L'année 1968 à Caen a été marquée par trois événements : les grèves ouvrières et la nuit d'émeute du 26 et ; les mois de mai et juin dans le cadre des événements de mai 68 et enfin l'affaire du Théâtre-Maison de la Culture (TMC) au mois de décembre.

L'historiographie de Mai 68 a montré dans les années 1990 que la révolte étudiante avait eu lieu sur l'ensemble du territoire et pas seulement à Paris, dès le mois de février comme lors du Mai 68 à Nantes ou dans les résidences universitaires de nombreuses villes de province, pour constituer le plus important mouvement social de l'histoire de France du .

De la grève à la jacquerie ouvrière Un ministre chahuté par les étudiants À la rentrée 1967-1968, l'université de Caen compte . Le , le ministre de l'Éducation, Alain Peyrefitte est attendu pour inaugurer le nouveau bâtiment des Lettres sur l'actuel campus 1. Les étudiants de l'AGEC-UNEF ont prévu de manifester notamment parce que le ministre leur a refusé une entrevue. Le ministre arrive en « catimini » protégé par des gendarmes mobiles. À l'extérieur du bâtiment, l'attendent sous la pluie. Après le discours d'un leader de l'UNEF, les étudiants se scindent en deux groupes : l'un va défiler en ville et l'autre reste sur le campus. C'est avec ce second groupe que des échauffourées débutent avec la police. Un camion transportant du charbon passe devant le campus et des étudiants en profitent pour subtiliser des boulets de charbon. Ils les lancent sur les forces de l'ordre qui répondent par des gaz lacrymogènes. Finalement, le ministre décide de recevoir une délégation. Cette dernière ressort sans avoir eu l'impression d'être écoutée.

Des grèves dans l'agglomération À l'usine Saviem de Blainville-sur-Orne, les revendications sociales portent sur les salaires. Après avoir déposé une pétition de à leur direction demandant une augmentation de salaires de 6 %, la reconnaissance des droits syndicaux et la création d’un fonds de garantie de ressources en cas de réduction d’horaire, et devant le refus de celle-ci de négocier, les organisations syndicales organisent un grand meeting le jeudi devant les portes de l’usineJean Quellien et Serge David, Caen 68, Les éditions du bout du monde, 2008, . Près de prennent part au rassemblement et décident à une large majorité une grève illimitée à partir du mardi suivant jusqu’à satisfaction des revendications exprimées dans la pétition.

Le vendredi , des débrayages ont lieu dans deux autres usines : Jaeger (600 ouvriers) et à la Sonormel (400 ouvriers). Dans le cas de Jaeger, il s’agit aussi d’une demande d’augmentation des salaires de 4 %. À la Sonormel, la direction n’accorde qu’une augmentation de 2 % alors qu’elle avait signé l’année précédente un accord qui donnait 3 % d’augmentation.

Le mardi , un meeting est organisé à 8h du matin pour la mise en place effective de la grève votée le vendredi précédent. Il est massif et les piquets de grève sont dressés aux portes de l’usine. Il est évoqué pour la première fois une marche sur Caen. Une manifestation rassemble qui vont porter les revendications à la direction du travail. Le mercredi 24, aux alentours de 3h45 du matin, le préfet de région, Gaston Pontal, fait intervenir les gendarmes mobiles pour dégager les piquets de grèveAlain Leménorel, 68 à Caen, Cahiers du Temps, 2008 . Les ouvriers arrivent peu à peu à partir de 7h, les nombreux grévistes apprennent ce qui s’est passé quelques heures avant leur arrivée. Excédés, ils décident d’aller demander des comptes au préfet et de marcher sur Caen. Les autorités prennent peur et un escadron de gendarmes mobiles est placé au niveau de l’hôpital Clemenceau sur la route de Ouistreham. Les plus jeunes grévistes, souvent des OS (ouvrier spécialisé) venus des campagnes environnantes – Jean Lacouture utilisera d’ailleurs le terme de « jacquerie ouvrière » pour décrire ces événements – sont en première ligne. Ils sortent des boulons de leurs poches et commencent à les lancer sur les forces de l’ordre. Ces derniers répliquent violemment, il y a une dizaine de blessés côté manifestants. Les grévistes sont très énervés contre l’autoritarisme du préfet mais aussi contre la direction de l’usine qui a fait la demande au préfet d’enlever les piquets de grève. Il y a vraiment un sentiment d’injustice chez les ouvriers car, quelques semaines auparavant, des agriculteurs avaient défilé violemment dans CaenDes vitres de la préfecture avaient été brisées. sans que la police soit envoyée.

La manifestation du 26 janvier À la suite de cette répression, les syndicats et des partis de gauche appellent à une manifestation le vendredi 26 pour défendre la liberté de manifester et protester contre la répression. Le jour venu, plusieurs usines se mettent en grève (Jaeger et Sonormel), des débrayages ont lieu dans d'autres entreprises. À 18h30, près de se massent place Saint Pierre à l’appel de la Confédération générale du travail (CGT), de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) et de Confédération générale du travail - Force ouvrière (FO) soutenues par la Fédération de l'Éducation nationale (FEN) et l’Union nationale des étudiants de France (UNEF)Ouest-France, 27 janvier 1968. Toute la journée, le préfet a fait pression sur les organisateurs afin qu’aucun débordement n’ait lieu. Des renforts de police sont arrivés sur Caen, la préfecture est barricadée par un système de barrières. Après les prises de parole, les manifestants défilent dans les rues de Caen au cri de « Oui au respect des droits syndicaux, oui à l’augmentation des salaires ». Le défilé se passe sans problème jusqu’aux abords de la préfecture.

La tête de cortège passe sans problème rue LebretLa rue Georges Lebret relie la place de la Republique et le boulevard Marechal Leclerc. On y trouve la Poste et le tribunal d’instance., mais cela se passe différemment pour la queue de cortège. Elle est essentiellement composée d’OS et de quelques étudiants. Malgré l’intervention, parfois énergique du service d’ordre syndical, ces jeunes ont envie d’en découdre avec les forces de l’ordre. Certains ont des barres de fer, la plupart ont les poches remplies de projectiles. Les barrières qui barrent la rue AuberLa rue Daniel Auber relie la place de la République à l'hôtel de préfecture du Calvados. sont enlevées par des manifestants. La réaction préfectorale est immédiate : des grenades lacrymogènes sont envoyées en grand nombre sur les manifestants. L’air devient irrespirable autour de la préfecture, les spectateurs du théâtre municipal sont obligés de sortir car le système d’aération a été contaminé. Les affrontements sont violents entre jeunes grévistes et forces de l’ordre. Des renforts de compagnies républicaines de sécurité (CRS) arrivent vers 2h du matin, les affrontements reprennent de plus belle. Des vitrines, des poteaux de signalisations sont détruits, la chambre de commerce est attaquée. On signale un camion de pneus enflammé. Les derniers affrontements se terminent vers 5h du matin. On compte alors 36 hospitalisations côté manifestants (200 blessés au total), 85 interpellations. 13 manifestants sont jugés en procédure de flagrant délit et deux sont condamnés à deux mois de prison fermeOuest-France, 29 janvier 1968. Durant le week-end, la solidarité s’organise, de nombreuses quêtes sont effectuées, les étudiants y participent activement.

L'évacuation de l'usine SAVIEM Dans la nuit du dimanche 28 au lundi , des CRS arrivent aux abords de l’usine Saviem. Il y a encore des grévistes qui tiennent les piquets de grève. Les voyant arriver, ils décident de ne pas réagir. De plus, ils sont en infériorité numérique. Les CRS démontent les piquets de grève pendant que certains grévistes jouent aux cartes sur un poteau de signalisation. À 1h du matin, le directeur de l’usine entre. À 1h40, 25 camions de CRS entrent à leur tour dans l’usine. Des gendarmes mobiles prennent position autour de l’usineOn estime à le nombre de CRS et gendarmes mobiles présents dans et autour de l'usine ce jour-là.. Au petit matin, les ouvriers qui arrivent devant les portes sont surpris de ce déploiement de force. Les non-grévistes peuvent rentrer dans l’usine sous la protection de la police, la reprise n’est que très partielle. À 8h du matin, un meeting est organisé au stade de Colombelles pour faire le point sur la situation. En solidarité avec les ouvriers de la Saviem, une grève de 24h est déclenchée à la SMN pour le mardi 30. Des négociations sont toujours en cours entre direction et syndicat.

Le mardi 30, ils sont encore plusieurs milliers au meeting devant les portes de l’usine même si la tendance est quand même à la reprise du travail. De nouvelles grèves sont déclenchées dans l’agglomération : Radiotechnique, MoulinexOù aucune section syndicale n’existe.. Après le meeting, une marche sur Caen est organisée, afin de ne pas s’affronter directement avec les forces de l’ordre, les organisateurs décident de passer par des petits chemins. Arrivés à la Demi-Lune, les manifestants sont invités à prendre la route de Cabourg pour rejoindre la SMN. Quelques-uns veulent continuer en ville mais les responsables syndicaux les dissuadent. Le mercredi , une délégation de syndicalistes est reçue au siège de la Saviem à Suresnes en banlieue parisienne puis au ministère du travail. Ces négociations ne donnent rien. Celles engagées à Jaeger et la Sonormel sont un échec. Le meeting du jeudi matin ne rassemble que 500 personnes devant la Saviem. Le lendemain, ils sont guère plus d’un millier et votent la continuation du mouvement par 502 pour contre 272. Mais les organisations syndicales estiment que la participation est trop faible au vu du nombre de salariés de l’usine. Ils décident de suspendre le mouvement en appelant à utiliser d’autres formes pour faire aboutir les revendications. Le samedi , les négociations échouent une énième fois sur les salaires mais les syndicats obtiennent qu’aucune sanction soit prise envers les grévistes. Par contre, à Jaeger, les négociations aboutissent aux 4 % d’augmentation de salaires demandées. Le , un accord est trouvé entre syndicat et direction de la Sonormel, le travail reprend.

Malgré la fin de la grève à la SAVIEM, des débrayages ont souvent lieu dans l’usine. Ils sont souvent l’œuvre d’inorganisés, soutenus le plus souvent par la CFDT (les autres syndicats l’accusent d’en être l’initiatrice). Des défilés sont aussi organisés dans les ateliers. Après un nouvel échec des négociations, un piquet de grève est installé le mardi à l’initiative de la CFDT. Les grévistes sont les plus jeunes ouvriers. Ils s’opposent, parfois violemment, à l’entrée des non grévistes. Cette action brise le front syndical et entraîne, de fait, la fin du mouvement. D’autant plus que la semaine suivante, la direction met à pied une vingtaine des grévistes les plus en vue (dont 5 de la CFDT).

Le mai caennais Les revendications étudiantes