La comédie humaniste est l'un des noms génériques donnés aux comédies françaises du composées à l'imitation des comédies latines (notamment de Térence et dans une moindre mesure Plaute).
Ce genre, initialement très lié aux poètes de la Pléiade, est caractérisé par une volonté de rupture ouverte avec la tradition médiévale des farces et sotties ; cependant, malgré des débuts tonitruants, il ne réussit pas à s'imposer dans la société française du , et ne laissa guère plus d'une vingtaine d’œuvres.
Historique
Les débuts de la comédie à l'antique La démarche française s'initie avec les traductions des érudits humanistes, comme celles de Charles Estienne qui publie deux traductions de l'Andrienne de Térence en 1541 et 1542, cela s'inscrivant dans une démarche plus large de cette génération humaniste qui traduit de nombreux textes grecs comme latins. Ces traductions furent suivies par celles des poètes de la Pléiade, notamment Jean-Antoine de Baïf, à l’imitation de son père Lazare ou de son précepteur Charles Estienne. Les traductions se transforment ensuite progressivement en adaptations, notamment avec le Brave de Baïf (librement adaptée du Miles Gloriosus de Plaute), sous l’influence de l’« événement » que fut l'Eugène de Jodelle, qui propose le premier un modèle de comédie originale en français qui n’est encore que très librement inspiré de la comédie antique. Quelques pièces italiennes sont également traduites, tout d’abord Gl’Ingannati des IntronatiL’Accademia degli Intronati de Sienne était un collège d’écrivains humanistes érudits et aristocrates fondé dans les années 1520 à Sienne, et dont Gl’Ingannati fut la première pièce représentée (en 1531), inspirée de l’antique avec une grande précision. par Charles Estienne en 1543 dont le « translateur » vante à juste titre la ressemblance avec les comédies antiquesDans son Epistre du Translateur, il explique d’ailleurs qu’il a traduit cette comédie italienne pour montrer aux Français ce qu’est une bonne comédie latine.. Il faudra par la suite attendre les années 1560 et surtout 1570 pour trouver de véritables « sources » italiennes dans les comédies en français, avec la traduction du Négromant de l'Arioste par Jean de La Taille publiée en 1572 et surtout les Corrivaus du même auteur, comédie originale mais dont la trame est adaptée d’une nouvelle de BoccacePlus précisément la cinquième nouvelle de la cinquième journée, dans la traduction d’Anthoine le Maçon, d’après l’édition de Paris, E. Roffet, 1545, comme le prouvent de nombreuses similitudes langagières relevées par Denis L. Drysdall dans son édition des Corrivaus. Le Decameron aura une influence majeure sur la comédie italienne aux , comme le note Patrizia de Capitani. et publiée la même année (mais composée vers 1562). L’influence d’éléments typiquement italiens tardera à arriver dans une France dominée par un groupe d’auteurs aussi nationalistes, mais la génération suivante (celle de Pierre de Larivey) y sera beaucoup plus sensible, ainsi qu’aux influences autres qu’antiques.
Le « baptême » du théâtre humaniste La première comédie humaniste fut probablement L'Eugène d'Etienne Jodelle, représentée pour la première fois en 1553, à l'Hôtel de Reims ; cependant, elle comporte encore beaucoup d'éléments empruntés à la farce, qui seront rapidement gommés par les auteurs suivants. Sa représentation (et celle de la tragédie du même auteur Cléopâtre captive) donna lieu à une fête somptueuse en présence du roi Henri II, de la cour et d'une grande partie de l'élite intellectuelle de l'époque, et connut une renommée rapide. La représentation fut même suivie par une cérémonie à l'antique à Arcueil, réunissant tous les participants et amis, connue sous le nom de Pompe du bouc, et destinée à célébrer triomphalement la renaissance du théâtre antique en France. Par la suite, ce mouvement d'enthousiasme retomba assez rapidement, notamment du fait de la disgrâce puis de la mort du chef de file Jodelle, puis des dissensions au sein de la Pléiade et sans doute des difficultés à faire représenter ces pièces.
Trois générations de dramaturges On peut distinguer trois périodes dans cette production théâtrale : tout d'abord les traductions de comédies antiques par les humanistes de la génération de Charles Estienne, Lazare de Baïf, Marc-Antoine Muret ou encore Georges Buchanan ; ensuite la génération de la « Pléiade » : Etienne Jodelle, Jacques Grévin, Jean-Antoine de Baïf, Jean de La Taille et Rémy Belleau, qui illustrent une approche expérimentale de la comédie à l'antique et en ouvrent la voie. On y trouve une intention militante et parfois polémique (notamment L'Eugène de Jodelle). enfin la troisième génération, à partir des années 1570 (Pierre de Larivey, Odet de Turnèbe, Pierre Le Loyer...) ne cherche plus à révolutionner le théâtre mais préfère relayer discrètement, notamment via la traduction, la comédie à l'italienne dont l'influence restait très marginale chez les précédents, plus patriotes.
Ainsi, si cette période du théâtre ne connut pas le succès prédit et escompté (sans doute en bonne partie pour des raisons politiques), elle garde le mérite d'avoir ouvert la voie à la comédie classique, et à des auteurs comme Corneille et Molière, qui en furent manifestement des lecteurs.
La démarche La renaissance de la comédie antique
La comédie humaniste résulte avant tout de l'imitation des pièces de l'Antiquité et essentiellement du comique latin Térence, un des auteurs les plus lus du siècle — les grecs étant peu connus ou trop politiques (notamment Aristophane). Elle emprunte cette habitude à la Commedia erudita, comédie italienne florissante dès la première partie du elle-même issue de la comédie antique de Plaute et de Térence, représentée en Europe et à la cour de France, notamment lors de fêtes. La comédie du fait partie de la littérature érudite de la Renaissance : assez symptomatique en cela de la production littéraire du « groupe » que les historiens de la littérature ont dénommé « Pléiade », elle est le fruit d’auteurs savants, pétris de culture antique malgré leur jeune âge, mais aussi très au fait en matière de culture contemporaine, française et italienne bien sûr mais aussi plus généralement européenne, et fins observateurs des problèmes politiques et sociaux du moment. Les comédies de la génération de la Pléiade sont donc à considérer dans leur contexte intellectuel, mais sans toutefois forcer le trait comme cela a souvent été fait : l’usage fréquent du terme italien « com(m)edia erudita » a en effet souvent induit en erreur certains lecteurs, faisant courir le bruit que ces pièces étaient aussi remplies d’obscures références savantes que Les Amours de Ronsard. De fait, il n’en est rien : sur tout le corpus, on ne relève pratiquement aucune référence antique ou érudite, et si le niveau de langue varie d’une pièce à l’autre (la plus « gaillarde » étant sans doute l'Eugène de Jodelle, et la plus retenue la Reconnue de Belleau), le vocabulaire demeure parfaitement accessible, voire pauvre si on le compare aux poèmes des mêmes auteurs.
Une comédie « érudite » ?
La « comédie érudite » est donc surtout une « comédie d’érudits » : il n’est nul besoin de connaître Térence pour comprendre ces intrigues populaires et contemporaines, par opposition relative à la tragédie, qui fait plus souvent appel à la culture (notamment historique) des spectateurs ; toutefois, ces pièces sont au demeurant bien écrites par des lecteurs de Térence et Plaute, en référence au théâtre latin et en partie pour des lecteurs de ce corpus antique, qui sauront y retrouver des codes et des manières. L’érudition de ces comédies sera donc plus à chercher dans la structure que dans l’apparence. Et cette structure consiste avant tout en une démarche d’imitation, l’imitation du théâtre comique latin, ou plutôt d’un certain théâtre comique latin, vu par les humanistes français de la Renaissance. Ce théâtre comique est en effet, au contraire du tragique, essentiellement d’inspiration romaine : malgré plusieurs allusions à Ménandre (par exemple dans le prologue de l'Eugène, v. 33) et à Aristophane (par exemple dans le Brief discours de Grévin) qui pourraient nous tromper, le fait est que Ménandre n'est connu de ces auteurs que par voie indirecte, notamment en qualité d’inspirateur de TérenceLes fréquentes allusions à Ménandre sont peut-être dues au fait qu’il soit considéré comme l’inspirateur premier, le « créateur original » de la comédie nouvelle (Grévin définit la comédie nouvelle dans son Brief Discours par cet auteur : « la nouvelle [comédie] dont Ménandre a été l’autheur ») : louer ses mérites de créateur serait ainsi, pour les « créateurs » de la comédie nouvelle française, se louer eux-mêmes, comme plusieurs de ces auteurs le feront dans d’autres œuvres, à l’imitation de Ronsard. mais ses textes demeureront inconnus jusqu’au A l’exception de quelques fragments épars (souvent des citations compilées) édités en recueil en 1583 par La Jessée sous le titre Extraits Divers (cf. Alain Viala (dir.), Le Théâtre en France des origines à nos jours), probablement inconnus de nos auteurs pour la grande majorité et de toute manière insuffisants pour rendre vraiment compte de la manière de Ménandre., chance que n'auront même pas connue les autres dramaturges grecs comme Diphile, Alexis, Démophile ou Philémon, définitivement perdus depuis l’Antiquité et donc complètement inconnus au .
Quant à Aristophane, il est certainement lu et connu de la plupart des dramaturges du Toutes les pièces d’Aristophane qui nous sont parvenues étaient déjà disponibles au , quoique peu éditées, mais probablement à disposition de nos auteurs. On sait en outre que Baïf a traduit le Plutus avec Ronsard, et Grévin décrit par ailleurs dans son Brief Discours pour l’intelligence de ce Teatre l’intrigue des Nuées de manière assez exacte., mais n’a apparemment laissé aucune influence sensible sur la production de la Renaissance, résolument tournée vers la comédie latine, sans doute par souci de ne pas faire un théâtre aussi ouvertement politique en pleines guerres de religion. D’ailleurs, seules deux pièces témoignent de l'influence de la comédie ancienne. En 1550, le Plutus d'Aristophane est traduit et représenté par Ronsard et Baïf, probablement au début des années 1550Elle fut apparemment représentée au collège de Coqueret selon le témoignage de Binet (qui l’attribue au seul Ronsard), qui en fait « la première Comedie Françoise jouée en France » (Discours de la vie de Pierre de Ronsard). Du Verdier, qui fut proche de la famille Baïf, l’attribue pour sa part à l’auteur du Brave, l’ayant vu « prest à imprimer, comme je l’ai vu, parachevé et écrit de sa main » (Bibliothèques Françoises de La Croix du Maine et Du Verdier, éd. Rigoley de Juvigny, Paris, Saillant et Nyon, 1772, t. 2 p. 337). Voir sur ce point l’article de Jean Vigne, « Jean Dorat et Jan-Antoine de Baïf », dans Jean Dorat, poète humaniste de la Renaissance, dir. Christine de Buzon et Jean-Eudes Girot, Genève, Droz, 2007, p. 19-45.. Il s'agit de la dernière comédie d’Aristophane, elle est donc plus proche de la « comédie nouvelle » à la Ménandre, et des comiques latins, qui seront clairement les modèles exclusifs d’imitation à la Renaissance. Une autre pièce, unique en son genre, la Nephelococugie ou la Nuee des Cocus, comedie non moins docte que facetieuse de Pierre Le Loyer est publiée en 1579. Il s'agit d'une adaptation des Oiseaux d'Aristophane. L'auteur y reprend notamment la structure de la pièce grecque avec un « système entrecouppé » de différents vers.
La naissance des règles
À l'imitation des comédies antiques, les comédies humanistes se singularisent par l'adoption d'un certain nombre de règles, qui deviendront plus tard celles de la comédie classique : une longueur comprise entre 1500 et 2000 vers (comme les comédies antiques, soit bien plus longues que les farces) ;