Les opérations navales jouèrent un rôle important au cours de la guerre d'indépendance grecque (1821-1830). Le cœur de l'insurrection, le Péloponnèse et ses abords immédiats, étant d'accès relativement difficile par voie de terre, il était important pour les deux parties de contrôler ses accès maritimes. L'Empire ottoman avait ainsi pour objectif de ravitailler les forteresses côtières encore en sa possession et d'y transporter des troupes. De leur côté, les insurgés essayaient de maintenir le blocus de ces forteresses et d'empêcher la reconquête des régions et îles en leur pouvoir. Leurs opérations de course et de pillage des côtes de l'Asie mineure jouèrent aussi un rôle en paralysant le commerce et les communications ottomanes et en provoquant des troubles dans l'Empire. En raison de la dissymétrie des flottes en présence, il y eut peu de réelles batailles navales, l'accent étant mis chez les Grecs sur l'utilisation de brûlots ; aucune des deux flottes ne réussit à prendre un avantage décisif, la flotte égypto-ottomane étant finalement détruite par une escadre anglo-franco-russe au cours de la bataille de Navarin en 1827.
Contexte vignette|La mer Égée, théâtre d'une grande partie des combats.
Flottes
Durant le conflit, les insurgés grecs utilisèrent comme navires de guerre leurs navires marchands, qui étaient déjà équipés de canons en raison de l'insécurité maritime de l'époque. Les principales flottes provenaient des trois îles « nautiques » : Hydra, Spetses et Psará. L'organisation restait pensée comme une entreprise commerciale, les marins étant payés d'avance pour une campagne généralement prévue pour un mois, les gains éventuels étant divisés selon les mêmes règles que lors d'un voyage commercial. L'autorité des « amiraux », désignés à chaque campagne, était très relative et reposait surtout sur leur influence personnelle, le commandant élu pour diriger la flotte combinée (généralement un Hydriote) n'étant qu'un primus inter pares et chaque contingent insulaire conservant son propre « amiral »Orlándos indiquant par exemple pour la sortie de la flotte près de Lesbos en mai 1821, trois amiraux pour le seul contingent de Spetses et trois pour celui d'Hydra. et chaque propriétaire de navire gardant sa liberté d'action.
De son côté, la flotte ottomane avait été reconstituée au cours du règne de Sélim III après sa destruction à Tchesmé en 1770, mais en 1820 elle était vieillissante. Elle comprenait alors environ 60 navires, dont 20 vaisseaux de ligne, 20 frégates et 20 corvettesD. Panzac, Histoire de la marine ottomane p. 270.. Sa principale faiblesse était le manque de formation et d'expérience des officiers et surtout des matelots et des artilleurs, qui étaient embauchés tous les ans pour la campagne maritime (environ 6 mois) et licenciés ensuite. Les artilleurs manquaient aussi d'expérience. La flotte proprement ottomane pouvait cependant s'appuyer sur des contingents provenant des Régences barbaresques (Alger, Tunis, Tripoli), habitués à la course, et sur les navires de la flotte égyptienne que Méhémet Ali mettait alors sur pied.
1821 Insurrection Les premiers mouvements insurrectionnels se produisirent dans le Péloponnèse à partir du (prise de Kalamata le ). La première île à rejoindre la révolte fut Spetses, les 14 et Orlándos p. 60 et ; le 9/4 selon Gordon., suivie une semaine plus tard de Psará, le , jour de Pâques.. La situation resta plus longtemps ambiguë à Hydra, dont les primats n'étaient au départ pas favorables au déclenchement de la révolution, au contraire de la population. Sous la direction d'un capitaine, Économou, une insurrection populaire força finalement les autorités d'Hydra à se déclarer en faveur de l'indépendance le .
Dès le début de l'insurrection, plusieurs flottilles de Spetses allèrent bloquer les ports du Péloponnèse : huit navires à NauplieOrlándos p. 65, une douzaine à Monemvasia et d'autres à Navarin.
Blocus de Monemvasia et capture de navires ottomans à Milos et Kimolos
Expédition vers l'Asie Mineure Après le ralliement d'Hydra, une première expédition conjointe rassemblant des navires des trois principales îles fut mise sur pied début mai. L'objectif avait d'abord été la côte d'Épire, où une division de la flotte ottomane était stationnée depuis la révolte d'Ali Pacha en 1820. Finalement, sur l'avis de Neophytos Vamvas, un homme de lettres sciote, on décida d'envoyer la flotte vers la riche île de Chios afin de la gagner à la cause de la révolution. La flottille, dirigée par Tombázis et comprenant onze navires hydriotes et sept spetsiotes, appareilla le . Elle fit escale à Tinos, alors la plus riche des Cyclades, où se posa pour la première fois le problème de l'attitude à adopter vis-à-vis des navires « neutres », naviguant sous pavillon européen mais convoyant des marchandises ou des passagers turcs. Les équipages apprirent dans l'île l'exécution du patriarche Grégoire V, qui avait eu lieu le . La flotte gagna ensuite Psará où elle fut renforcée le par un contingent de cette île. La tentative de soulever Chios s'avéra finalement un échec. Tombázis regagna donc Hydra le , après avoir envoyé des navires croiser dans l'ensemble de l'Égée et jusqu'à Chypre.
Bien que son objectif principal n'ait pas été atteint, cette première sortie permit de propager la révolution dans l'ensemble des îles Égéennes et d'interrompre le commerce et les communications maritimes ottomanes, les navires grecs capturant à l'occasion un important butin. Par ailleurs, le massacre systématique des prisonniers musulmans annonçait le caractère de guerre d'extermination du conflit.
Expédition dans le golfe de Corinthe vignette|Statue de « Georges le Paxiote » à l'entrée du port de Lépante.
Les primats d'Hydra ayant repris le pouvoir après la chute d'Économou le ., une expédition conjointe d'Hydra et Spetsès fut organisée en direction des côtes occidentales de la Grèce (Péloponnèse, îles Ioniennes et Épire). 6 navires appareillèrent le de SpetsèsCommandés par Nikólaos Bótasis, et comprenant les navires de Bouboulina commandés par ses demi-frères., et 6 autres d'HydraCommandés par Dimítrios Miaoúlis. les 23 ou 24, .23 navires selon Gordon p. 210. ; les deux escadres firent leur jonction à Navarin où elles laissèrent deux navires pour en poursuivre le blocus et arrivèrent en vue de Patras le , rejoints à l'entrée du golfe de Patras par des navires de Galaxidi et un navire de Céphalonie (pourtant théoriquement neutre car dépendant de la République des Îles Ioniennes sous protectorat britannique, plutôt turcophile). La flottille turque de 5 ou 6 navires stationnée devant la ville se réfugia dans le golfe de Corinthe, à Lépante, tandis que le gouverneur de Patras, Youssouf, détruisait les restes encore debout de la ville et se réfugiait dans la forteresse.
Poursuivant les navires ennemis, les Grecs franchirent les petites Dardanelles le , sous le feu des forts de Rion et Antirion, et entreprirent le blocus de Lépante, assiégée par terre par des troupes rouméliotes. La présence de la flotte entraina les villes de Missolonghi et Anatoliko à la révolte les 6 et , suivies de l'ensemble de l'Étolie-Acarnanie. Le , une attaque par un brûlot dirigé par un certain « Georges le Paxiote » échoua, ce dernier étant capturé, empalé et grillé sur un feu. Les Grecs débarquèrent ensuite des canons pour établir une batterie, mais celle-ci fut prise par les Turcs lors d'une sortie de la garnison. Finalement, les Grecs à court de vivres et ayant atteint la période d'un mois pour laquelle les équipages avaient été payés, les deux escadres quittèrent le golfe de Corinthe les 26 et pour rejoindre leurs bases, permettant aux Ottomans de reprendre leurs communications maritimes et de ravitailler Patras.. Selon Orlándos, seul serait resté le navire Agamemnon appartenant à Bouboulina, commandé par ses demi-frères et un de ses fils, accompagné des navires galaxidiotes et du navire de Céphalonie ; cette flottille se retira à Galaxidi lorsque l'escadre ottomane de Mourtos (en Épire) pénétra à son tour dans le golfe de Corinthe le , permettant aux navires bloqués à Lépante d'aller se ravitailler à Zante sous la protection de navires anglaisLes autorités anglaises des îles Ioniennes poursuivant une politique turcophile...
Sortie de la flotte ottomane, premiers affrontements vignette|Carte des environs de Lesbos.
Une première division de la flotte ottomane, constituée d'un vaisseau de ligne, de trois frégates, d'une corvette et de deux bricks, appareilla de Constantinople le sous le commandement du Reala beyL'amiral de rang inférieur dans la hiérarchie ottomane.. Elle ne sortit des Dardanelles qu'au bout de deux semaines, et mouilla près des îles Moschonissia, près de Lesbos, en face d'Ayvalık ; son but semblait être la reprise de l'île de Samos.
La flotte grecque combinée appareilla le pour surveiller ses mouvements ; elle se composait de 22 navires d'Hydra, sept19 selon Orlando qui accuse d'autres historiens d'avoir minimisé la participation spetsiote dans cette opération. de Spetses et neuf de Psará, à nouveau sous le commandement de Tombázis. Le , les navires grecs rencontrèrent à l'ouest de Lesbos un navire de ligne à deux ponts de 74 canons, en route pour renforcer l'escadre ottomane ; en apercevant les navires ennemis, il chercha à se réfugier dans la baie bien protégée de Sigri, sur la côte ouest de Lesbos, mais en fut empêché par les Grecs et jeta l'ancre un peu plus loin, à Skala Eressou, où il embarqua des renforts. Les navires grecs essayèrent d'abord de le canonner, sans succès ; alors que les capitaines réunis discutaient d'un abordage, l'un d'eux proposa d'utiliser un brûlot, solution qui fut adoptée. Un vieux navire fut alors reconverti dans ce but, et une gratification offerte aux volontaires pour le manœuvrer. La première tentative, par l'Hydriote A. Pipínos, fut un échec, la mise à feu ayant été trop précoce. Après deux jours d'absence de vent, le , une nouvelle tentative effectuée par le Psariote D. Papanikolís réussit à détruire le navire ottoman et son équipage de 500 à 600 hommes, les fuyards étant massacrés (un second brûlotcommandé par G. Kalafatis fut aussi inutilement consumé). Informée de la nouvelle par le pacha de Lesbos, l'escadre ottomane retourna précipitamment vers les Dardanelles pour se mettre à l'abri.
vignette|Konstantínos Volanákis, L'incendie du navire ottoman à Eressos.