carr Beresford et ses troupes se replièrent lors des invasions anglaises du Río de la Plata et que les envahisseurs signèrent leur reddition le .
Actuellement, quelques vestiges du vieux fort, jusque-là enfouis mais récemment mis au jour lors de travaux de voirie, sont encore visibles in situ pour les visiteurs du Museo de la Casa Rosada.
Histoire
Construction
thumb|180px|left|Panonceau de marbre du fort, exposé au musée du Bicentenaire. thumb|250px|Plan de la ville de Buenos Aires, établi en 1708 par José Bermúdez. Le fort est visible au centre (le nord est à droite). thumb|180px|left|Clef d’accès au fort. thumb|180px|left|Heurtoir ayant appartenu au fort.
Les lois des Indes prescrivaient que devait être édifié dans la ville de Buenos Aires, fondée en 1580 par Juan de Garay (et dénommée par lui de la Trinidad), un fort sis sur le Río de la Plata. Cependant, nonobstant que des corsaires de différentes nationalités (parmi lesquels Francis Drake en 1577) eussent fait des incursions dans le territoire, Juan de Garay, s’il dégagea bien une étendue de terrain pour le construire, ne procéda ensuite à aucune construction.
Quatorze années plus tard, le gouverneur de Buenos Aires, Fernando de Zárate, écrivit une lettre au roi Philippe II, l’avisant de ce qu’il avait aperçu récemment sur le littoral brésilien quatre vaisseaux anglais prêts à faire voile jusqu’au détroit de Magellan et de ce qu’en outre le gouverneur de Rio de Janeiro lui avait signalé la présence de corsaires connaissant bien la zone du Río de la Plata. Dans ladite lettre, Zárate sollicitait la permission de faire construire un fort dans la ville de Buenos Aires, sans dépense supplémentaire pour les finances royales, précisant que « les habitants de Tucumán aidaient beaucoup à l’ouvrage, car ceux de cette terre sont fort pauvres et dépourvus d’Indiens de service ». Dans la crainte que l’Angleterre eût effectivement conçu le dessein de s’emparer de Buenos Aires, le roi requit Zárate de réaliser la construction, que ce dernier avait en réalité déjà donné l’ordre de commencer dès avant l’envoi de sa lettre.
L’emplacement qu’avait à l’origine prévu Juan de Garay était la moitié orientale de la Plaza Mayor (aujourd’hui le secteur est de la place de Mai), mais, pour que cette place eût plus d’étendue, l’on fit choix d’un terrain situé sur la berge même du Río de la Plata, un peu plus à l’est de ladite place, où se situe aujourd’hui la Casa Rosada, et qui se trouvait alors abandonné, l’adelantado Juan Torres de Vera y Aragón, à qui le fondateur de la ville avait assigné la parcelle concernée, ne l’ayant en effet jamais occupée.
Le fort fut baptisé du nom de Real Fortaleza de Don Juan Baltasar de Austria (litt. Royale Forteresse Jean Balthasar d'Autriche). Son terre-plein était constitué de terre battue et mesurait 150 aunes (130m env.) sur chaque côté. Il était délimité par un talus de terre doublé d’un fossé, et ne disposait que de 8 pièces d’artillerie, toutes de faible portée. Un pont-levis, qui se maintiendra jusque sous Bernardino Rivadavia, le faisait communiquer avec la Plaza Mayor. Dans le fort se trouvaient le logis du Gouverneur, les Maisons royales (Casas Reales) et des dépôts. Vers la fin du , le fort hébergeait une garnison de .
Zárate mourut avant d’avoir pu terminer l’ouvrage, et en 1599, le gouverneur Diego Rodríguez Valdez y de la Banda le trouva écroulé, les canons gisant à terre. Son successeur, Hernando Arias de Saavedra (connu sous le nom de Hernandarias), communiqua au roi en 1604 qu’il avait poursuivi les travaux de construction, en ajoutant au fort notamment une tour de guet et des dépendances à l’usage des douanes.
En raison des incursions de pirates anglais, français, portugais, hollandais et danois, fréquentes à cette époque, le gouverneur Diego Marín y Negrón demanda en 1609 la remise en état du fort. Cependant, il mourut en 1613 sans avoir pu effectuer aucune amélioration, et le roi nomma à nouveau Hernandarias pour qu’il accomplît cette tâche. Celui-ci utilisa comme main-d’œuvre les noirs « déposés » dans le dépôt général et, là encore, des indigènes avec leurs femmes. L’on réussit ainsi en 1618 à ceinturer le fort de murailles d’escarpe et à le doter de terre-pleins et de bastions, en utilisant comme matériau des pierres apportées de l’île Martín García et des bois durs provenant du gouvernorat de Misiones.
Ce nonobstant, le gouverneur Francisco de Céspedes, arrivé à Buenos Aires en 1624, s’attacha à « fortifier les Maisons royales, que l’on nomme fort pour la raison qu’elles sont constituées de talus de terre morte, où se trouvent les rares pièces d’artillerie ». Son successeur, le gouverneur Pedro Esteban Dávila, entreprit en 1631 d’ériger un nouveau fort, lequel se révéla aussi vulnérable que les ouvrages antérieurs ; en effet, la douane se situait en contrebas de la forteresse, sur la berge du fleuve, et les crues de celui-ci emportèrent les bastions, de sorte qu’en 1641, alors que le fort venait d’être placé sous le vocable de San Juan Baltasar de Austria, il n’en subsistait plus aucun. En cette même année, Mujica, successeur de Dávila au gouvernorat, informa la Cour que « ses talus de terre morte et affaissée » n’offraient plus « aucune défense ni sécurité aux soldats ». Pourtant, hormis la construction des Cajas Reales (bureau de recrutement) en 1649, aucune amélioration significative ne fut accomplie. thumb|250px|Daguerreotype : le fort de Buenos Aires vers 1853. On distingue à droite, comme des taches claires floues, les ouvriers occupés à démolir le flanc sud.
Par la suite, en 1667, le gouverneur José Martínez Salazar apporta une série d’améliorations significatives. Il renforça le pied de la berge par des pieux, de façon à prévenir l’affouillement continuel de la rive. En outre, il fit fabriquer de la chaux et des planches en utilisant comme main-d’œuvre les soldats de la prison. Pour entreposer les armes et les munitions, il fit aménager une galerie de 150 pieds sur 20. Il mit sur pied également une forge capable de produire des armes pour le fort. Il fit élever trois bastions, construisit un entrepôt, des fours et des silos pour garder les provisions et pourvut le fort d’une douve de 416 aunes de pourtour et de 46 pieds de large. Il rebaptisa le fort San Miguel de Buenos Aires, et fit installer une statue du saint dans la porte principale, œuvre du sculpteur portugais Manuel do Coyto (auteur également du Saint Christ vénéré actuellement dans la cathédrale de Buenos Aires).
Malgré ces améliorations, il restait beaucoup à faire, surtout eu égard à la déclaration du roi Philippe IV selon laquelle le port de Buenos Aires était « la place de l’Amérique espagnole la plus convoitée par les États étrangers ». En 1674, le gouverneur Andrés de Robles observa, entre autres insuffisances, que le fossé n’était toujours pas achevé et que la distance entre ce fossé et la maçonnerie surmontant le talus – la berme – ne suffisait pas à livrer passage à la cavalerie. Il prit soin alors de remanier le fort sous différents aspects, notamment en renforçant la muraille par 300 troncs de mesquite goudronnés et en construisant des affûts pour les huit canons de bronze. Cependant, tant en Espagne qu’à Buenos Aires, l’on s’accordait à juger l’emplacement du fort peu stratégique pour la défense, et que les constructions particulières situées alentour du site étaient préjudiciables à son efficacité. Concomitamment avec le remaniement du fort fut élevé plus au sud, à l’embouchure de la rivière Riachuelo, un fortin nommé de San Sebastián. 250px|thumb|Angle nord-ouest du fort, cliché réalisé probablement le même jour que le daguerréotype ci-dessus (c.-à-d. vers 1853). Vingt ans plus tard, sous le président Sarmiento, la construction sur la droite fut remaniée.
En 1618, le gouverneur Diego de Góngora (le premier à gouverner après que Buenos Aires eut été séparé juridiquement de Asuncion du Paraguay) mit en place pour la ville un dispositif militaire plus important et plus élaboré, que compléta en 1631 le gouverneur Pedro Esteban de Ávila en créant le premier corps militaire hiérarchisé. Au se trouvait attachée au fort une force militaire d’environ 800 hommes, et le Corps royal d’Artillerie avait la charge des pièces du fort et des batteries du littoral.