Le Tibet, au cœur de l’Asie, est resté longtemps inconnu ou mal connu en Occident. Les premières traces de chrétiens au Tibet, sous l’empire tibétain, ne sont pas très nombreuses. Les premiers témoignages écrits d’Occidentaux datent du avec Jean de Plan Carpin (1180-1252), Guillaume de Rubrouck (1215-1295) ou Marco Polo (1254-1324) bien qu'aucun d’eux ne soit entré dans ce territoire. Ces trois premiers observateurs représentaient la religion chrétienne, et plus particulièrement catholiquePlan de Carpin et de Rubrouk étaient des religieux franciscains. Quant à Marco Polo, son père et son oncle, ils étaient repartis de Saint-Jean-d'Acre en compagnie de deux moines dominicains, Nicolas de Vincenza et Guillaume de Tripoli (ils ne dépassèrent pas la Cilicie), nommés par le pape Grégoire X (1210-1276). Voir M.-H. Laurent, « O. P. Grégoire X et Marco Polo (1269-1271) », 132-144 dans Mélanges d'archéologie et d'histoire, t. 58, revue de l’école française de Rome, 1941..

Les missionnaires sont les premiers Européens à visiter le Tibet, ils en étudient la langue, la culture et sont les témoins d’évènements importants. Leurs travaux restent une source précieuse pour l'Histoire, ils sont à l’origine de l’attrait des chercheurs occidentaux pour la culture de cette région mais leurs intentions premières étaient aussi et surtout « l’évangélisation » de ses habitants. Les idées véhiculées par ces premiers missionnaires ont survécu jusqu’au et l'Occident leur doit une certaine vision stéréotypée du Tibet. Ce sont aussi ces missionnaires qui sont à l’origine de la tibétologie par le regard de Desideri et grâce aux matériaux ethnographiques qu’ils ont rapportés. Ils ont été témoins de l’histoire du Tibet et ont permis les premières relations entre le Tibet et l’Occident.

Après l’approche du Tibet central par ces missionnaires, les protestants et les Missions étrangères de Paris se sont cantonnés à l’évangélisation des marges du Tibet. Ce qui ne les a pas empêchés d’étudier la langue et la société tibétaines en profondeur. Ce sont eux qui ont véritablement converti une partie des populations rencontrées qui survivent encore aujourd’hui. Au , de nouveaux missionnaires se rendent en Inde, en Assam et au Tibet même où leur action peut prendre, dans le contexte de la République populaire de Chine, un aspect politique BARNETT Robbie, « », 36-41. dans Amnye Machen Institute, Lungta, n° XI, Genève, 1998..

Des origines au

Les prémices du christianisme en Asie centrale et en Chine sont liés non pas aux missionnaires du mais à ceux du . À cette époque, il y avait une circulation intense sur la route de la soie, des marchands, mais aussi toutes sortes de religieux aussi bien bouddhistes que chrétiens et manichéens. C’est aussi la période d’expansion de l’empire tibétain au-delà des limites montagneuses du haut plateau, à son apogée il s'étend de Xi'an à Talas et de Dunhuang au Gange.

Diffusion du nestorianisme Les premiers chrétiens s’installent dans les oasis des routes de la soie comme Yarkand, Kachgar ou Turfan avant de prendre contact avec la Chine des T’angDAUVILLIER Jean, « Les Provinces chaldéennes de “l’Extérieur” au Moyen Âge », . Extrait de Mélanges offerts au R. P. Ferdinand Cavallera, à l’occasion de la quarantième année de son professorat à l’Institut Catholique, Toulouse, 1948.. Ces premiers chrétiens sont, pour la plupart, des nestoriensBien que les nestoriens n’apprécient pas cette dénomination, préférant celle d’Église d’Orient (entre autres termes), le terme de « nestorien » est plus connu que les autres., considérés comme hérétiques lors du concile d'Éphèse en 431.

Nestorius (381-451), patriarche de Constantinople, affirme que le Christ existe en deux personnes : l’une humaine, l’autre divineÀ l’inverse des monophysites (jacobites), condamnés au concile de Chalcédoine en 451, dont Marco Polo signale la présence à Yarkand.. Ils admettent le Christotokos et la virginité de Marie mais rejettent le Theotokos. Ces détails théologiques, des spécificités liturgiques et certains objets de culte (par exemple, les croix ne représentent pas le Christ) permettent aux voyageurs, explorateurs et chercheurs européens de les identifier. En Mongolie, Guillaume de Rubrouck note : « Il prit la croix dans ses mains et demanda si l’effigie était celle du Christ. Je lui répondis que oui. Les nestoriens et les Arméniens ne mettent jamais sur leurs croix de figure du Christ ; il semble par là qu’ils jugent mal de la Passion ou en rougissent »JAN Michel, Le Voyage en Asie et au Tibet, Paris : Robert Laffont, 2004.. De Rubrouck note aussi les divergences de leur liturgie qui a gardé des aspects anciens : « […] De là vient que les nestoriens, dans ces régions, ne joignent aucunement les mains en priant, mais prient les paumes ouvertes ouvertes devant la poitrine. Ils donnent à leurs temples la direction de l’Orient à l’Occident, et sur le côté nord ils construisent parfois une pièce qui ressemble à un chœur en saillie […] ».

Liés avec la Perse, les nestoriens s’y réfugient et continuent leur route vers l’Est sur les traces de l’apôtre Thomas. En 635, le moine Alopen arrive à Chang’an (Xi’an, capitale de la dynastie Tang), où il rencontre l’empereur Taizong (599 — 649). En 638, un édit autorise la diffusion du christianisme dans l’Empire du Milieu. En 781, cette reconnaissance est marquée par l’érection d’une stèle à Si-nang-fu (près de Xi’an) présentant en chinois le christianisme appelé « religion radieuse ». Ils construisent ainsi des églises et des monastères aux côtés des pagodes bouddhistes et autres temples. Mais en 845, les nestoriens subissent, comme les bouddhistes et les manichéens, les restrictions et expulsions de l’édit de l’empereur Tang Wuzong (810-846). Les nestoriens restent présents en Asie, dispersés au sein de tribus mongoles et dans les oasis. Quelques chrétiens d’Arménie sont aussi cités, mais ce sont vers les nestoriens que les Mongols de l’Est vont se tourner grâce aux Öngüt, tribu turque convertie. À la suite de leur ralliement à ces Mongols, Gengis Khan (~1155-1227) établit une relation matrimoniale avec leur famille royale. On dénombre, dans les familles des Khan mongols, de nombreuses chrétiennes comme Chabi, une des femmes de Kublaï (1215-1294). Il y a aussi quelques hommes puisque Kublaï marie deux de ses petites filles à des princes Öngüt. Le christianisme devient très lié à l’Empire Yuan (mongol) et se trouve définitivement coupé de ses origines par l’Islam qui s'implante en Asie centrale. Ce rapprochement du pouvoir mongol lui permet d’exister mais les chrétiens tombent petit-à-petit dans l’oubli avec la fin de la dynastie Yuan en 1368.

Traces

On trouve plusieurs références aux nestoriens dans les textes chinois. La stèle érigée à Xi’an en 781 est un témoignage encore plus marquant. Elle fut redécouverte vers 1625 par des jésuites après avoir été cachée à la suite des persécutions de Tang Wuzong. Nombre de chercheurs, dont PelliotPELLIOT Paul, L’Inscription nestorienne de Si-ngan-fou, Collège de France, 1996., l’ont étudiée. Ceci montre la position importante que les nestoriens ont pu prendre dans une région proche de l'Empire du Tibet à son apogée.

À Dunhuang, dans les Grottes de Mogao, (carrefour entre les civilisations chinoises, tibétaines, ouïgoures et d'autres) outre des manuscrits chrétiens intitulés Sutra de Jésus, le Sutra des enseignements du vénéré ou Éloge à la sainte trinité, Aurel Stein a découvert aussi une peinture sur soie représentant très probablement un saint chrétienDIDIER Hugues, Fantômes d’Islam et de Chine, Paris : Chandeigne, 2003, 184.. Au premier abord, il ressemble à un Bodhisattva, d’autant plus que le style est chinois, mais les croix qui ornent le collier et la couronne permettent aux chercheurs de considérer que cette peinture est chrétienne. Il y a aussi des croix nestoriennes dessinées sur des documents tibétains datant du YACOUB Joseph, De Babylone à Pékin, l'expansion de l'Église nestorienne en Chine, [en ligne]. Disponible ici (consulté le 29/11/09). DAUVILLIER Jean, « L’expansion au Tibet de l’Église chaldéenne au Moyen Âge », . Dans Bulletin de la Société toulousaine d’études classiques, , Toulouse, 1950, notamment sur les Pelliot Tibétains (PT) en 1182 et 1676. Selon Marcelle Lalou, qui a étudié la croix du PT 1182, elle est antérieure à 1035 et serait vraisemblablement datable d’entre 760 et 851DAUVILLIER Jean, « L’expansion au Tibet de l’Église chaldéenne au Moyen Âge », . Dans Bulletin de la Société toulousaine d’études classiques, , Toulouse, 1950. Selon Sam Van Schaik, on peut aussi apprécier la croix sur le document IOL Tib J 766, mais les inscriptions qui l’accompagnent ne donnent aucune indication VAN SCHAIK Sam, Christianity in early Tibet, [en ligne]. Disponible sur : https://earlytibet.com/2007/12/02/christianity-in-early-tibet/ (consulté le 12/12/09). Ce document est probablement une chute réutilisée comme brouillon, les inscriptions sont en sogdien, tibétain et ouïgour.. Dans le PT 351, qui est un livre de divination (en Tibétain: mo). adapté au bouddhisme, on trouve le nom de « Jésus le Messie » sous le terme Ishi Mishiha (en tibétain : I-shi myi-shi-ha)Le ha qui termine cette transcription tibétaine est d’autant plus marquant qu’il transcrit parfaitement le ḥ (ḥā’) des langues sémitiques comme le syriaque.. Ce nom provient du Syriaque, langue liturgique des nestoriens, et que l’on retrouve aujourd’hui encore dans de nombreuses langues d’Asie (comme en hindi, Isa Misa). En tibétain on utilise aujourd’hui le terme de Ye-shu, I-shi myi-shi-ha n’est plus utilisé, en cela la connaissance du christianisme au Tibet provient davantage des missionnaires jésuites et capucins que des nestoriens. Pourtant, la première syllabe Ye pourrait aussi faire penser à une influence des langues sémitiques. D’autres détails de ce texte rappellent le christianisme comme « juge à la droite de Dieu » ou « ciel à sept étages », « - », 399-429 dans , Vol-I, Proceedings of the Csoma de Körös Symposium, Vienne, 1981, 412-420. thumb|left|upright|Paul Pelliot dans la bibliothèque de la grotte 17. Un autre texte tibétain traite indirectement du christianisme. Il s’agit du traité de l'empereur tibétain, Trisong DetsenTrisong Detsen a choisi le bouddhisme indien comme religion de l’État (religion de l’empereur et de sa lignée, pas religion d’État). (ca 755-797) (tib : Khri-srong de’u-btsan), le Kayang dagpa tshèma lèdo tupa (tib. : bKa’-yang dag-pa’i tshad-ma las-mdo btus-pa), ce texte traite des manichéens. Le manichéisme et le nestorianisme ont pénétré parallèlement en Asie, Mani fut d’abord chrétien avant de « former » sa propre religion. Dans ce texte, intégré au Tengyour (tib : bsTan-‘gyur), l’empereur justifie son choix pour le bouddhisme indien comme religion de l’État. On trouve ainsi l'occurrence de : Parsi Yön chèn marmané (tib : par-sig g.yon-chen mar-ma-ne), le premier terme se référant aux origines persanes de Mani. Quant au nom même mar-ma-ne, il est précédé de mar, le saint en syriaque.

Par ailleurs, il y a aussi des pétroglyphes représentant des croix et des colombes au Baltistan et au Ladakh (tib : La-dvags). Il y a plusieurs descriptions, mais toutes n’ont pas été photographiées et recensées. Il y en a plusieurs au Ladakh, dont une près de Drang-rtse (tib.), mais aussi à proximité du lac Tsomoriri (, dans le District de Leh). Certaines ont été bien décrites par Francke FRANCKE A.H. « Felseninschriften in Ladakh », dans Sitzungsberichte der Preussischen Akademie der Wis-senschaften. Philosophisch-Historische Klasse. Jahrgang 1925 : 366-371.. Elles ont été datées de la première moitié du . Toutefois, il se pose toujours le problème de la datation de ces sources épigraphiques.