vignette|Jammu, Cachemire et Ladakh vignette|Leh, le palais depuis la vieille ville.
Le Ladakh, cette région du nord-ouest de l'Inde a, aujourd'hui encore, un statut particulier au sein de l'Union Indienne. Région de culture tibétique, au carrefour de routes commerciales permettant des mélanges ethniques, culturels, artistiques et cultuels, le Ladakh est devenu une région touristique plus de dix ans après la guerre de 1962. Terre de trekking pour la plupart des touristes, son histoire demande pourtant à être connue et découverte. Les recherches pionnières d'Alexander Cunningham et d'August Hermann Francke (1870-1930) restent la base du travail historique sur le Ladakh, mais les recherches de Luciano Petech, Luciano Petech, A Study on the Chronicles of Ladakh, New Delhi, Low Price Publications, 1999, 189 p. [réédition de 1937]Luciano Petech. nous permettent d’appréhender cette histoire avec plus de précision. Il émet notamment des hypothèses permettant de corriger certains problèmes de datation. Nous utilisons principalement les datations de Petech tout en gardant à l’esprit que ces dates restent des approximations.
Chronologiquement, il y eut les premières populations Dardes et Môns venues de l'ouest et du sud. Bien que sous autorité de l'empire tibétain au , le Ladakh n'était alors pas habité par des populations venues de l'est, du Tibet. C'est au que la région s'est vraiment tibétanisée avec l'installation d'un descendant des rois du Tibet qui s'installe à Shey et forme ainsi la première dynastie tibétaine du Ladakh, les Lhachens. Situé dans une région d'échanges, le Ladakh est marqué par des conflits incessants avec ses voisins. À la charnière des , une branche cousine profite du désordre créé par des invasions venues du Baltistan voisin pour prendre le pouvoir sous le nom de dynastie Namgyal. Cette dynastie a marqué le paysage par ses constructions à Leh et ailleurs. L'influence du bouddhisme, bien que présente depuis le , s'est accrue et des monastères importants ont été construits. Le règne de Sengge Namgyal marque l'apogée du royaume du Ladakh et demande de s'attarder sur cette période. À la fin du , à la suite d'une rupture des relations avec le Tibet, le 5e Dalaï Lama tente d'envahir le Tibet occidental qui était sous contrôle du Ladakh. Le Cachemire aide alors le Ladakh dans la restauration de sa souveraineté, cette aide a un prix arbitré par le traité de Temisgam en 1684. Le déclin de la dynastie dure un peu plus d'un siècle. Au début du , les Dogras du Pendjab s'intéressent au Ladakh. Après plusieurs invasions, le général Zorawar Singh parvient à soumettre les ladakhis. Avec le traité de paix tibéto-ladakhi de 1842, le Tibet et le Ladakh confirment leurs frontières respectives et renouvellent leur engagement d'amitié. Le traité de paix tibéto-ladakhi de 1842 est confirmé en 1852 par un nouvel accord commercial. Le Ladakh est annexé par le Maharaja du Jammu et Cachemire et intégré dans cet état lors de l'indépendance de l'Union Indienne en 1947.
vignette|Le palais de Leh et le Namgyal Tsemo.
Premières populations et témoignages Les premières populations du Tibet occidental ne sont pas tibétaines. Les premiers habitants qui s’installèrent dans ces régions furent des tribus aryennes : d’une part des Môns originaires des flancs sud de l’Himalaya, et des Dardes venus de l'ouest (indo-iranien).
Ces premières populations dateraient de 6 700 ans comme ont pu le démontrer des analyses exécutées sur des outils découverts en 1979 par l’Archaeological Survey of India à Alchi, Saspol, Likir p. 176. …
D’autre part, des caves habitées, découvertes jusque dans la vallée de la Nubra, dateraient de 3 000 à 4 000 ans.
Môns Si les Môns ne sont plus vraiment représentés au Ladakh aujourd’hui, il y a tout de même des traces de leur implantation. Ils sont pour la plupart des musiciens et des charpentiers. Il est à noter l’influence des môns au Zanskar que les Dardes ne semblent pas avoir colonisé. Des ruines sont encore appelées aujourd’hui château des mônsMon gyi mKhar.pp. 19-26. Les luttes incessantes entre les Dardes et les Môns ont mené à la quasi-disparition de ces derniers. Au , les Môns gouvernaient encore sur Gya, à l’Est du Ladakh.
Dardes Bien qu’il soit difficile de définir quand les premiers migrants se sont installés, nous trouvons des témoignages de l’implantation des Dardes grâce aux historiens grecs et romains comme Hérodote, Mégasthène, Pline l'Ancien ou Ptolémée qui semblent les situer au GandharaAlexander W. McDonald (dir.). p. 37.. Il semblerait qu’ils aient été producteurs d’or, Hérodote parle de fourmis chercheuses d’or, ce qui fut repris par ses successeursp.6.. De plus, Francke a repéré des traces d’anciennes mines. Nous pourrions citer aussi des sources chinoises, indiennes, et arabes. Petech présente toutes ces sources et en fait la critique dans le deuxième chapitre de son ouvrage, The Kingdom of LadakhLuciano Petech, Ibid., Chapitre II : « Earliest History », p. 6-13. p. 13.. Outre les textes, les traces dardes sont encore visibles aujourd’hui : des mesures anthropomorphiques confirment les origines indo-européennes de certaines populations, d’autre part les populations de Da-Hanu à l’ouest du Ladakh parlent encore des langages dardes. Ces traces sont aussi visibles dans les toponymes et les hymnes populairespp. 27-38..
Influences politiques vignette|gauche|redresse|Pétroglyphes à Saspol vignette|Pétroglyphes à Stakna Les traces archéologiques comme les pétroglyphes attestent que le Ladakh fut d’abord sous la domination de l’empire Kushan. Une inscription en Kharosthi retrouvée à Khalatse est attribuée à l’empereur Kushan Vima KadphisesPère de Kanishka Ier p. 177. (fin du ). Le bouddhisme venu du Cachemire a pu être enseigné dans les familles importantes durant cette période sans qu’il s’implante. Il pourrait rester quelques traces de ce bouddhisme au Zanskar p. 24.. La région se divisa en petits royaumes indépendants et fut suzerain du Tibet au début du p. 10.. D’autres inscriptions en tibétain, syriaque, kuchéen et sogdien indiquent le passage de marchands et soulignent le rôle économique important de cette région. Ces pétroglyphes ont été retrouvés plus à l’ouest et sont plus tardifs, environ. La souveraineté du Tibet sur le Ladakh prit rapidement fin avec l’effondrement de l’empire tibétain à la mort de Langdarma en 842. Il faut garder à l’esprit que la tibétisation du Ladakh ne commence qu’après cette période et que bien que des mélanges ethniques aient pu être possibles avant, la population devait s’exprimer majoritairement en langue darde et non pas en tibétain p. 13.. Les Ladakhis considèrent ces premiers habitants et les premiers gouverneurs comme étant des descendants du roi Guésar p. 35. (l. 9) pour le tibétain, p. 93. pour la traduction anglaise. et les diverses versions de l’épopée, différentes dans presque chaque village, peuvent nous informer sur leur propre vision de l’histoire.
Première dynastie tibétaine : les Lhachen Origines vignette|Ruines du premier palais de Shey La première dynastie tibétaine au Ladakh arrive au alors que le seigneur de Gya était en guerre contre des nomades venus de Khotan. Ce chef aurait demandé de l’aide à Nyimagön (ཉི་མ་མགོན།) à qui il aurait donné des territoires, notamment à Shey(ཤེལ།) Hriday Nath. Kaul et Shridhar Kaul, Ladakh Through the Ages, New Delhi, Indus, 1992, p. 39.. D’après les chroniques anciennes, il semble que l’installation de Nyimagön et de sa descendance au Ladakh est due à un mariage d’alliance avec la fille du roi de Purang p. 35. (l. 9-12) pour le tibétain, p. 93. pour la traduction anglaise.. Les deux versions ne sont pas forcément incompatibles. Nyimagön a conquis tout le Tibet occidental, ce qui est resté dans les mémoires au travers de certains chants dardesp. 61.. Mais c’est son fils, Palgyigön (དཔལ་གྱི་མགོན།), qui s’installera au Ladakh et y fondera la première dynastie tibétaine. Nous nommerons cette dynastie Lhachen (ལྷ་ཆེན།), ce terme d’adresse étant régulièrement utilisé pour citer ces rois.
Cette dynastie est dans le prolongement de la dynastie des empereurs du Tibet qui s’est terminée par l’assassinat de Langdarma Udum Tsanpo (གླང་དར་མ་འུ་དུམ་བཙན་པོ།) vers 842. Des deux fils de Langdarma Yum-brtan et ‘Od-srung(s). Yum-brtan fondera les dynasties du Tibet central et oriental., Ösung (འོད་སྲུང་།) est parti à l’Ouest. Nyimagön, le petit-fils de Ösung, vécut vers la fin du Le fils de ‘Od-srung, dPal-‘khor-btsan a deux fils : sKyil-lde Nyi-ma-mgon et bKra-shis-rtsegs qui fondera une dynastie au Tibet central.. Nyimagön, qui a pris le pouvoir sur le Tibet occidental partage son territoire entre ses trois fils : Gugé (གུ་གེ) revient à Tashigön (བཀྲ་ཤིས་མགོན།), le Zanskar (ཟངས་དཀར།) à Detsugön (བདེ་བཙུགས་མགོན།) et le Ladakh à Palgyigön. La filiation avec Langdarma s’est perpétuée dans le mode vestimentaire des rois du Ladakh. En effet, dans la vision bouddhiste de l’histoire du Tibet, Langdarma est possédé par un démon, ce qui est trahi par la présence d’une corne sur la tête et par la langue noire. Il est dit que les rois du Ladakh portaient des turbans pour cacher cette corne toujours visible chez les descendants de Langdarmap. 60..
Événements marquants Depuis Palgyigön au début du jusqu’à Lodrö Chogden, dernier roi de la dynastie Lhachen dans la deuxième moitié du , dix-huit souverains vont se succéder de père en fils. Au sujet de la succession des rois, il faut se rapporter à Rolf Stein qui nous donne des orientations, mais ne conclut guère :
« Au Ladakh, selon certains, le roi abdiquait à la naissance d’un fils, et des ministres gouvernaient alors au nom du fils. Selon d’autres, c’était à l’âge de treize ans que le prince était associé à son père pour régner. » p. 70.
vignette|gauche|redresse|Le Sumtsegs à Alchi vignette|Statue de Tara à Alchi vignette|redresse|gauche|Lamayuru vignette|Le Sengue Lhakhang à Lamayuru Les premières fondations importantes ne sont pas l’œuvre de rois, mais de Rinchen Zangpo (རིན་ཆེན་བཟང་པོ།), au début du . Ce grand traducteur à qui la tradition attribue la fondation de cent huit temples parmi lesquels le monastère de Tabo au Spiti, Alchi et le Senge Lhakhang de Lamayuru au Ladakh, partit chercher des enseignements au Cachemire. Par la suite, durant la seconde moitié du et le début du , trois rois importants se succèdent : Lhachen Gyalpo, Utpala et Naglug. Le premier d’entre eux posa les fondements du monastère de Likir. Jusqu’alors, le haut et bas Ladakh étaient encore divisés avec : le bas-Ladakh constitué de petits royaumes et le haut occupé par la dynastie des Lhachens. Utpala unifia les forces du bas et haut Ladakh et continua la conquête de territoires commencée par Nyimagön ; il occupe Kullu, Purang, le Mustang et le Balti p. 39.. Son territoire était peut-être même plus grand que celui de son ancêtre Nyimagönp. 65.. Naglug, quant à lui, fonda les palais de Wanla et de Khalatse p. 40.. Ce serait aussi lui qui aurait construit le premier pont sur l’Indus p. 66. à Khalatse.
À la charnière entre le et le , le règne du roi Norup est marqué par la disparition de la tradition Bön. C’est peut-être lié aux actions de ce roi en faveur du bouddhisme. Non seulement il fait rénover des temples et commande deux copies du Kangyur, mais il va aussi encourager les moines à aller étudier au Tibet central pp. 24, 68-69..