Tashi Tsering () (né en 1929 à Guchok, xian de Namling, préfecture de Xigazê, et mort le à Lhassa) est un Tibétain d'origine paysanne, auteur d'une autobiographie, Mon combat pour un Tibet moderne, Récit de vie de Tashi Tsering, où il décrit la vie qu'il a menée successivement dans le Tibet pré-communiste, en exil en Inde et aux États-Unis, et enfin de retour en Chine pendant la révolution culturelle, entre Tibet et Chine orientale dans les décennies qui ont suivi.
Jeunesse
Au village Tashi Tsering est le fils d'une famille de paysans pauvres vivant à l'extérieur de Lhassa Heidi Fjeld, Commoners and nobles: hereditary divisions in Tibet, p. 23. Ils habitent une maison villageoise en pierres, le premier et le second étages servent d'habitation et le rez-de-chaussée accueille les animaux. Ils cultivent l'orge et des lentilles et élèvent des yaks, chèvres et moutons. La famille fabrique son habillement en filant la laine et la tissant sur des métiers en bois. Elle utilise le troc pour se procurer des produits comme le sel. Le père de Tashi Tsering est un lettré.
À l'école de danse En 1939, il est désigné, à l'âge de 10 ans, pour devenir gadrugba (), jeune danseur de la Gar, troupe de danse traditionnelle du dalaï-lama, aussi appelée société de danse du gouvernement tibétain David Paul Jackson, A saint in Seattle: the life of the Tibetan mystic Dezhung Rinpoche, Wisdom Publications, 2003, p. 266.. Il s'agit d'une servitude due traditionnellement par son village et abhorrée de tous car elle revient quasiment, pour les parents, à perdre un fils. Le jeune Tashi, toutefois, n'est pas mécontent de cette situation, même si sa mère est désespérée : c'est en effet pour lui l'occasion d'apprendre à lire et à écrire, son vœu le plus cher Grain, Tibetans and the Cultural Revolution, site Journey to the East : .
À l'école de danse, la méthode employée par les maîtres pour stimuler les élèves est de les frapper à chaque faute commise, comme cela se fait depuis des siècles. Tashi porte encore les marques des corrections quasi-quotidiennes Melvyn Goldstein, William Siebenschuch and Tashi Tsering, The Struggle for Modern Tibet, the Autobiography of Tashi Tsering, Armonk, N.Y., M.E. Sharpe, 1997, xi + 207 p., pp. 3-5 : .. À l'âge de 13 ans, en 1942, il est fouetté devant toute la troupe pour avoir été absent à une représentation : sa peau se déchire, la douleur devient insupportableMelvyn Goldstein et al., , pp. 3-5..
Le jeune danseur se fraye un chemin en devenant le drombo (, littéralement l'« invité »)Du tibétain mgron-po : one newly come; a guest, d'après Sarat Chandra Das, A Tibetan-English dictionary: with Sanskrit synonyms, 1902, ., c'est-à-dire, par euphémisme, le « compagnon homosexuel passif »Melvyn Goldstein, et al., , : et selon Goldstein « jouet sexuel » Présentation du livre, tirée de Publishers Weekly, sur la page 4 de couverture : Colin MacKerras, The New Cambridge Handbook Of Contemporary China, Cambridge University Press, 2001, 313 pages, p. 148 : de Wangdu, un moine ayant de l'entregent et qui le traite avec douceur et favorise sa formation intellectuelle. Il est cependant enlevé et séquestré quelques jours par un dob-dob et parvint à s'échapper, personne n'ayant rien put faire pour l'aider, ce dob-dob étant connu pour sa férocité avait toujours un poignard sur lui (selon Jean-Pierre Barou et Sylvie Crossman, ces moines-guerriers pouvaient aller jusqu'à se battre entre eux pour posséder les faveurs d'un mignon)Jean-Pierre Barou, Sylvie Crossman, Enquête sur les savoirs indigènes, Calman-Lévy, 2001, 260 p. (livre numérique, non paginé) : .
Tashi s'étonne que de tels comportements puissent être tolérés dans les monastères : « Quand je parlais des dob-dob aux autres moines et responsables monastiques, on haussait les épaules en disant simplement que c'était le cours des choses »Melvyn Goldstein et al., , p. 29 : . Patrick French, qui a rencontré Tashi Tsering à Lhassa en 1999, où French note l'atmosphère oppressante liée à la présence massive des forces de sécuritéPatrick French, p. 203, indique que celui-ci n'est pas homosexuel mais qu'il profitait de cette relation à des fins personnellesPatrick French, Tibet, Tibet Une histoire personnelle d'un pays perdu, traduit de l'anglais par William Oliver Desmond, Albin Michel, 2005, p. 253.. Lors de son entretien, Tashi Tsering lui dit qu'avec le recul, il voyait les « pratiques sexuelles de l'ancien Tibet, comme une question d'habitudes et de conventions, la conséquence sociale acceptée de personnes exploitant les vides des règles religieuses ».
La mère de Tashi organise le mariage sans amour de son fils avec Tsebei, une jeune fille assez riche. Tashi part donc vivre chez sa belle-famille mais refuse d'être commandé par son beau-père et ses beaux-frères, qui n’ont pour lui que mépris du fait de son humble origine. Au bout de trois mois, il quitte la maison. Comme ce mariage n’a pu se faire sans la permission du chef du Gadrugba, Tashi doit, pour en être délié, subir vingt-cinq coups de fouetAndré Lacroix, Résumé de The Struggle for Modern Tibet..
En 1947, Tashi, qui a dix-huit ans, se porte candidat à un poste de secrétaire auprès du trésor du palais du Potala. Reçu à l’examen d’entrée, il est affecté à un bureau dirigé par deux moines et un noble. Il y reste environ un an.
Dans les années 1950 Des troupes chinoises, présentes à Lhassa en 1952, il remarque l'efficacité et l'autonomie, déclarant que les soldats n'auraient même pas emprunté une aiguille aux habitants Elliot Sperling, review of The Struggle for Modern Tibet: The Autobiography of Tashi Tsering by Melvyn Goldstein, William Siebenschuh, Tashi Tsering, in The Journal of Asian Studies, vol. 59, No. 3 (Aug., 2000), p. 728 : . Il est fasciné par leurs pratiques différentes de celles des Tibétains : ils pêchent dans les rivières avec un ver au bout d'un hameçon, ils recueillent déjections canines et humaines pour servir d'engrais dans leur recherche de l'autonomie alimentaire, pratiques que Tashi trouve révulsantesMelvyn C. Goldstein, , p. 40 : . Il se souvient aussi qu'un haut-parleur est installé au cœur de la ville et diffuse une propagande en langue tibétaine.
Il est impressionné par les réalisations des Chinois : ouverture à Lhassa des premières écoles primaires, d'un hôpital et de divers bâtiments publics. En un court laps de temps, il voit davantage d'améliorations qu'il n'en avait vues jusque-là dans sa vie, voire que n'en avait vues le Tibet depuis des sièclesMelvyn C. Goldstein, , p. 41 : .
Tashi a une liaison avec une jeune fille noble du nom de Thondrup Dromala. L'opposition de la famille de cette dernière et les faibles ressources du jeune homme ont finalement raison de leur couple malgré la naissance d'un garçon en 1953 Calum MacLeod, Enter the Dragon: The invasion of Tibet, The Independent, 10 octobre 2000...
Études
En Inde (1957-1959) Débrouillard, il parvient, en 1957, à réunir les fonds nécessaires pour aller étudier en Inde. Il est à l'étranger lorsqu'éclate le soulèvement tibétain de 1959<ref> Elliot Sperling, compte rendu de The Struggle for Modern Tibet: The Autobiography of Tashi Tsering by Melvyn Goldstein, William Siebenschuh, Tashi Tsering, in The Journal of Asian Studies, Vol. 59, No. 3 (Aug., 2000), pp. 728-729 : </ref> Robert Barnett, Lhasa: Streets with Memories, p. 18..
Il est amené à travailler étroitement avec les chefs de la résistance tibétaine exilés, en particulier un frère aîné de Tenzin Gyatso ( dalaï-lama), Gyalo Thondrup (« Gyalola comme nous l'appelions »)Melvyn C. Goldstein et al., , p. 51 : , avec lequel il s'est lié d'amitiéElliott Sperling, , p. 728 : . Il le seconde dans l'accueil des réfugiés tibétains, sans savoir que Gyalo Thondrup est financé par la CIA et qu'il dispose d'importantes ressources financièresMelvyn C. Goldstein et al., , p. 59 : ..
Une des tâches dont il est chargé consiste à recueillir des récits d'atrocités auprès de réfugiés. Il en trouve très peu et la plupart des réfugiés qu'il interroge sont illettrés et incapables de présenter leur expérience de façon ordonnée et logique. Beaucoup n'ont même pas vu les combats menés par l'armée chinoise à Lhassa. Ils ont été pris dans la peur panique qui avait saisi tout le pays. Ils n'ont de récit à faire que celui des souffrances qu'ils ont endurées pendant leur marche à travers la montagne mais non du fait des ChinoisMelvyn C. Goldstein et al., op. cit., p. 57 : . Finalement, les récits consignés par ses soins, joints à ceux d'autres camps de réfugiés, seront présentés par la commission internationale de juristes dans son rapport de 1960 accusant la Chine d'atrocitésMelvyn C. Goldstein et al., , p. 57 : .
En 1959, il est chargé par son ami Gyalo Thondrup de s'occuper d'une partie du trésor du dalaï-lama qui avait été mis en sécurité en 1950 dans les réserves de Tashi Namgyal, maharaja du Sikkim. Après la fuite du dalaï-lama, le gouvernement chinois en réclama la restitution, affirmant que c'était non pas la propriété du dalaï-lama mais celle du pays, qu'ils considéraient désormais comme leur appartenant. Quand Tashi Tsering intervient, le trésor vient d'être acheminé par camion de Gangtok, la capitale du Sikkim, à Siliguri plus au sud. Alors que l'or est envoyé par avion cargo à Calcutta, où il est confié à des banques, l'argent est conservé chez un commerçant tibétain de confiance, où Tashi doit le garder durant près d'un mois avant de participer à sa fonte en lingotsMelvyn C. Goldstein et al., The Struggle for Modern Tibet, op. cit., pp. 57-58 : .
Aux États-Unis (été 1960 - fin 1963)
Tashi Tsering fait alors la connaissance en Inde d'un étudiant américain, grâce auquel il va pouvoir aller étudier aux États-Unis. Avant de partir, il rencontre le lalaï-Lama, qui l'invite à « être un bon Tibétain », à « étudier sérieusement » et à « mettre son éducation au service de son peuple et de son pays »Melvyn C. Goldstein et al., op. cit., p. 65 : .
En juillet 1961, il arrive à Seattle après avoir passé un an à étudier l'anglais au Williams College à Williamstown. Il deviendra un des interprètes de Dezhung Rinpoché après le départ de Thupten Jigme Norbu en et collaborera aussi avec E. Gene SmithDavid Paul Jackson, , p. 266, 271 et 282..
Il étudie sur la Côte Est puis à Seattle dans l'État de Washington : ses lectures historiques lui font établir un parallèle entre le Moyen Âge occidental et la société tibétaine qu'il vient de quitter.
Il se trouve que Tsejen Wangmo Sakya, une jeune Tibétaine (de l’importante famille Sakya) de Seattle est engrossée par un moine, qui refuse de l’épouser. Le frère de la jeune femme demande à Tashi d’épouser Tsejen et de reconnaître l’enfant. Le mariage a lieu et, quelques mois plus tard, naît un garçon nommé Sonam Tsering.
Malgré l'incompréhension de ses amis tibétains en exil et de ses condisciples américains (dont Melvyn Goldstein), il décide de retourner au Tibet pour se mettre au service des Tibétains restés au pays. Gyalo Thondrup essaie de l'en dissuader, en lui faisant miroiter des avantages matériels, mais en vain. Le , Tashi quitte Seattle, laissant derrière lui Tsejen et Sonam.
Retour au Tibet (1964) En 1964, il est le premier Tibétain exilé en Occident à retourner à Lhassa. Il se voit participer à la création d'un Tibet nouveau et moderneMelvyn C. Goldstein et al., , préface : .
À son arrivée en Chine, il est envoyé à quelque km au nord-ouest de Canton, à l'institut de la minorité tibétaine de Xianyang, qui abrite étudiants. Il fait partie d'une classe de 40 Tibétains destinés à devenir enseignants au Tibet. Il accepte conditions spartiates et endoctrinement, car il croit sincèrement au bien-fondé du communisme et espère que sa formation lui permettra de retourner au Tibet pour y enseigner.
Sous la révolution culturelle (1966-1976)
En 1966, débute la grande révolution culturelle prolétarienne.
Militantisme révolutionnaire (juin 1966 - octobre 1967)