Le fort de Mutzig, de son nom original (« Groupe fortifié Empereur Guillaume II »), est un ouvrage militaire construit à partir de 1893 par l'Empire allemand sur la commune de Mutzig en Alsace (aujourd'hui dans le département du Bas-Rhin). Le champ de manœuvre s'étend autour du fort, soit au nord de Mutzig et sur les communes voisines de Molsheim et de Dangolsheim.
Cet ouvrage était, de par son étendue et sa puissance de feu, la fortification la plus importante de l'Empire allemand lorsque la Première Guerre mondiale éclate mais, du fait de la tournure du plan Schlieffen et de son éloignement du front, n'y joua qu'un rôle mineur.
Premier ouvrage militaire construit après la « crise de l'obus-torpille », il a été l'objet d'expérimentations qui allaient conduire au nouveau type d'ouvrages fortifiés utilisé entre autres dans le cadre de la ligne Maginot.
La crise de l'obus-torpille À la fin du , l'artillerie commença à connaître des progrès considérables, notamment grâce à l'invention de l'obus de forme cylindro-ogivale, de la fusée percutante et de l'emploi de la mélinite comme explosif brisant. Il s'ensuivit ce qui est communément appelé la « crise de l'obus-torpille » en 1883-1885.
Cette crise rendit obsolètes les ouvrages fortifiés de l'époque, fussent-ils français comme ceux du système Séré de Rivières ou allemands comme ceux de type Biehler, tous construits en maçonnerie et fragiles devant de tels obus.
De plus, l'artillerie des fortifications d'avant-crise était simplement mise en batterie en plein air au-dessus du fort, seulement protégée des tirs directs par un parapet. Étant donné les progrès en matière de précision du tir d'artillerie, il devient évident que la protection de la pièce et celle de ses servants n'est alors plus que symbolique.
Une révolution technologique Dans le contexte de la révolution industrielle, le fort de Mutzig a une place particulière dans la course à l'innovation entre le glaive (les armes offensives, ici surtout le canon) et la cuirasse (les armes défensives, ici la fortification) : le génie allemand met en œuvre des mesures aptes à répondre à cette crise par le recours au béton, au cuirassement, à l'électricité et à la dispersion des structures, faisant du fort de Mutzig une fortification expérimentale très en avance sur son époque.
Emploi du béton Le premier fort, bâti de 1893 à 1895 du côté est et bien que construit en maçonnerie, était doté d'une dalle en béton d'un mètre d'épaisseur. Le second, bâti de 1895 à 1897 du côté ouest, l'a été tout en béton. La construction du troisième imposait de par son type l'emploi de béton (voir infra).
Emploi du cuirassement Les tourelles pour obusier qui équipent le fort sont intégralement protégées par une cuirasse en acier au nickel de d'épaisseur. Ces tourelles sont souvent désignées comme étant des « coupoles », car elles ne sont pas éclipsables.
Ses autres équipements extérieurs, à savoir trois cloches d'observation, sont également blindées. En fortification, cela a été le premier emploi systématique du cuirassement du côté allemand.
Emploi de l'électricité Le fort de Mutzig a été la première fortification à intégrer des centrales électriques pour ses propres besoins : quatre ont été installées.
Du fait de l'encloisonnement et du blindage des locaux, leur ventilation mécanique était devenue nécessaire. L'électricité a permis de la réaliser en toute sécurité, de même que l'éclairage des locaux sans flamme nue (bougies ou lampe à pétrole, très courants à l'époque).
Dispersion des ouvrages Mis à part leur forme triangulaire, les deux premiers forts suivaient le principe général d'avant-crise : un grand fossé sec autour d'une caserne plutôt compacte semi-enterrée avec l'artillerie par-dessus. Pour le troisième, on allait oublier tout ça.
Une fortification expérimentale De par l'étalement dans le temps de la construction du fort et de son ampleur dans l'espace, le fort allait servir de laboratoire pour bon nombre d'innovations : au moins trois générations d'abris d'infanterie, trois types de batteries, deux modèles d'observatoires cuirassés et deux types de périscopes y furent expérimentés.
Évolution du projet Genèse du projet 1884 : Guillaume décide la construction d'un fort à Muzig. 1891 : Guillaume II se décide pour un projet économique avec deux forts compacts (au sens Brialmont - Biehler) mais demande une étude complémentaire qui conduit à l'abandon de la forme polygonale des forts au profit de celle triangulaire. : ordre de démarrage des travaux. : l'ensemble est appelé « Le point après II correspond à la syntaxe allemande pour l'ordinal « deuxième ». » en raison de l'intérêt que manifestait l'empereur au chantier.
Les premiers pas Le fort est Printemps 1895 : achèvement du fort est.
Comprend une centrale électrique avec quatre groupes électrogènes.
Armement principal : Batterie 5 : 4 coupoles pour obusier calibre sous bouclier de d'acier au nickel - portée : - cadence de tir : 2 à 4 coups par minute. Armement secondaire : 6 coupoles à éclipse pour canon calibre à tir rapide sous bouclier de d'acier au nickel - portée : Il n'est pas impossible qu'il y ait une faute de typographie dans la source si l'on compare la portée du canon de avec celle du canon de , les deux étant à tir rapide. - cadence de tir : 25 coups par minute ; 6 affûts pour canon calibre à tir rapide protègent les fossés périphériques depuis trois coffres de contre-escarpe - portée : - cadence de tir : 35 à 40 coups par minutecertains affûts pour canon calibre étaient également montés sur des véhicules blindés. ; des mitrailleuses MG 08 calibre complètent la protection des fossés.
Le fort ouest 1895-1897 : construction du fort ouest.
Comprend une centrale électrique avec quatre groupes électrogènes.
Armement principal : Batterie 2 : 4 coupoles pour obusier calibre sous bouclier de d'acier au nickel - portée : - cadence de tir : 2 à 4 coups par minute. Armement secondaire : 2 coupoles à éclipse pour canon calibre à tir rapide sous bouclier de d'acier au nickel - portée : - cadence de tir : 25 coups par minute ; 4 affûts pour canon calibre à tir rapide protègent les fossés périphériques depuis deux coffres de contre-escarpe - portée : - cadence de tir : 35 à 40 coups par minute ; des mitrailleuses MG 08 calibre complètent la protection des fossés.
Évolution vers un groupe fortifié (au sens Maginot) Trois batteries légèrement blindées 1898-1899 : un budget limité fait que seules des batteries « légèrement » blindées sont construites, en l'occurrence les batteries 1 (sur la cote 375), 3 et 4 (sur le Blottenspitze), à la façon de batteries côtières ; la batterie 1 comporte quatre tourelles pour canon calibre sous bouclier de d'acier ainsi que les abris en béton afférents et un observatoire ; les batteries 3 et 4 ne comptent que 3 tourelles et leur observatoire est déporté de la distance de la quatrième tourelle. Les canons avaient une portée de et pouvaient tirer 9 coups par minute.
Les abris d'infanterie Trois casernes d'infanterie furent construites entre 1899 et 1901 pour la et de 1901 à 1902 pour les et 3. Suivirent seize autres abris en béton dont le comprend une centrale électrique avec quatre groupes électrogènes.
La batterie 6 : un fort en soi De nouveaux fonds, débloqués à la suite de la vente de la (fortification - Vauban ? - sud) de Strasbourg, permettent de 1904 à 1906 la construction de la batterie 6 sur la cote 374 et comportant un ouvrage aux façades complètement enterrées (à l'accès près) et où seule la surface de la dalle affleure le terrain environnant.
Comprend une centrale électrique avec quatre groupes électrogènes et un puits (forage à ).
Armement principal : quatre tourelles cuirassées pour canon calibre renforcés sous coupole de d'acier au nickel - portée : - cadence de tir : 9 coups par minute.
Ce fut le dernier bloc d'artillerie (au sens Maginot) construit.
La ceinture de barbelés Une ceinture en fil de fer barbelé de de large et de de longueur fut mise en place entre 1908 et 1912.
Intérêt stratégique Mission du fort Le fort de Mutzig a été planifié et construit dans le cadre du plan Schlieffen. Pour mémoire, ce dernier prévoyait le contournement par les armées allemandes à travers la Belgique des forces françaises supposées se précipiter vers l'Alsace et la Lorraine, la prise de Paris et l'encerclement des armées françaises pour obtenir leur destruction ou leur capitulation. Cette vaste manœuvre devait être rapide, pour ne pas laisser le temps aux Français de réorganiser leur dispositif et pour précéder l'intervention en masse des troupes russes sur le front oriental (la mobilisation russe nécessitant beaucoup de temps).
Dans cette optique, il fallait ralentir voire bloquer les offensives françaises en Alsace et en Lorraine par des fortifications permettant de masser le maximum de troupes dans l'aile marchante (l'aile droite allemande). D'abord, les ceintures de forts protégeant les nœuds ferroviaires de Metz et de Strasbourg sont modernisées et renforcées ; ensuite sont organisées deux positions s'appuyant sur ces places-fortes, d'une part la « position de la Moselle » () entre Metz et Thionville, d'autre part la « position de la Bruche » entre Strasbourg et Mutzig ; enfin les différents ponts sur le Rhin sont protégés par des têtes de pont fortifiées (à Gerstheim, Rhinau, Schœnau, Marckolsheim, Neuf-Brisach, Chalampé et Kembs) ..
thumb|upright=1.3|Implantation des forts de la ceinture de Strasbourg. À l'ouest, le fort de Mutzig constitue l'autre extrémité de la (position de la Bruche). La position de la Bruche, qui s'appuie à l'ouest sur les Vosges, en plaine sur la Bruche et à l'est sur le Rhin, barre la plaine d'Alsace pour stopper la prévisible offensive française remontant depuis Belfort, en protégeant la ville de Strasbourg et en barrant le débouché alsacien du col de Saales (menant à Saint-Dié-des-Vosges, où sont massées des unités françaisesJuste avant la mobilisation, les éléments avancés du d'armée français sont casernés à Saint-Dié-des-Vosges : les 3, 10 et 31 bataillons de chasseurs à pied (soit l'essentiel de la de la ). En août 1914, l'état-major français masse face à l'Alsace-Lorraine les deux tiers de ses forces, avec notamment au cœur des Vosges toute la française (général Dubail) composée des , , et d'armée. Source : .).
La position de Mutzig D'abord la colline sous-vosgienne qui surplombe Mutzig et Molsheim est relativement avancée dans la plaine d'Alsace, permettant aux canons pointés vers l'est de barrer la majeure partie de la plaine d'Alsace : le Rhin est à vingt-six kilomètres des batteries 5 et 6 qui croisent leurs feux avec la ceinture fortifiée de Strasbourg (distante de seize kilomètres au fort Joffre), tandis que l'action frontale vers le sud est assurée par les batteries 2, 4 et 5.
Ensuite, le fort domine nettement les environs, favorisant l'observation et augmentant la portée de son artillerie : si le pont sur la Bruche à Mutzig est à d'altitude, la batterie culmine à .
Enfin, l'emplacement contrôle la vallée de la Bruche à l'ouest et celle de la Mossig au nord-ouest, deux des possibles voies de traversée du massif des Vosges, vers lesquelles pointent les canons des batteries 1, 2 et 3.
Et après ? La Première Guerre mondiale Le , l'avant-garde française atteignit les villages de Lutzelhouse et d'Urmatt dans la Haute-Bruche. Étant à portée de canon du fort, ce dernier ouvrit le feu dans l'après-midi et 291 obus de calibre s'abattirent dans les environs. Les troupes allemandes lancèrent alors une contre-attaque ; elle repoussa les troupes françaises au-delà de la frontière.
De toute la guerre, ce fut le seul fait d'armes du secteur. Il est indéniable que le caractère dissuasif du fort a limité toute velléité française de se rapprocher de Strasbourg, lui épargnant sans doute des dommages tels que les ont subis les villes du nord de la France.