Les Temps difficiles () est le dixième roman de Charles Dickens, un court roman paru non pas en publications mensuelles comme les précédents, mais en feuilleton hebdomadaire dans sa revue Household Words, du au .

Roman social, il a pour cadre la ville fictive de Coketown (image de Manchester, le grand centre textile, et de Preston où Dickens a séjourné durant la grève de ) et montre les difficultés d'adaptation des deux classes sociales (la bourgeoisie d'affaires et les ouvriers) à la nouvelle économie issue de la révolution industrielle. L'auteur y dépeint avec un réalisme dénonciateur une classe ouvrière asservie, misérable et moutonnière, abrutie par le travail répétitif, livrée aux démagogues professionnels, que domine une bourgeoisie pragmatique et utilitariste, avide de profits et de pouvoir, persuadée de la nature quasi divine de ses droits et forte de la bonne conscience qu'elle puise dans les lois de l'économie de marché, mais dont il analyse les alibis et présente les travers avec une ironie mordante.

Comme dans Dombey et Fils paru six ans plus tôt, il fait un portrait acide de la bourgeoisie dont la fortune s'est bâtie sur l'industrie. Thomas Gradgrind, le personnage masculin principal, est le représentant de cette bourgeoisie rationaliste qui se croit investie de la mission de promouvoir le progrès matériel, le productivisme, le culte de l'efficacité, la prévalence des « faits » sur l'imagination, et veut réduire le monde à une série d'équations. Il se rend compte trop tard, en découvrant la souffrance de sa fille Louisa et la déchéance morale de son fils Tom, de l'échec de son système éducatif et de la faillite de son existence.

Malgré des personnages que leurs outrances rendent comiques, comme Mr Bounderby et Mrs Sparsit, l'atmosphère du roman est plutôt sombre et Dickens refuse aux protagonistes un dénouement heureux. Il ne partage pas l'optimisme délibéré d'Elizabeth Gaskell dont le roman North and South, qui se déroule à la même époque et, en grande partie, dans le même espace géographique, suit de très peu le sien dans Household Words, puisqu'il y paraît de à . Traitant aussi des relations patrons-ouvriers, mais d'un point de vue fémininVirginia Woolf, compte rendu de la biographie de Mrs Gaskell par Mrs Ellis Chadwick, « Mrs Gaskell: Haunts, Homes, and Stories », , 29 septembre 1910.., Mrs Gaskell imagine qu'ils finiront par apprendre à se comprendre, alors que Dickens laisse son lecteur dans l'incertitude et le doute quant à l'avenir des personnages et à la solution des antagonismes entre capitalistes et prolétaires.

Genèse du roman Dickens a terminé La Maison d'Âpre-Vent en et, dit-il, ()Charles Dickens, Lettre à Mrs Richard Watson, novembre 1854.. Cependant, les ventes de Household Words marquent le pas, les recettes, habituellement de 900 à par semestre, passant à 15 s pendant les six mois précédant le .. Bradbury and Evans propose alors à Dickens d'écrire un autre roman pour une publication en feuilleton, et, à son retour d'un voyage sur le continent, il accepte, alors qu'il a délaissé le genre dont il estimait la technique et le rythme d'écriture trop contraignantsLettre de février 1854 à John Forster, citée dans , note 3. depuis Barnaby Rudge publié en 1841, et rapidement, il ()Charles Dickens, Lettre à Émile de la Rue, 5 mars 1854.. Prémices thumb|alt=Page de titre de l'édition originale|Couverture de la première édition (août 1854). Le choix du titre Le choix du titre est le fruit d'un consensus entre Dickens et Forster. Le , Dickens soumet à Forster les quatorze titres suivants : 1. (« Selon Cocker »), 2. (« Prouvez-le »), 3. (« L'Obstination des choses »), 4. (« Les Faits d'après Gradgrind »), 5. (« La Meule »), 6. (Les Temps difficiles), 7. (« Deux et deux font quatre »), 8. (« Quelque chose de tangible »), 9. (« Notre ami à la tête dure »), 10. (« Rouille et Poussière »), 11. (« Simple arithmétique »), 12. (« Une affaire de calcul »), 13. (« Simple question de chiffres »), 14. (« La Philosophie d'après Gradgrind »). Forster retient les titres 2, 6 et 11 ; Dickens avait préféré 6, 13 et 14. Les deux amis ayant sélectionné chacun le sixième, l'histoire s'est appelée ..

Les travaux d'approche Le , Dickens demande à son rédacteur en chef adjoint, W. H. Wills, de lui procurer le questionnaire du destiné à la notation des maîtres et professeurs, et, trois jours plus tard, il se rend en sa compagnie à Preston pour voir de ses propres yeux les effets dévastateurs de la grève qui y sévit depuis vingt-trois semaines.. Cependant, il fait part de ses doutes à Forster : ()Charles Dickens, Lettre à John Forster, 29 janvier 1854. ; et, le , il s'en prend vigoureusement à lIllustrated London News qui écrit que son histoire a pour origine les troubles de Preston : dans une lettre à Peter Culingham, il déplore qu'on donne ainsi au public l'impression qu'un roman () et qu'on confine son histoire à un lieu précis alors qu'il entend ()Charles Dickens, Lettre à Peter Cullingham, 11 mars 1854..

Autres exigences : Mark Lemon, corédacteur de la revue Punch, l'un des plus fidèles amis de Dickens avec lequel il a souvent collaboré., est chargé de lui procurer tous les termes des divers jargons employés par les saltimbanques de rue et les gens de la balle ; et Henry Morley, maître d'école recruté dans son équipe – où il est resté jusqu'en 1865 –, qui, tout en poursuivant une carrière de professeur, s'est spécialisé dans les questions relatives à l'enseignement, aux conditions sanitaires et autres problèmes sociaux., reçoit pour tâche () d'un article traitant des accidents du travail survenus dans les usines, ce qui est réalisé le .

Les contraintes de la rédaction Les courts délais dont dispose Dickens ne semblent pas le troubler ; en revanche, comme il l'écrit à Forster, le manque d'espace est « écrasant » () : ()Charles Dickens, Lettre à John Forster, ? février 1854.. En avril, il se dit « abruti » () ; même à Boulogne-sur-Mer, où il est parti en famille, et tout au long des mois, il égrène dans ses lettres à son rédacteur adjoint les adjectifs rendant compte de son état : « embrouillé » (), comme « assommé » (), « paresseux à l'extrême » () et « vidé » () par le travail en coursCharles Dickens, Lettres à W. H. Wills, 20 avril, 9, 14, 31 juillet, novembre 1854.. Mais tout est terminé le .

La jonglerie avec Mrs Gaskell Surgit à ce moment la nécessité pour Dickens d'éviter un malentendu avec Mrs Gaskell qui prépare à sa demande un feuilleton pour la revue. Comme elle s'inquiète de possibles similitudes entre Hard Times et son North and South, en chantier depuis février, il l'assure qu'il ne s'arroge pas la primauté des écrits concernant la condition ouvrière : (), lui écrit-il peu après la parution des premiers épisodes de Hard TimesCharles Dickens, Lettre à Mrs Gaskell, 21 avril 1854.. D'ailleurs, North and South commence, comme prévu, sa carrière dans Household Words le , trois semaines après la parution du dernier chapitre de son roman..

Cependant, tout attentif qu'il est au succès de sa revue et à la notoriété des écrivains qu'il sollicite, Dickens cherche à maximiser ses profits. Aussi, l'ouvrage de Mrs Gaskell, publié presque à la suite du sien, écrit par une femme, avec un point de vue féminin, ne bénéficie-t-il pas de la première page comme Hard Times, mais reste à la place dévolue aux feuilletons. En outre, peut-être inquiet de lasser ses lecteurs ou jaloux d'un ouvrage sur le même sujet et dans le même espace géographique, il tente de faire condenser North and South (dont il a d'ailleurs imposé le titre), car, écrit-il, .. Il est vrai que, d'après Alison Chapman, l'ambition affichée d'Elizabeth Gaskell est de corriger, voire de ridiculiser la représentation satirique très négative que Dickens a faite de Manchester, où elle vit, et des patrons d'industrie qui y travaillent..

Contrat et texte Le , Dickens signe un contrat avec ses associés de Household Words, Bradbury, Evans, Forster et Wills, stipulant que le texte destiné à la revue sur une base hebdomadaire doit comporter l'équivalent de « cinq parutions mensuelles de Bleak House » () pour un montant de , les droits d'auteur issus de publications séparées lui revenant entièrement ()Graham Storey, Kathleen Tillotson et Angus Easson, éd., , Volume 7 : 1853-1855, Clarendon Press, 1 004 pages, 1993, ..

Ses notes de travail comportent plusieurs titres autres que ceux déjà soumis à Forster. Dans sa toute première fiche, il calcule qu'il lui faut écrire environ sept pages et demie manuscrites pour atteindre son quota hebdomadaire, et dès les premiers chapitres, apparaissent Gradgrind et Bounderby, Louisa, Sissy et Bitzer, de même que Coketown, l'école et le cirque. Parvenu au chapitre 15, il lui prend l'envie de tout reprendre en trois parties : (« Semailles, Moisson et Engrangement »), puis il s'interroge sur l'opportunité de donner un fiancé à Sissy. Une note précise que le danger menaçant Louisa doit l'atteindre lentement () et que c'est imperceptiblement que doit se manifester la similarité de vues entre Gradgrind et HarthouseHarry Stone, éd., Dickens's Working Notes for His Novels, Chicago, University of Chicago Press, 1987, ..

Sans qu'on en connaisse les raisons, un passage écrit pour le livre I, chapitre 13, n'a jamais été publié : Stephen y explique que la petite sœur décédée de Rachel a eu le bras arraché dans un accident du travail à l'usine ; pourtant, sans cette précision, son refus de se joindre à la grève au livre II, chapitre 4 reste sans réelle motivation.

Publication Premières parutions Le roman paraît dans Household Words du au , sans titre pour les chapitres ni illustration, comme il est habituel dans la revue. Il en occupe la première page, place habituelle des articles de réflexion, ce qui lui confère ainsi un sérieux particulier : les questions sociales évoquées dans la fiction font écho aux articles documentaires sur les conditions sanitaires, la nécessité d'éduquer les classes populaires, ou les accidents du travail que la revue publie. Bradbury and Evans sort la première édition en trois volumes le , avec un titre rallongé en Hard Time for These Times, des titres pour les chapitres et une dédicace à Carlyle dont Dickens partage les idées et à qui il écrit d'abord pour lui en demander la permission, note 1.. Ami de Dickens depuis treize ans, Carlyle a, en effet, déjà dénoncé le caractère abstrait des statistiques utilisées en économie, qui oublient les besoins humains fondamentaux. Aucune préface n'est prévue, ni pour l'heure ni pour les éditions à venir.

Calendrier des publications Numéro Date Chapitres I (1-3) II (4-5) III (6) IV (7-8) V (9-10) VI (11-12) VII (13-14) VIII (15-16) IX (17) X (18-19) XI (20-21) XII (22) XIII (23) XIV (24) XV (25–26)XVI (27–28) XVII (29–30) XVIII (31–32) XIV (33–34) XV (35–37) Autres éditions Taubnitz publie le roman avec l'autorisation de Dickens en 1854, d'abord dans le cadre de Household Words, puis en édition séparée. Deux parutions sont à noter la même année à New York, mais sans aval, et il faut attendre 1857 pour qu'une version officielle, , illustrée par S. Eytinge Jr., reliée avec Barnaby Rudge, voie le jour aux États-Unis. Du vivant de l'auteur, Chapman and Hall fait paraître l'édition dite « bon marché » () en 1865, avec un frontispice dû à Arthur Boyd Houghton (1836-1875), puis une autre version en 1868, couplée avec Pictures from Italy, , révisée par Dickens qui y ajoute des titres. Après la mort de l'auteur, l'édition la plus remarquée car fondée sur une étude comparée du manuscrit, des épreuves, des feuilletons et des parutions de 1854 et 1868, est de 1966, à nouveau publiée en 1990, réalisée par George Ford et Sylvère Monod..

Illustrations Les Temps difficiles et Les Grandes Espérances sont les deux seuls romans de Dickens ayant d'abord paru sans illustrations. thumb|upright=0.7|alt=Détail de photo ancienne en noir et blanc|C. S. Reinhart, illustrateur de l'édition américaine de 1876.