Oswald Spengler, né le à Blankenburg (Harz) en Saxe-Anhalt et mort le à Munich (Bavière), est un philosophe allemand. Après des débuts comme professeur de lycée à Hambourg, il se consacre exclusivement à son travail d'essayiste. Son œuvre majeure, Le Déclin de l'Occident, rédigée avant la Première Guerre mondiale mais dont la première partie n'est publiée qu'en 1918, lui vaut une célébrité mondiale. En Allemagne, il devient l'un des auteurs phares de la « révolution conservatriceAlexander Demandt, « Spenglers Untergang », in Die Literarische Welt (supplément littéraire au journal Die Welt), . » qui s'oppose à la république de Weimar.
Biographie Professeur de lycée (1905-1911) Spengler, né le d'un préposé aux postes du nom de Bernhard Spengler et de sa femme Pauline GrantzowSœur de la ballerine Adèle Grantzow., est le deuxième d'une fratrie de cinq enfants. Son frère aîné est mort âgé de seulement trois semaines. En 1891, la famille déménage de Blankenburg pour Halle-sur-la-Saale, où Spengler fréquente la classe de latin de la Fondation Francke. Il évoquera plus tard son enfance comme une période marquée par des maux de tête et des crises d'anxiété. Spengler, fuyant un univers scolaire qu'il trouve trop sclérosant, poursuit sa formation en autodidacte.
vignette|gauche|200px|La Fondation Francke à Halle, où Spengler fut imprégné de l’éthique piétiste.
Après avoir passé son baccalauréat en 1899, dégagé des obligations militaires pour cause d'insuffisance cardiaque, il étudie les mathématiques, les sciences naturelles et la philosophie à Halle, Munich et Berlin. Il rédige sa thèse de philosophie, consacrée aux Fondements métaphysiques de la philosophie d'Héraclite (Die metaphysischen Grundgedanken der Heraklitischen Philosophie) sous la direction d'Alois Riehl, et obtient son doctorat de philosophie à l'université de Halle le . En décembre de la même année, il est reçu au concours de recrutement pour l'enseignement scientifique, dont le sujet porte sur le développement de la vision chez les principales espèces animales (« Die Entwicklung des Sehorgans bei den Hauptstufen des Tierreiches »). Comme l'a noté Koktanek, cette composition annonce un leitmotiv de la pensée de Spengler, qui s'exprimera aussi bien dans L’Homme et la technique (Der Mensch und die Technik, 1931) que dans ses Questions des origines (Urfragen) posthumes. Fondamentalement, l'imaginaire de Spengler sera marqué (en marge du piétisme de la Fondation Francke et de sa formation scientifique) par le darwinisme d'Ernst Haeckel, le fictionnalisme d'Hans Vaihinger (Philosophie du « comme si… »), et surtout par la critique de la culture d'un Friedrich Nietzsche, réduite aux mots-clefs « décadence » et « volonté de puissance » (sans parler de sa vénération pour l'œuvre de Goethe, qu'il placera toute sa vie au pinacle de la culture occidentale).
Après une année de séminaire professionnel, il exerce comme professeur remplaçant avant d'obtenir en 1908 une affectation en tant que professeur de lycée titulaire à Hambourg. Mais le professorat ne lui convient guère : « La simple vue des murs du lycée provoquait chez lui une dépression nerveuse. ». Un petit héritage à la mort de sa mère permet à Spengler de se retirer de l'enseignement et de s'établir à partir de à Munich comme écrivain à plein temps.
Débuts d’écrivain (1911–1918) À Munich, Spengler tient la rubrique culturelle de divers journaux tout en travaillant à la rédaction d'un essai, Le Déclin de l'Occident – Contours de l'histoire universelle, dont la parution en deux volumes (1918, puis 1922) lui vaut une célébrité immédiate tout en déchaînant débats et polémiques, tant dans les milieux scientifiques que littéraires. Parmi les sources d'inspiration de ce livre, Spengler lui-même mentionne le coup d'Agadir (), au cours duquel la canonnière Panther est dépêchée par l'état-major allemand vers le port d'Agadir au Maroc, les rodomontades des militaires se soldant finalement par un fiasco diplomatique pour l'Allemagne. Spengler voit dans cet événement l'annonce d'un tournant historique, l'indice d'un mouvement d'ensemble selon lequel le monde se dirige inéluctablement vers une guerre globale. La philosophie politique de Spengler est entièrement empreinte de l'idée que l'Occident se trouve désormais confronté à une lutte sans merci pour la domination du monde.
Entre 1914 et 1917, Spengler rédige également deux lettres ouvertes non datées, dont il ne reste que des fragments. L'une est adressée à l'empereur , l'autre à la noblesse allemande. Auprès de l'empereur d'Allemagne, il plaide pour une réconciliation du conservatisme et du socialisme, dont il propose de resserrer l’« isthme » pour le plus grand bénéfice de l’« Imperium Germanicum » : en cela, il se déclare plutôt défavorable au régime parlementaire. Quant à la noblesse, il l'invite à sélectionner les meilleurs naturels par l'éducation et la discipline.
L’écœurement de la république de Weimar vignette|Caricature de Grossmann pour l'hebdomadaire satirique Simplicissimus (1922). Avec la défaite allemande de 1918, Spengler se pose en adversaire décidé de la démocratie. En tant qu'écrivain politique, il expose ses convictions antidémocratiques dans des manifestes intitulés Prussianité et socialisme (1919) ou La Régénération de l'Empire allemand (1924). Spengler appelle de ses vœux une dictature qui mettra un terme à la république de Weimar, et qui affrontera avec succès les grands défis de la politique intérieure et de la politique étrangère, notamment à l'« ère de la guerre d'anéantissement » (cf. Déclin de l'Occident, , table « correspondances des époques politiques »). De ce point de vue, Hitler ne lui paraît pas réunir les qualités requises : l'attitude de Spengler envers les nazis fluctuera longuement, avant qu'il ne rejette tout ensemble la république de Weimar et le régime des chemises brunes.
Il compte alors parmi ses amis les industriels Paul Reusch et Albert Vögler, qui l'aident financièrement, ainsi que le poète Adolf Weigel (dont le nom de plume était Droem Ernst), avec lequel il visite Prague.
Dans les années 1920, alors qu'il dirige le fonds d'archives Nietzsche, il tente de se lancer dans l'action politique : en 1922, avec le patron de presse Nikolaus Cossmann, l'universitaire nationaliste Martin Spahn et l'industriel Albert Vögler, il tente de mettre sur pied un cartel nationaliste, mais l'entreprise avorte faute de subsides.
Spengler et le Troisième Reich (1933–1936) Le , Spengler se voit proposer un poste à l'université de Leipzig, poste qu'il refuse comme il a déjà refusé celui que l'université de Göttingen lui avait offert en 1919. Il rencontre Adolf Hitler à Bayreuth le suivant.
Dans son essai Années décisives, paru en Allemagne le (presque exactement six mois après la prise de pouvoir des nazis), Spengler prend nettement ses distances avec le chancelier du Reich et le national-socialisme, tout en chantant les louanges du fascisme de Benito Mussolini. Dans l'historicisme de Spengler, le Duce devient le parangon du césarisme réussi, c'est-à-dire le prototype du César annoncé, qui se lèvera de l'Occident en ruines pour régner à l'« ère de la civilisation avancée », par analogie avec les césars de l'Antiquité qui avaient su marquer l'Empire romain de leur empreinte.
Malgré les critiques d’Années décisives contre le national-socialisme, ce livre reste autorisé par la censure du Troisième Reich. Il y a bien une brève campagne de presse contre cet ouvrage, mais le ministre de la Propagande Joseph Goebbels cherche plutôt à se concilier Spengler. Ce n'est qu'après le refus de Spengler d'écrire, à l'invitation du ministre, un article de presse pour soutenir les nazis en vue des prochaines électionsLettre de Spengler à Goebbels du . Briefe, 1913–1936. Munich: C.H. Beck, 1963, que le ministre jettera l'éponge et donnera instruction de faire oublier l'essayiste.. Cela montre les difficultés posées aux responsables du Troisième Reich par les penseurs de la révolution conservatrice, tels Spengler. Alliés des fascistes dans le combat contre le parlementarisme sous la république de Weimar, ils demeurent dans l'opinion les détenteurs d'une partie de l'idéologie et ne peuvent donc être présentés comme des adversaires.
Le prétendu putsch des SA, qui servit à Hitler de prétexte pour faire éliminer physiquement Ernst Röhm et ses SA au cours de la nuit des Longs Couteaux (), signifie pour Spengler la rupture définitive avec les nazis. Parmi les victimes se trouve Gregor Strasser, un des amis politiques de Spengler, mais c'est encore l'assassinat du critique musical Willi Schmid, confondu par les SS avec l'officier SA Wilhelm Schmidt, qui bouleverse le plus Spengler.. Ce dernier composera son éloge funèbre (poème « À la mémoire de Willi Schmid », publié en 1935 dans le recueil Reden und Aufsätze), une marque de courage et même d'audace dans de telles circonstances.
Au cours de ses dernières années, Spengler se consacre de nouveau à l'inventaire des questions scientifiques auxquelles les grandes civilisations ont été confrontées, comme parties intégrantes d'une histoire universelle. Parallèlement, il rédige, sous l'acronyme DiG (Deutschland in Gefahr, l'Allemagne en danger), des notes pour le deuxième tome des Années décisives, dans lesquelles il finit de régler ses comptes avec le national-socialisme, qu'il met sur le même plan que le bolchevisme, doctrine qu'il avait déjà désignée comme le plus grand de tous les fléaux politiques. Il y réaffirme cependant son admiration pour Mussolini.
En , Spengler se retire de ses fonctions d'administrateur du fonds Nietzsche, pour dénoncer la nouvelle interprétation de l'œuvre du philosophe par la propagande nazie.
Spengler meurt dans la nuit du 7 au d'un arrêt cardiaque dans son appartement munichois ; sa mort prématurée donnera crédit à l'hypothèse d'un assassinat politiqueDetlef Felken, .. Spengler est enterré au cimetière nord de Munich (section 125, lot ).
Œuvres
vignette|200px|Couverture de la seconde partie du Déclin de l'Occident (1922) L'œuvre de Spengler est bâtie autour d'une vision formaliste du monde en tant qu'histoire, vision qu'il explore dans ses écrits poétiques, avant qu'elle se constitue en théorie philosophique dans Le Déclin de l'Occident. Ses thèses récurrentes sont la stérilité du , qui implique pour l'homme occidental le devoir de préserver la culture fertile des générations qui l'ont précédé, la confirmation par les tensions politiques internationales qu'une « ère de la guerre d'anéantissement » est en cours, dans laquelle le « regard sur les cultures du passé » permettra seul de trouver la voie du salut. En cela, Spengler se réclame de la pensée de Goethe.
Si l'on voit en Spengler un penseur de l'historicisme, cependant il ne s'intéresse qu'à la forme globale d'une culture, jamais à ses manifestations individuelles. L'appréciation qu'il fait lui-même de sa thèse, quoique inspirée de Kant, est significative : « Dans ce livre, une révolution copernicienne dans le champ historique remet un système (comme celui de Ptolémée) en place, dans lequel ni l'Antiquité, ni l'histoire occidentale, ni celle du monde indien ou de Babylone n'occupent une place particulière. » Inspirées par sa vision de l'Histoire, paraîtront des tragédies sur la mutation des cultures en civilisations, un roman sur la Civilisation, et son unique essai historique, Le Déclin de l'Occident. Esquisse d'une morphologie de l'histoire universelle, qui parut en deux volumes (le premier à Vienne en 1918, le second à Munich en 1922) ; cette œuvre fut critiquée à plusieurs reprises par des philosophes en lutte contre l'historicisme comme Martin Heidegger.